MALHEUR RADICAL

Affect - EE - 91 - Le malheur radical est tel qu'il peut être pensée comme un sensible-sans-sensibilité et déterminer un traitement axiomatique des affects et des sentiments "moraux". De  même que l'ontologie philosophique ne peut pas ne pas chercher un critère du donné, par exemple la donation, sous la forme soit d'une épreuve soit d'un appel qui seul témoignerait du Réel, l'éthique philosophique ne peut pas ne pas chercher un critère du mal ou du malheur, critère du sentiment puisque ce ne peut plus être le critère de la Raison pure. Si inconcevable soit cet axiome pour l'éthique, si irreprésentable, le malheur ne peut pourtant être donné en autre chose que lui et qui le destituerait de son immanence d'en-malheur. - 92 - Ainsi, le malheur radical ne peut-il faire l'objet d'une pitié mais en déterminer plutôt une, celle que l'humanité radiclae de l'Etranger voue à l'homme comme tel ou dans le Monde, en proie à l'histoire et à ses "propres" crimes. - 93 - Ne pas céder sur le malheur, refuser de l'aliéner... Cette solution résout l'antinomie d'une éthique rationnelle ou d'une éthique de la sensibilité, et de leur mélange critique (Kant, le "respect" a priori). Ce 'est pas l'affect moral ou psychologique qui échappe à l'axiome, c'est le donné du malheur radical. - Il est évident que nous recueillons ici un écho du grand cri de douleur qui traverse l'humanité et résonne, dédoublé, en détresse et en pitié. Mais plutôt que de redoubler théoriquement et dans la pensée ce cri, comme font parfois et peut-être toujours les philosophes, nous décidons de le penser et de l'expliquer (non pas historiquement) sans le nier ou le répéter... Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Connaissance - EE - 76 - Le malheur radical est tel que, comme nom premier, il entre dans des axiomes qui permettent d'inférer sur lui des "connaissances" qui ne sont qu'une apparence objective. - 77 - Elles ne sont pas constitutives de leur objet, du Réel du malheur et ne prétendent pas constituer une science du Réel mais seulement une sciences des symptômes éthico-métaphysiques - de là une apparence objective de connaissance et même de "science" de l'Un lui-même. Retour :  LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Conscience malheureuse - EE - 79 - Le malheur radical est tel qu'il détermine-en-dernière-instance les formes philosophiques du malheur dont la "conscience malheureuse" elle-même. Ce n'est pas un malheur anonyme et "subjectivé", ni une conscience intériorisée par une immanence réciproque de la conscience et du malheur qui resteraient l'une dans l'autre pour former un nouvel absolu humain. Retour :  LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Critique de la raison pratique - EE - 111 - C'est la malheur qui détermine la critique de la Raison pratique sans être lui-même l'objet de cette critique ou tomber sous le tribunal de cette Raison. Les projets avec lesquels la non-éthique pourrait être confondue sont évidemment toutes les méta-morales ou les déconstructions philosophiques, toutes les tentatives de mise en question du fondement des moeurs c'est-à-dire de la moralité. - La liberté affrontée au mal radical (Kant) ou la volonté de puissance affirmative à la morale réactive et négative (Nietzsche), sont des manières de passer de la valeur à son évaluation sur un mode qui certes substitue la "différence" au "fondement" mais qui reste dans les limites de la philosophie et ne les excède pas depuis le Réel. De la philosophie comme méta-éthique à l'éthique comme méta-philosophie, la boucle de la pensée vicieuse et par conséquent mensongère est parcourue et fermée. En revanche la non-éthique n'est pas aux limites de l'éthique, aux confins de la philosophie telle une déconstruction éthique de celle-ci. Elle est première, mais seulement première, par rapport à l'éthico-philosophique, elle n'a pas de primauté réelle puisqu'elle est strictement ordonnée au malheur, lui étant simplement plus adéquate ou plus fidèle que l'éthico-philosophique. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Décision - EE - 60 - Mais le malheur n'est radical que si, par excellence, il est dénué de toute auto-position principielle et de toute volonté-de-soi et si sa radicalité ne signifie pas davantage qu'il se tient à la racine de l'homme et le fonde. Radical n'est plus ici une métaphore tirée de la racine, seul le Réel est radical au sens où, sans avoir sa raison en lui-même, sans être causa sui, il ne "tient" que par sa non-essence et sa non-consistance qui "font" identité, et n'habite et n'est trouvable qu'en cette inhérence (à) soi du Sans-essence. En revanche s'il y a une décision, mais "seconde" ou dépendante du malheur, quoique première dans son ordre de pensée pratique, c'est la décision (de) position du malheur comme cause uni-verselle pour l'éthico-philosophique et de la non-éthique. La décision (de) malheur est une ultimation première et  et n'est pas elle-même malheureuse, contrairement à ce que postulerait la philosophie, mais elle pose transcendantalement le malheur comme cause réelle tout en étant déterminée par lui, et inaugure ainsi l'ordre éthique. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Détermination - EE - 75 - Le malheur radical est tel que, d'être sans-déterminations plutôt que d'être simplement vide de déterminations ou abstrait, il en tolère une multitude radicale qu'il détermine comme simples noms premiers. - 76 - Ce qu'il interdit, ce n'est certainement pas la détermination comme contenu de la pensée, c'est la détermination-du-Réel, sa fétichisation et sa réification. - L'éthique imagine un grand malheur transcendant et tragique, ou un malheur transcendantal et constitutif de la psychologie morale, mais la non-éthique pose un malheur immanent en invalidant la demande inévitable de la pensée et du sentiment, issue du désir philosophique, qui le pose comme une nouvelle instance que l'on n'aurait pas encore explorée mais qui expliquerait enfin plus adéquatement l'énorme quantité de malheur que charrie l'histoire universelle. Il s'agira bien d'une explication, en effet, et pratique, mais au sens où une science infère d'un tel malheur in-déductible des représentations et des actes rapportés à l'histoire comme co-appartenance du mal et de l'éthique, mais suffisamment hétérogènes pour en fournir l'explication a priori. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Division - EE - 86 - Le malheur radical est tel qu'il ne peut être dissous dans la philosophie et ordonné au bonheur comme telos de la philosophie. - 87 - Dans la philosophie, le malheur est une catégorie rare mais qui s'efforce de devenir un transcendantal concret. Il désigne la séparation interne d'avec soi, la division de l'unité et son opposition à soi. - 88 - 1. Ce malheur n'est que le prolongement dans la sensibilité du principe logique de contradiction. Pas plus que l'identité et la joie, le malheur ne parvient dans la philosophie à un concept radicalement interne ou réel, aprioriquement pur, il intériorise la contradiction dans un mixte patho-logique. - 2. Symptôme de l'immanence rigoureuse, il indique à vide le Réel. - 89 - 3. Confondu avec le travail, la peine et le tourment (Grimmigkeit, Boehme), il est finalement de l'ordre d'une opération qui donne (dialectiquement) le bonheur ou la joie, qui donne le donné par excellence ou le plus concret, il n'est pas encore le donné qui n'a pas besoin d'une opération de donation. - 4. Il est l'affect de l'abstraction, sa nécessité et son sens, l'affect de toute métaphysique (...). - 5. Un axiome philosophique implicite pose que "le plus de malheur, le plus de bonheur" ("plus de péril plus de salut", etc.). - 90 - 6. C'est l'afefct qui donne la subjectivité-comme-objet et ne dévoile effectivement que l'objet subjectif qu'est devenue la conscience. - 7 - A l'une de ses limites internes, la philosophie distingue (Hegel) entre le malheur grec, qui éveille la crainte et la pitié parce qu'il est enclos dans une essence belle, et le malheur juif, qui éveille l'horreur parce qu'il naît d'une séparation absolue. - En réalité le malheur juif dans sa positivité phénoménologique propre, n'est pas une séparation absolue et par conséquent susceptible d'une relève dialectique, mais un absolu séparant ou un infini de séparation, donc inappropriable par le concept. - Mais le malheur radical, cessant d'être un attribut de l'identité pour être l'identité elle-même, signifie que celle-ci n'est pas séparée du Monde mais forclose-au-Monde, et par conséquent que le malheur ni ne pose ni ne répulse le Monde, mais est disponible pour celui-ci. - 8 - Il se conserve mais ailleurs qu'en lui-même, il s'intériorise et se localise sans doute, mais en se transcendant ou plutôt, lui qui est la transcendance, il se replie et s'unifie avec soi dans la joie. - La philosophie dissout le malheur, sa réalité et sa consistance, à son profit, pour sa joie et pour sa plus grande gloire à elle. La joie philosophique est le malheur continué, en état de torsion, ordonné à une topologie qui le dépasse (une "pathopologie..."). La non-éthique conserve le malheur sans le dissoudre, elle le répercute de sa forme réelle en sa forme transcendantale puis a priori jusque dans l'éthique. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Ethique - EE - 61 - Ainsi le malheur radical n'est pas une révélation : c'est un révélé immanent ou sans-révélation et il ne révèle rien au sens où il n'enseigne rien (...). - En revanche, si de l'éthique existe plutôt que rien, ce qui semble être le cas, alors il est inévitable qu'une non-éthique se dégage ou fasse l'objet d'une révélation pratique sur la base du malheur comme Révélé. - Autrement dit nous n'examinons pas si critiquement l'éthique est conforme ou non au malheur, substance supposée de l'homme, elle lui est de droit inadéquate dès qu'elle croit pouvoir et même devoir lui être conforme, elle verse ainsi dans une mythologie et une superstition transcendantale. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Ethique de l'Etranger - EE - 223 - L'Idée d'une éthique-de-l'Etranger répond à deux objectifs par rapport à l'éthique-monde. D'une part ordonner celle-ci, toute éthique transcendante possible (de la Loi, du Bien, du Devoir, du Désir, etc.) à la radicalité de l'Ego immanent comme à sa cause, plutôt que l'inverse. Cette essence intimement humaine, on le rappelle ici, est l'homme-comme-Un, forclos au Monde, ou encore "malheur radical". Nous ne voulons pas dire que l'homme est malheureux dans le Monde (...) mais qu'il se définit par un malheur non mondain, non historique et lui-même non malheureux - un malheur essentiel qui est sa non-consistance ou son être-séparé (du) Monde, à partir duquel il vient au Monde comme Etranger. Quant à cet Etranger, il ne pré-existe pas au malheur qui lui serait attribué. Plutôt que son destin, le malheur est son présupposé réel ou son Ego. - "Ethique de l'Etranger" signfie donc au moins ici, afin d'éviter le cercle vicieux de la philosophie, "étranger à l'éthique". Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Etranger - EE - 238 - D'autres désignations du malheur sont possibles en vue de la solution du problème de l'éthique. Ce sont par exemple le Vrai-sans-vérité et le Seul-sans-solitude, qui sont d'autres désignations premières pour l'être-donné (l'un-identité) et l'être-séparé (l'uni-latéralité). Ces désignations relèvent du même type de formation de noms premiers : un Vrai radical ou sans contenu ontique ou ontologique de vérité - c'est évidemment l'être-donné-sans donation ; et un Seul sans opération de solitude - c'est évidemment l'être-séparé-sans séparation ou l'être forclos. Que deviennent ces désignations lorsque l'on passe du Réel à l'Etranger, de la cause au sujet ? La véracité correspond dans l'Etranger à l'être-donné, au vrai uni-versel de l'en-malheur. La solitude correspond à son être forclos ou séparé. - Ce sont des propriétés transcendantales et "subjectives" mais issues de la détermination réelle de l'Etranger et en ce sens elles sont identiques au Vrai-sans-vérité et au Seul-sans-solitude. De là leur aspect d'"agir" en relation avec la pensée-monde en général. L'Ego transcendantal de l'Etranger est vérace et solitaire en ce sens radical et non psychologique. Ce sont elles aussi des traits d'immanence, elles ne sortent pas de soi pour devenir des relations même lorsqu'elles se disent d'un sujet se rapportant au Monde. Elles tiennent du Réel ce trait de non-aliénation de la dernière-instance dans la vérification ou la falsification "pratiques". Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Existence - EE - 78 - Le malheur radical est tel que, dépourvu de toute consistance, il n'"existe" pas et n'a aucun pouvoir éthique. - Il y a du malheur, et radical. Mais le malheur n'existe pas ni ne s'"essencifie", il est l'identité pour l'essence et pour l'existence, un vécu-sans-monde-et-sans-pour-soi, pas un vécu de malheur mais le malheur comme identité (du) vécu sur le mode de l'"en-immanence". - Que la cause pour l'éthique et de la non-éthique n'"existe" pas, libère celle-ci, lui épargne le sorte d'être l'image du malheur et le redoublement de l'éthique existante. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Imputation - EE - 93 - Le malheur radical est tel qu'il supporte les noms premiers de malheur-sans-mal, souffert-sans-souffrance, et sans-faute, etc. - 95 - L'imputation éthique, équivalent de l'attribution ontologique, était déjà limitée par le mal radical qui, d'une certaine manière, la déconstruisait autant qu'il l'affirmait. - Une éthique fondée sur l'imputation de la faute est elle-même une faute théorico-éthique, et son opposé, une éthique de la donation active de la douleur, comme celle de Nietzsche, l'est tout autant. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Malheur - EE - 62 - Au sein de la philosophie déjà, il est possible de donner en guise de "préparation psychologique" à la non-éthique, un concept ontologico-métaphysique du malheur, qui pourrait être "radical" (au sens philosophique), symétrique du bonheur rationnel et limitant celui-ci. - Le malheur est phénoménalement immanent au Mal, il n'est pas seulement celui de la souffrance, il est aussi celui de la faute. le bonheur est phénoménalement immanent au Bien, il n'est pas seulement celui du plaisir empirique, il est aussi celui de la vertu et prend sa profondeur propre de celle de la souffrance et de la faute. - (Avec Kant) Le Mal devient alors mal radical, le malheur ce qui le réalise subjectivement, "pathologie" ou affection sensible de la volonté. Le Bien devient devoir et forme de la loi, le bonheur ce qui l'effectue subjectivement et dans le sensible. - 63 - Il aura suffi de "vider" la Raison de sa substantialité et de toute intuition intellectuelle, de la réduire à la forme de la Loi pour devoir compenser celle-ci non pas par son accomplissement empirique, mais par le réel du mal radical, c'est-à-dire par le réel de l'humain-entier ou de sa mauvaiseté (non de sa méchanceté diabolique qui supposerait une auto-position anti-rationnelle de mal comme absolu). - 64 - Le caractère du mal radical d'être un acte intelligible ou de la liberté, intelligible mais incompréhensible ou invisible, ne signifie pas de toute façon une transcendance absolue mais une forme de lien ou de synthèse entre la pureté de la loi morale et le sensible ou elle doit s'effectuer. - De ce point de vue, il anticipe un certain être-au-mal affectant d'impuissance le pouvoir rationnel pratiquement déterminant de la volonté. La raison pure suffit à déterminer la volonté ou est pratique, mais au mal près. Or ce pouvoir transcendantal de lien entre deux mondes, ici encore, peut nous servir d'occasion symptômale pour la découverte d'un tout autre pouvoir transcendantal, celui que tolèrerait le malheur radical qui, étant d'emblée le Réel même, pourrait le déterminer malgré tout sans être le sujet de ce pouvoir. Pouvoir non plus d'unité de deux mondes, à la manière philosophique, mais d'identité-de-dernière-instance valant identiquement pour le monde intelligible et pour le monde sensible, instaurant ainsi dans la pensée leur égalité et mettant entre parenthèses les apories proprement éthiques de l'action morale "dans" le monde (sensible). Ces deux points typiques du mal, une fois transférés en régime non-éthique, dont on dira que c'est une véracité transcendantale et qu'elle est l'organon de la non-éthique dans son rapport à l'éthico-philosophique. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Mal ordinaire - EE - 52 - Si la pratique concentrationnaire ou génocidaire est réellement, ou est perçue (peu importe), comme une invention sans commune mesure avec le passé criminel de l'histoire, nous devons lui répondre par une autre invention et opposer à l'homme sans attributs parce qu'il en a été dépouillé, un autre homme sans attributs parce qu'il n'en aura jamais eu besoin et par conséquent sans-essence. A l'émergence du mal ordinaire, nous devons répondre par une autre, celle d'un homme "ordinaire" (...). - Il faut s'aider, par une hypothèse quasi-diabolique, des expérimentations concentrationnaire et tortionnaire de l'homme privé d'humanité, en les comprenant de manière phénoménale (...). 53 - Victime et bourreau sont comme poussés vers une limite transcendantale d'identification et d'auto-affection réciproque. - La torture ou la concentration sont des donations d'une identité humaine universelle mais abstraite, et qui précisément ne font que prétendre la donner sous une forme transcendante où l'identité est en réalité perdue dans l'abstraction de la transcendance? - Le malheur radical pourrait ainsi se lire en transparence dans l'expérimentation tortionnaire ou concentrationnaire. Toutefois on ne peut acquérir l'innocence du malheur radical en forçant l'homme par le mal. - Le malheur radical n'est pas une présupposition élémentaire, un peu plus profonde que les autres, qui viendrait fonder c'est-à-dire légitimer dans une certaine mesure en l'inscrivant dans le Réel même, la possibilité de ce type d'expérience. C'est une hypothèse radicale ou réelle-en-dernière-instance, qui doit pouvoir expliquer cette expérience du mal, sans le justifier philosophiquement. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Mal radical - EE - 54 - Toujours dans le style de la simple indication symptômale, nous pouvons également identifier le malheur radical en nous aidant du "mal radical", sous réserve d'un traitement théorique spécial. (...) Nous choisissons le mal radical pour sa capacité à rassembler la conjoncture et pour sa position marginale et refoulée par la philosophie (...). La non-éthique a tout intérêt à partir de la pointe extrême de l'éthique, du mal comme fonction de limitation interne du fondement. - 55 - Le malheur radical n'est pas un mal hyperbolique, le passage au diabolique que ne réaliserait pas le "mal radical" lui-même. C'est là une hypothèse-limite de la seule philosophie à partir de laquelle celle-ci revient sur elle-même comme salut c'est-à-dire impossibilité ou auto-contradiction d'un tel malin génie. "Ce génie du mal peut me détruire tant qu'il voudra, me torturer ou m'exterminer, il ne saurait faire que tant que je le penserai, cette pensée ne soit mon salut"... Plutôt penser un mal illimité mais passible de salut, que de ne plus penser du tout... La philosophie ne pense pas l'altérité du mal sans se proposer elle-même comme ce salut. - 56 - Lorsque l'excès du mal n'est plus susceptible d'un point de transmutation ou même d'un "simple" tournant, voire d'un bord externe de salut, lorsqu'il ne s'échange pas avec cet excès et qu'il a cessé d'être objet de contemplation par le tortionnaire et sa victime, donc par le philosophe qui en eux regarde ce qui se passe, c'est qu'il est déjà fait usage de lui comme du symptôme du malheur radical. - 58 - Mais le mal radical n'est qu'empiriquement et rationnellement indéterminable, pas encore philosophiquement indéterminable et indéfinissable comme doit l'être le malheur. C'est un terme métaphysiquement premier et dernier, ce n'est pas encore un terme axiomatiquement premier. Il possède à la fois la primauté et la priorité, tandis que le malheur possède seulement la primauté (sans la priorité, qui n'a plus de sens pour lui), et le symbole sous lequel il est désigné seulement la priorité. - L'indétermination négative ou par défaillance du mal est transformée en indétermination ou non-consistance positive du malheur et la métaphysique du mal est ainsi soumise à une axiomatique selon-le-malheur. Retour :  LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Nom premier - EE - 71 - Le malheur radical est tel qu'il exige d'être posé dans des noms premiers qui ne sont ni des principes ni des valeurs ni des concepts. Il ne peut être que nommé plutôt que connu, symbolisé plutôt que pensé. Il est éthiquement non-définissable et non-représentable. - L'indifférence à l'éthique peut et doit se dire par le moyen de la "matérialité" des symboles pris de l'éthique. - 72 - A la différence du mal radical qui, sans être un concept, garde l'anonymat du concept et de l'Etre, et même le supplément d'anonymat de l'Autre au-delà encore du concept, il perd l'anonymat du concept "commun", "abstrait" par une opération métaphysique, et qui est celui du mixte de nom commun et de nom propre. Il est posé dans un symbole maintenant adéquat ("selon") à son identité. - Ce nom propre est identiquement un terme premier, étant donné sa formation axiomatique et l'identité du Réel à nommer qui le détermine à ce statut. - 74 - L'éthique n'échoue pas à le penser, c'est lui qui n'est pas pensable et/ou impensable, et lorsque la pensée veut le penser ainsi lui-même, c'est alors qu'elle échoue de par cette volonté. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Non-éthique - EE - 65 - La non-éthique n'a pas de faits même rationnels, elle n'a comme objet que la Raison pratique ou éthico-philosophique, qu'elle traite comme la cause occasionnelle, le symptôme, le matériau et finalement l'objet empirique de la position du malheur radical comme sa cause. - Dans l'éthique et aux limites philosophiques de l'éthique, aucune chose ne peut être déclarée uni-versellement cause pour l'éthique si ce n'est, hors d'elle et indépendamment d'elle, le malheur radical. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Phénoménologie - EE - 83 - Le malheur radical est tel qu'il détermine une non-phénoménologie du malheur à partir du matériau de la phénoménologie de la conscience malheureuse. - 84 - Les versions phénoménologiques du malheur ont en commun (...) de le concevoir comme séparation d'une identité d'avec elle-même, qu'il s'agisse de la séparation la plus extérieure ou de la plus intérieure et transcendantale. - En rapport à cette phénoménologie de la conscience comme malheureuse, la non-phénoménologie manifeste le malheur radical en le décrivant de la manière suivante : (...) 1) Le malheur est la "substance" non idéalisée, le Réel-non-étant qui fait le coeur de l'homme, non certes un Autre transcendant mais celui qui n'a jamais fait cercle ni même "asymétrie réciproque" (Lévinas) avec l'Etre, avec le sens intentionnel ou le pour-soi. Il échappe ainsi à l'affectivité elle-même (...). - 2) En rapport à l'immanence impossible, par exemple husserlienne, le malheur est plus que l'échec de la conscience. Celui-ci est généralisable comme état de toute pensée philosophique qui ne peut accéder directement à l'identité d'une solitude en chair et en os qui est l'Incommencé de tout commencement. C'est donc le malheur de l'homme-philosophe qui ne peut le reconnaître comme son essence intime, forclose à lui-même, ou qui ne peut accéder à soi que par le biais inadapté de l'éthique. - 3) Au malheur comme essence-de-décision, essence autonome et égale à son essence-d'identité (Hegel), correspondrait une forme transformée ; le malheur qui sans doute "diviserait" encore l'Un-de-la-conscience mais comme l'identité maintenant transcendantale qui détermine plutôt une certaine dualité au-delà d'elle-même. Dualité précisément sans division et constituée de cette identité transcendantale de la non-éthique d'une part et du statut empirique de l'éthique d'autre part. - 4) A la dernière possibilité phénoménologique, qui s'approche du Réel sans parvenir à l'identifier, laissant le malheur comme mode encore d'une quasi-substance plus ancienne que lui (la "Vie"), correspondrait, sous les nouvelles conditions non-phénoménologiques, un malheur transcendantal qui serait comme un "clone" du malheur radical, et qui serait en quelque sorte le vrai contenu de l'essence transcendantale mentionnée précédemment en rapport encore avec la dualité qu'elle rendait possible. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Réel - EE - 224 - Soit donc une pensée qui cesserait de prétendre définir ses propres présuppositions (philosophiques), qui abandonnerait ce style idéaliste en commençant - mais comment ? - par poser un présupposé réel de l'éthique. - Ce présupposé ne peut être le résultat ou l'objet d'une présupposition, c'est un présuppsoé-sans-présupposition. Il ne peut être reconnu que posé mais, quoique posé, comme étant en lui-même sans acte de position dans son essence. Cet acte particulier de position axiomatique, nous l'appellerons l'ultimation première. C'est le premier acte de la pensée, la pensée même (...). - Pourquoi cette nomination-là ? "malheur radical" est un nom premier-en-dernière-instance - il désigne l'Un -, une position du Réel motivée par une occasion éthique plutôt que simplement théorique. - Ce n'est pas une détermination éthico-existentielle de l'homme mais une nomination éthique du Réel. Or si l'éthique cherche plutôt un principe de transcendance maximale (Bien, Devoir, Loi, Autrui), la non-éthique cherche une instance d'immanence radicale mais qu'elle puisse nommer encore avec l'aide de l'éthique. Autrement dit, elle use de l'excès du mal radical pour nommer cette nouvelle instance et trouver dans celle-ci une immanence dont la philosophie n'a pu présenter que quelques symptômes. - 225 - Seul l'Un peut être un présupposé réel ou lui-même sans présupposition. - Ainsi l'Etranger est substitué comme Autre au sujet éthico-philosophique sur la base insubstituable du malheur. Retour :  LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Responsabilité - EE - 97 - La malheur radical est tel qu'il est non-responsable(de) soi et qu'il explique ainsi la responsabilité éthique. - Il est par essence non-responsable (de) soi, et par définition ne répond à rien ou de rien, étant la réponse-de-dernière-instance qui précède les questions, non pas la solution mais la condition réelle d'une solution du problème qu'est l'éthique elle-même. - 98 - Son effet de cause immanente n'est pas d'assujettir l'homme à Autrui ou à Dieu, mais de le dévouer enfin au Monde. Cette dévolution est une responsabilité également radicale et par conséquent non absolue, elle détermine toute initiative, éthique en particulier. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Temps - EE - 95 - Le malheur radical est tel que son immanence radicale de passé non-mémorial ne passe pas plus dans le temps que dans la mémoire, sans pouvoir pour cela être redonné dans une anamnèse - c'est l'"en-passé". - Le malheur est déjà-performé avant d'être effectué par le temps et dans la vie sur le mode du sujet-existant-Etranger. - 96 - Comme Réel, le malheur est la seule cause qui ne puisse faire l'objet d'une répétition ou d'une anamnèse. - C'est plutôt la pensée selon le malheur, la non-éthique, qui peut faire l'objet d'un refoulement par la raison pratique et ses formes plus ou moins élargies. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Uni-versalité - EE- 67 - L'uni-versalité du malheur radical est d'une autre nature que celle du mal, et plus puissante. Le mal radical en tant qu'il affecte la nature humaine entière, ou la banalité du mal en tant qu'elle s'étend indistinctement au corps social et psychique en son entier, étaient deux manières philosophiques d'universaliser le mal et de lui donner la portée d'un quasi a priori. Ce procédé tient à la fois d'une induction à partir de l'expérience et d'un apriorisme qui pose cette universalité comme étant de droit. La pensée philosophique est condamnée à ce double procédé mais sous la forme d'une circulation ultime de ces deux opérations. - Le malheur radical, en revanche, est librement posé par prélèvement de concepts sur ceux du mal mais de telle sorte qu'il soit indéfinissable et indémontrable en termes d'expérience (...) et d'abord de philosophie. Mais c'est aussi la raison pour laquelle il donnera sa réalité et son autonomie à un pouvoir transcendantal uni-versel d'explication a priori de l'expérience. Comme malheur réel et non transcendantal, il jouit d'une uni-versalité spéciale, qui ne prend plus la forme d'une continuité apriorique avec l'expérience,mais qui vaut pourtant pour l'expérience. Non pour l'expérience singulière à laquelle prétendent s'adresser la philosophie et l'éthique par leur a priori, mais de l'expérience déjà universelle qu'est le mixte éthico-philosophique. Pour valoir ainsi des a priori éthiques qui représentent maintenant l'"expérience", il est nécessaire que le malheur jouissance d'une uni-versalité-par-immanence plutôt que de l'habituelle ou par-transcendance. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL

Véracité - EE - 109 - "le malheur ne ment pas" veut dire qu'il est en deça des conditions philosophiques de la vérité et du mensonge, qu'il n'a pas les moyens du mensonge ni même les moyens de la vérité mais qu'il est tel que, comme vrai-sans-vérité - il peut déterminer de part en part une véracité comme performativité du sujet qui existe en mode radical de l'Etranger. Le malheur ne dit ni ne cache la vérité, mais il est la condition pour extirper le mensonge de l'éthique et de la philosophie. - 239 - Le malheur n'est ni véridique ni vérace mais seulement "vrai" au sens où le Vrai-sans-vérité est le passé radical ou le performé de la vérité - son élément immanent qui explique que les axiomes du malheur le posent-tel-que-vrai sans l'identifier à la vérité constituée. - Ce n'est donc pas - et la véracité pas davantage - une synthèse véritative, mais le "fait" qu'il y a du donné qui est en-dernière-instance-sans-donation même lorsqu'il y a donation effectuée. - Quel témoignage lointain, à peine symptômal, avons-nous du Vrai-sans-vérité ? C'est l'axiome commun : "le malheur ne ment pas". - Pourquoi  alors "ne pas mentir" plutôt que "dire le vrai" ? C'est que le Vrai, n'étant pas doublé d ela vérité, ne se dit pas au sens d'un logos supposé constitutif. - 240 - Il faut pour cela se reporter au mécanisme général de la non-philosophie. Est-ce à dire que la vérité ne pourrait être exigée mais seulement le "ne pas mentir", le mensonge seulement interdit ou empêché ? En réalité, plutôt qu'une antinomie du mensonge et de la vérité, il y a, sinon une tierce solution, celle de la prudence qui se dirait : "ne pas mentir de préférence à "dire le vrai", du moins un "tiers" état, le Réel, qui échappe à la vérité et au mensonge par un Vrai qui ne parle ni n'est à dire, mais qui détermine le parler tel que parler ou dire-selon-le vrai plutôt que dire-le-vrai. - L'éthique - c'est sa spécificité par opposition à la religion - s'exprime plutôt par des formules de limitation (grecque) de la démesure, ou d'inhibition et d'interdiction (juive). La non-éthique, se replaçant dans le Réel, ne peut se borner à des interdits ou des limitations, mais exprime des identités et donc des forclusions radicales. Toutefois en tant que son matériau est l'éthique, elle hérite plut^to des formules d'interdiction mais leur donne un usage d'esprit transcendantal et théorématique. Si l'éthique se meut dans l'amphibologie de la vérité et du mensonge, jusqu'à admettre parois un mi-vrai ou une mi-véracité, le malheur radical est la pauvreté du Vrai dépourvue de toute vérité, un Vrai-sans-mensonge (sans le mélange du vrai et du mensonge). - 241 - "Ne pas mentir" ne peut s'entendre dans la forme d'une affirmation immédiate de la vérité et pas davantage dans celle d'un paradoxe logique, mais comme indice de la non-consistance ou de la non-existence du Réel (de) malheur. La non-suffisance du malheur est justement de ne pouvoir dire la vérité ni l'engendrer à partir de lui-même à la manière du dogmatisme et de l'idéalisme de la philosophie. - Que demander de plus au Réel, sans en refaire un principe ou une cause première, que de ne pas mentir ? Le malheur radical est forclos à la parole sans se dissimuler dans le silence. Retour : LEXIQUE LARUELLEMALHEUR RADICAL