MAL
Banalité du mal - EE - 43 - Si le mal radical se savait comme un concept-limite d'un impouvoir de la Raison, la banalité du mal désigne une description qui n'a pas encore reçu son concept. - Comme si son auteur (A. Arendt) avait cru pouvoir utiliser le thème heideggerien de la "banalité quotidienne" pour une telle description dont l'objet n'est pas trouvable dans Etre et Temps. C'est donc, une fois rétabli son horizon philosophique, un mode de l'existential majeur de l'"être-au-monde", mais un mode la déchéance, de la déficience et de l'absence de pensée. - 44 - On posera que la phénoménologie concentrationnaire, en tant qu'elle est capable de décrire une essence sur un cas singulier, abouti à poser un être-au-mal ou une bêtise transcendantale. - Le fameux axiome "tout est possible", ne résume ainsi l'essence concentrationnaire que si l'on remarque sa formulation philosophique spontanée et l'accentue. "Prend en souci le possible en son entier", voilà la maxime du législateur originaire du mal et l'éclair qui unit le fond grec le plus obscur à la nuit contemporaine. - 45 - Il ne peut donc être déclaré vraiment impunissable autant qu'impardonnable que lorsqu'il est expérimenté dans un autre affect, non grec, de la pensée et de l'homme, pour lequel même l'axiome "tout est possible" n'est plus lui-même possible et devrait être remplacé par cette injonction "Tue ton frère dans l'autre homme". Maxime tout aussi monstrueuse éthiquement (...) que nécessaire pour expliquer cette seconde expérience du mal qui serait plus "juive" que "grecque". De toute façon le mal n'est pas ici simplement un fait brut mais une pensée et une épreuve et suppose une idée ultime de l'homme. - L'être-au-mal et même l'être-comme-mal ne sont, pas plus que le mal radical, une critique vraiment radicale de la philosophie-comme-mal. - La littérature dite "des camps" insiste sur l'émergence d'un projet inouï, d'une invention sans passé : l'homme-sans-humanité, l'homme qui s'arrache ou arrache aux autres -indifféremment - son humanité (...). - Selon le type d'interprétation gréco-philosophique, on dira que cette expérience nouvelle du mal a suspendu l'être-avec-autrui comme essence ultime de l'homme (....). C'est supposer, conformément aux présuppositions grecques les plus originaires, que l'essence de l'homme est d'être un animal politique. Quel avantage alors qui ne soit un désastre théorique, à soutenir que l'annihilation des attributs humains soit une réduction à l'animalité si c'est pour continuer à faire de l'homme un animal, par exemple politique plutôt que juridique ? - 46 - Il n'y a aucune explication à attendre - mais une pétition de principe - d'un prétendu "animal humain" concentrationnaire auquel on opposerait un "animal politique". - Il se pourrait bien plutôt que l'essence de l'homme le fasse positivement sans-qualités, qu'elle soit inaliénable dans les prédicats d'"essence", d'"animal", de "bourreau" et de "victime", et que ce soit pour cette raison - l'être (de) malheur de l'homme - et elle seule qu'il y a du mal plutôt que seulement du bien et qu'il est identifiable et connaissable tel quel. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL
Conjoncture - EE - 7 - Le 20è siècle nous aura cédé en héritage trois concepts éthiques, mi-politiques mi-juridiques, à vrai dire des affects inintelligibles plutôt que des concepts. - "crime contre l'humanité" - "droits de l'homme" - "clonage humain" - 8 - Ces trois notions déplacent l'éthique, le droit et la politique hors d'eux-mêmes, c'est-à-dire vers l'homme. - L'homme, étant sans consistance ou sans essence, est la réponse qui précède la question. - L'essence de l'homme n'est pas éthique. - Non pas penser spéculairement l'essence de l'homme en fonction directe de cette triple conjoncture, selon le Mal plutôt que selon le Bien, mais penser le Mal du Monde, Bien compris, selon l'homme. - 23 - La vieille conception gréco-unitaire de l'homme, plus que jamais en vigueur dans les mésaventures de l'éthique, est irrecevable et inutilisable pour les conjonctures criminelles du 20è siècle sans une profonde transformation de son sens puisqu'elle fait partie active des conditions du crime contre l'humain. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL
Homme - EE - 7 - Est-il possible de penser l'humanité sous le principe du mal, mais d'un mal qui soit autre chose que l'inverse et le corrélat du Bien, qu"un nouveau "principe" philosophique ? qui soit, ainsi transformé, plutôt identique à l'absence positive d'essence, à l'être-sans-consistance de l'homme ? - 32 - A la convertibilité du Bien et du mal, axiome sur-éthique et qui se soumet ensemble l'éthique et l'homme comme être radicalement étranger, dans son essence du moins, à cette convertibilité, à l'éthique et à sa législation. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL
Malheur radical - EE - 33 - D'une part entre le Bien et le mal comme modes de régulation possibles de la vie humaine, nous choisissons plutôt le côté du Mal parce que la philosophie spontanément tend plutôt à le refouler et à expliquer la vie humaine par la fin du Bien plutôt que par la réalité du Mal (...). D'autre part il ne peut être question d'expliquer la vie éthique de l'homme de manière quasi-philosophique par le Mal tel que la philosophie le livre dans l'axiome de sa convertibilité et que l'éthique l'abstrait de celle-ci pour en faire par exemple, c'est le cas de Kant, un "mal radical" au bord du Bien ou à la périphérie de la Raison. - Telle est la première distinction : du mal radical comme concept-limite de la philosophie, nous extrayons le terme premier de "malheur radical", qui symbolise, plutôt qu'il ne le conceptualise, l'identité humaine du mal - soit le malheur. Le "malheur radical" est l'inconnue qui doit pouvoir expliquer, avec plus ou moins de délai ou de médiations, l'affection réciproque du mal et de l'homme, qui ne se contente pas de faire l'objet de considérations éthiques mais qui est l'éthique elle-même. - 34 - Que le mal en son identité la plus radicale ne soit plus une limite de la Raison, mais l'essence même de l'homme, ne peut se comprendre qui si nous le convertissons en "malheur radical", lui ôtant son anonymat, l'humanisant radicalement, l'identifiant au "réduit" le plus secret de l'homme ; que si nous comprenons surtout la radicalité humaine comme être-forclos à toute éthique et pensée. - Le malheur n'est rien d'autre que l'être-forclos de l'homme au Monde, sa solitude et son indifférence. Etre-sans-monde : non parce qu'il serait privé de Monde (Heidegger) mais parce qu'il n'en a aucun besoin et qu'il est lui, par son essence, non par son existence, indifférent. Cette solitude réelle, plus-que-transcendantale, exclut la confusion philosophique de l'essence sans-essence de l'homme avec son trait transcendantal d'être-au-monde. - Or il suffit d'assumer dans la pensée le malheur radical comme essence de l'homme et ses conséquences pour que l'éthique manifeste sa suffisance et avoue sa prétention illusoire à pouvoir définir et légiférer l'essence de l'homme comme être dont elle décide de la nature "éthique". - 35 - Lorsque cette illusion est assumée par la "métaphysique des moeurs" et l'éthique en général, cette suffisance doit s'appeler le mal radical en un nouveau sens, qui fait face au malheur. Il n'est évidemment pas, en effet, le malheur, qui permet au contraire de découvrir ce mal radical qui investit l'éthique elle-même. Il n'est pas davantage le "mal radical" que la philosophie la plus profonde est capable de poser à sa limite, mais le mal qui transit la philosophie elle-même confrontée au malheur humain et le déniant en prétendant le connaître et l'apaiser. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL
Mal radical - EE - 36 - Kant a procédé à une extension de la Raison, de la théorie à la pratique, comme Raison essentiellement pratique, et à une tout autre extension vers l'homme concret comme être empirico-religieux. C'est le concept de "limites de la simple raison", celle qui, au-delà de sa simple forme pratique, est capable de donneer un ultime sens rationnel mais "négatif", sinon une raison du moins une rationalité-sans-raison, à des données positives et extra-rationnelles. Le mal radical élargit ainsi les limites de la Raison. Il reste à les élargir une dernière fois aux limites invariantes de la Décision philosophique. - Une décision éthico-philosophique est structurée d'abord par une dyade. La plus universelle est celle des moeurs (les étants moraux) et de la moralité (l'être-moral commun aux moeurs), mais elle peut être particularisée comme couplage intelligible/sensible, volonté rationnelle/sensibilité "pathologique" (Kant), etc. Cette dualité est accompagnée par une unité de synthèse qui l'unifie au profit du terme supérieur du rationnel qui devient "principe" ou "cause" et parfois auto-position rationnelle, le terme empirique étant intériorisé et relevé dans celle-ci. Il l'est tantôt sans reste, tantôt en laissant un "résidu naturel" nécessaire à la pratique morale, tantôt encore un résidu plus étranger si c'est possible, qui l'affecte plutôt comme une limitation et un facteur de finitude. - 38 - En fonction de ces modalités du schème éthico-philosophique porté à ses limites, le mal radical pourrait être interprété de manière diversement kantiennes et non-kantiennes. 1) Comme une auto-position de la Raison mais aliénée dans sa condition sensible, s'autoréalisant comme perte de soi dans ses conditions effectives ou se niant elle-même. 2) Comme une logique, hypothèse trop faible, qui ne va pas jusqu'à la dialectique et reste prise dans une ontologie de la perfection. 3) Comme une limitation réelle de la Raison : la limitation réelle ne peut pas être absolue au sens où l'absolu est auto-position de la Raison et équivaudrait ici à un esprit diabolique. Il y a une réalité positive du mal qui n'est pas sa réalité substantiellement absolue. Précisément la limitation réelle peut être seulement radicale et rester rationnelle en un sens synthétique et non plus analytique, donc admettre encore l'auto-position rationnelle mais sous la forme d'une auto-limitation de la Raison pratique affectée du mal radical. Le "penchant au mal" (Kant) est le moyen terme entre La Raison et son opposé réel ; "radical" signifie "seulement" que le mal est incontournable et ne peut être totalement relevé. 4) Comme limitation hétéronome de la Raison pratique, comme finitude radicale réduisant même la simple auto-limitation, lui arrachant son résidu de postulation infinie, la vidant de toute réalité. Cette solution, plutôt déconstructrice que dialectique, excède à sa manière la compréhension kantienne du mal radical. Elle implique que la Raison pratique s'exerce sur le fond d'un penchant au mal qui la transit de part en part, qui limite précisément son effectuation empirique plutôt qu'elle n'est le milieu de son auto-réalisation. - 40 - Ce que Kant voit encore moins en effet, c'est que l'identité rationnelle est elle-même en déficit d'identité réelle. - En dehors de cette hypothèse, le mal radical reste une entité méta-physique, un mixte de transcendance et d'immanence mal élucidé. - L'exemple de Kant montre que ce ne peut être qu'une hypothèse de type philosophique. Elle est induite des formes multiples, communément répandues du mal, induite de sa particularité mais supposée d'une généralité empirique qu'il s'agit d'élever à l'état en quelque sorte de jugement moral commun symétrique de celui de la bonne volonté. Mais elle est ensuite projetée sous la forme du mal comme quasi-cause ou quasi-principe expliquant "rationnellement" malgré tout mais formellement l'étendue et la variété du mal. - 41 - Si "radical" doit se dire d'une détermination non-éthique de l'éthique, nous devons modifier notre concept du mal et son statut théorique, le penser ou le poser comme immanent (à) soi, comme "subjectif" ou plus exactement "humain" de part en part, comme immanence-en-homme (du) malheur. - 66 - Seul ce qui est posé comme un mal immanent (à) soi plutôt qu'à telle forme transcendante et par exemple à la forme du principe, toujours relative et absolue ensemble, peut expliquer l'éthique, tolérer une dernière relation à celle-ci tout en cessant d'être l'un de ses moments ou partie de son "corpus". Si le mal est posé comme immanent (à) soi et comme identité de cette immanence, il cesse d'être une simple limite quasi-factuelle de l'éthique mais aussi une entité anonyme comme le serait un principe. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL
Métaphysique - EE - 47 - La métaphyique des moeurs comme la métaphysique en général a son propre accomplissement, le repli sur soi ou le resserrement de la convertibilité du Bien et du Mal en même temps que son intensification. Les éthiques sont a priori traversées d'une tendance-limite à la coïncidence, à l'identification tendue du Bien et du Mal. On appelle ce phénomène l'auto-donation du mal. Son auto-donation, c'est-à-dire sa bonté métaphysique. Mais le mal s'est rassemblé et montré le plus crûment une seconde fois du côté moins ambigu de la victime, sur le corps et la vie persécutée du judaïsme. Il n'y est plus manifesté sur le mode idéal, voilé et dévoilé, de la Raison philosophique limitée par le mal mais se ressaisissant et le reconstituant ainsi en elle-même. C'est un mal montré et visible de manière quasi-matérielle, un mal de feu et de cendres, indicible, pour lequel le discours et la Raison arrivent trop tard. Plutôt qu'une donation du mal, c'est alors une élection de la victime par le mal. - Avec le judaïsme la donation du mal s'inverse absolument et sans retour en sa non-donation, le mal faisant plus-que-limite -extra-territorialité - à la Raison. Comme une inversion statique, celle du bien grec - le même ou le système de la pensée - en mal judaïque, et du mal grec - l'altérité - en bien judaïque. - 48 - La métaphysique des moeurs est donc trop impliquée dans on objet, dans le mal lui-même avec lequel elle fait cercle et s'auto-limite, pour nous être d'un autre secours que cleui d'un miroir du mal. Quant au judaïsme, sa situation victimaire ne lui permet pas de penser l'unité de ces deux expériences et encore moins une éventuelle identité (du) mal puisqu'il le pense sous la modalité du Même-comme-Autre, après que la métaphysique l'ait pensée sous celle de l'Autre-comme-Même. - Ces modèles d'interprétation du mal ont manifesté malgré eux combien il y va de le pensée dans le mal et du mal dans la pensée. Il n'ont pas permis de déterminer rigoureusement, hors de toute circularité philosophique, le pouvoir humain de décider radicalement, c'est-à-dire unilatéralement, de l'éthique et se sont encore laissés gagner par l'inhumanité de l'éthique elle-même, qui signe la présence du mal dans la pensée dont l'homme est encore ensorcelé. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL
Philosophie - EE - 101 - Le propre du mal par rapport au malheur radical, c'est qu'il reste ultimement ouvert à l'interprétation et au sens. Si la pensée peut échouer sur lui, en revanche, elle n'échoue pas sur le malheur car c'est celui-ci qui est forclos à la pensée. Il y a toujours des moyens pour penser le mal ou le traiter comme philosophable : sa profondeur de racine et son effet d'impuissance sur la raison (Kant), son étendue, sa superficialité, son caractère ordinaire, son "absences de pensée", etc. - Ce type d'hypothèses qui prétend décrire l'en-soi et le pour-soi du mal est, du point de vue non-éthique, inclus déjà avec le mal lui-même dans un complexe tel que le mal et son interprétation sont indiscernables et séparables seulement de manière abstraite comme l'est le mixte philosophique en général. - 102 - A la dissolution réciproque du mal et de l'éthique, nous opposons donc l'identité de leur explication (...). - 103 - Respecter le mal plus que le sphilosophes ne le font, sans le détruire, mais pouvoir l'expliquer plus positivement qu'ils ne le font, sans fuir dans l'incontrôlable d'un acte inintelligible de la liberté, d'un être-au-mal témoignant d'une "décision" ou bien d'un affect encore im-pensé. Retour : LEXIQUE LARUELLE > MAL