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D'après la lecture de :
Serge Valdinoci, "Le principe d'analyse subjective et la
psychanalyse", in Sujet et subjectivité, Toulouse, Erès, 1990
Dans le cadre d'une réflexion portant sur la structure fondamentale comme
sur les formes pathologiques de la subjectivité, Serge Valdinoci établit une
relation dialectique originale entre les trois méthodes psychiatrique,
phénoménologique et psychanalytique. La thèse défendue est celle d'un
"principe d'anarchie" ou véritable "principe de subjectivité" qui ne dépende
pas uniquement de l'observation clinique et psychiatrique mais qui ne soit
pas non plus négateur de celle-ci, comme c'est le cas de maintes
spéculations philosophiques voire psychanalytiques. Selon l'auteur une
psychiatrie phénoménologique tient toute sa place pour maintenir l'écart
entre l'"altération psychique" décrite en clinique psychiatrique et
l'"aberration subjective" qui est le fond atopique radical du sujet,
relevant à ce titre d'une analytique supérieure. Mais c'est bien au moment
de la crise - d'abord événement psychiatrique - que l'aberration de la
fonction sujet est révélée en tant que recouverte par l'altération.
Précisons le sens du concept d'aberration : "Contre toutes les tentatives de
mise en place de l'ego, celui-ci serait déplacement intrinsèque. Le principe
de subjectivité vaudrait comme principe d'anarchie et notamment contre la
hiérarchie bien connue de l'idéalisme philosophique des classiques qui
dispose le moi, le monde et Dieu dans un ordre croissant d'inclusion" .
Qu'il existe un fond aberratif de l'altération, une existence du sujet non
connaissable, les philosophes en ont tous fait l'expérience obligés qu'ils
furent de maintenir le sujet dans l'indétermination théorique : "Ainsi
in-déterminable essentiellement, l'ego est aberrant, que le sujet empirique
fût fou ou normal" . Mais s'il n'y a pas d'approche philosophique qui rende
compte de l'aberration, pas plus que la psychiatrie ne peut la déceler avec
sa grille séméiologique, c'est parce que toutes deux restent prises dans le
contexte perceptif révélé justement par la phénoménologie. Or d'une part on
ne peut pas nier la réalité psychique et son contexte perceptif, d'autre
part on ne peut pas s'y tenir et tenir pour rien le réel aberrant du sujet.
Une psychiatrie phénoménologique serait le lieu de cette tolérance, à
l'opposé de l'anti-psychiatrie et de certaines philosophies contemporaines
(niant toute altération) comme de la psychiatrie classique (niant le fond
aberratif, mais travaillant longtemps sous couvert transcendantal kantien).
La psychiatrie classique avait inventé la notion de "dégénérescence" pour
qualifier la pathologie mentale en général comprise comme une déviation
héréditaire, soit une dé-subjectivation où Valdinoci voit
l'"aberration-type", l'idée ou l'être même du sujet en regard duquel
l'altération prend la forme et le nom de "stigmate". Cette idée et les
principes nosographiques correspondants ayant fait long feu, "la
dégénérescence ratifie l'échec postkantien d'une psychiatrie cherchant à
lier altération psychique et aberration du sujet compris ontologiquement" .
Puis s'impose comme pertinente l'opposition déjà freudienne de l'endogénéité
et de l'exogénéité psychique. A cet égard Valdinoci propose l'interprétation
du freudisme suivante : "La fonction aberrative devient l'évolution
individuelle complexe - indéductible dans sa variété -, ou encore la
périgenèse du phylum structuré par les célèbres stades, paliers de libido,
complétés par les destins de pulsion. Les configurations de cet ensemble
structural sont compatibles avec une idiosyncratie. Quant à la fonction
d'altération et à l'involution qui lui est intérieure, elle s'organise
autour du principe d'inertie (de nîrvana), et du concept de régression. Le
nerf d'involution est l'inconscient issu du refoulement originaire" . Bien
entendu on ne parle plus de stigmates mais de symptômes s'inscrivant dans la
lignée involutive. Disons que l'ordre de l'aberration, immanent à la topique
de l'organisation psychique, se présente plutôt au plan
herméneutico-discursif tandis que l'ordre de l'altération est d'abord une
variation du flux énergétique. La théorie de l'inconscient selon Freud place
le primat subjectif sur le second ordre, refoulant à son tour la dimension
aberrante du sujet. C'est l'inverse avec Lacan qui recentre le sujet sur le
signifiant, identifie enfin sujet et aberration et réserve comme on sait le
moi à la "cristallisation imaginaire leurrante qui détourne de la Spaltung
fondamentale, ou vérité comme différence aberrative" . Seulement si
"l'altération est stricto sensu une allitération du langage constitutif" ne
peut-on craindre que le statut perceptif de l'altération - et donc sa
perception, son diagnostic - ne soit faussé et violenté par l'interprétation
pure et le recours au symbolique ? L'argument serait trivial s'il consistait
à défendre la psychiatrie contre l'analyse (ou autre), à retenir
l'altération pour écarter l'aberration. Le souci de Valdinoci est d'éviter
simplement toute confusion de l'aberration subjective et de l'altération
psychique ; c'est l'a priori de l'écart et de la relation entre les deux qui
compte, justement pour parvenir enfin à l'analyse.
"Indubitablement place doit être laissée à l'accompagnement
esthésico-sensible d'un discours aberrant et, en cet accompagnement à la
sensibilisation, à une altération. Une destinée esthétique radicale se
dessine par-delà les théorisations (...)" . Comprenons qu'un retournement
peut à nouveau s'opérer, comparable à celui qui nous fit passer de Freud à
Lacan, mais pas seulement afin d'"accompagner" la rigueur symbolique à
l'œuvre dans l'analyse : c'est bien d'une "destinée esthétique radicale"
qu'il s'agit, comme supportant la dimension aberrante ou réelle du sujet, et
posant cette fois le problème difficile des rapports entre psychanalyse et
phénoménologie. On peut sans doute affirmer que, pour Valdinoci, l'une et
l'autre bien comprises conduisent pareillement à l'analyse. Exhibons
quelques formules explosives de l'auteur : "La psychiatrie clinique est la
plus parfaite résistance contre le destin hégémonique culturel (et non
clinique) de Freud" ; "plus que jamais une psychiatrie phénoménologique est
nécessaire afin que soit débrouillé le nœud gordien de la perception" ; "la
psychiatrie phénoménologique donne à penser la terre perceptive
préliminaire, dans laquelle s'inscrit ensuite la psychiatrie" ; "au vrai
c'est toute l'idée de synthétique philosophique qui est à éliminer au
bénéfice d'une analytique supérieure" . On comprend mieux ainsi le rôle
dévolu à chacune des disciplines : la psychiatrie clinique (percevoir
l'altération, contre l'idéologie analytique), la psychiatrie
phénoménologique (distinguer d'une part altération et aberration, dégager
d'autre part leur sol perceptif commun), l'analyse réelle (critiquer et
emplacer la philosophie dans le vis à vis de la psychiatrie classique, et
bien sûr analyser "réellement"). L'importance du réel, pas moins que de
l'anarchie subjective, devient déterminante dans l'argumentation qui
débouche sur une perception renouvelée, équivalente de l'analyse réelle.
Alors que la philosophie, notamment kantienne, oppose toujours la perception
du réel et l'aperception subjective, Valdinoci soutient que "la perception
bien comprise est cette opération où, selon nous, le réel ne se réfléchit
pas en domaine objectif" . Le plus surprenant est le jugement que l'auteur
porte désormais sur Lacan. Eu égard à cette catégorie du réel, négligé par
les "freudiens" et même par un certain Lacan (celui du "symbolique"), il est
dit que "Lacan procède d'une analyse réelle qui est aussi bien analyse du
réel qu'analyse par le réel" .
Avant de vérifier cette dernière hypothèse, essayons de comprendre ce que
l'auteur entend lui-même par "analyse réelle". Avouons tout de suite notre
embarras devant la confusion que l'on pourrait faite entre perception et
analyse d'une part, entre sujet et réel d'autre part. Le départ semble sans
ambiguïté aucune : "Il faut appliquer au sujet le traitement que Husserl
applique au monde naturel, c'est-à-dire le "mettre entre parenthèses" et
décider de l'aberration subjective. Cela veut dire travailler sur de
véritables structures noético-noématiques" . En effet le principe d'analyse,
fondé sur la corrélation, chasse la visée totalisante et temporalisante
d'une conscience intentionnelle. Valdinoci écrit encore : "Retournons au
natif, à l'étonnement aristotélicien, au "il y a" de Merleau-Ponty. Le but
de ce retour est de susciter une nouvelle tradition perceptive, loin de la
vulgate gréco-européenne" . Mais l'"aberration subjective" et la "perception
analytique réelle" se situent-elles au même niveau ? La psychiatrie
phénoménologique, qui dégage le fond aberrant de toute altération clinique,
sert-elle seulement de relais vers l'analytique réelle, ou bien le "principe
d'anarchie" (subjectif et aberratif) avec l'accès possible à un "pathisme
originaire" (jouissance?) est-il déjà le réel analytique ? Il y a une
ambiguïté et le cas échéant une grande difficulté à ramener ainsi le réel
sur le sujet, fût-il le plus aberrant. A supposer même que les deux
composantes phénoménologique et analytique soient distinctes, il resterait à
prouver que le réel-rien-que-réel (pour parler cette fois comme F. Laruelle)
soit lui-même analytique. Peut-être l'analyse selon S. Valdinoci est-elle
finalement plus réelle que dans la version psychanalytique, mais il clair
que dans son acception la plus radicale - celle de F. Laruelle -, le réel
comme Un n'est pas plus "analytique" qu'"analysable". Cela parce qu'en
raison des corrélations que contient au moins en droit le principe
d'analyse, la radicalité absolue du réel ne serait pas maintenue mais plutôt
subjectivée ; corrélations avec l'affectif, le perceptif, etc., qui aussi
radicalisés eux-mêmes qu'ils puissent l'être chez S. Valdinoci, finissent
quand même par devenir surdéterminants. Donc le passage de la phénoménologie
vers l'analyse, puis de l'analyse au réel, s'avèrent mission impossible…
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