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Qui sont les hérétiques ?

Hérésie, nihilisme et terrorisme
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Ce texte est la transcription d'un exposé fait à l'école
d'éducateurs spécialisés d'Arras, en 2003.
Mon intention
initiale était de traiter cette question devant vous, et avec vous :
qu'est-ce qu'une victime en général ? Mais en visant plus précisément et
plus ponctuellement celle-ci : qui sont les victimes du terrorisme ? On connaît
a priori la réponse (mais est-ce qu'on
la comprend vraiment ?) : on dit fort justement que ce sont des "innocents".
Or on s'interroge beaucoup sur les gens qui commettent pareils crimes, mais
pas beaucoup sur leur victimes, comme si le statut de "victime" n'était pas
philosophiquement intéressant, voire pas pensable. J'ai l'impression
qu'en raisonnant ainsi on ne fait que surajouter à l'injustice commise une
seconde injustice, voire un second crime, comparable à celui commis envers
les hérétiques exterminés pendant des siècles et si peu reconnus comme des
victimes, et que finalement l'on a oublié. Ma question "Qui sont les
victimes?" est donc devenue, un peu bizarrement, "Qui sont les hérétiques?"
parce que les hérétiques, d'une certaine façon, étaient (et restent) des
victimes exemplaires. Exemplaires parce qu'innocentes,
bien sûr. Quant au "nihilisme", il n'est rien moins que le corollaire du
terrorisme, sa condition même, l'idéologie ambiante qui en permet
l'éclosion.
Commençons par
définir plus précisément l'hérésie. Le mot vient du grec "hairesis"
qui veut dire "choix", "opinion", donc étymologiquement il signifie le choix
d'une opinion différente, voire opposée à une opinion qui, elle, est
dominante. Historiquement, le mot a surtout été employé dans un contexte
religieux, de sorte qu'il s'oppose proprement à orthodoxie - l'orthodoxie de
l'Eglise. Toutes les grandes religions ont connu des hérésies (étant
elles-mêmes au départ des hérésies, qui sectes qui ont "réussi" en quelque
sorte), mais je m'en tiendrai au monothéisme et plus particulièrement aux
hérésies chrétiennes. Enfin le mot "hérésie" a connu une très grande extension pour qualifier une
révolte ou une désobéissance radicale, une attitude plus que contestataire.
D'autre part un
livre est paru récemment, sur lequel je vais m'appuyer pour toute une partie
de mon propos : Le Christ futur. Une leçon d'hérésie de François
Laruelle (2002, Exils). Je résume en deux mots sa thèse. Pour lui,
l'hérétique est "l'homme-en-personne" en tant que sommé de justifier rationnellement
son "humanéité", ce qui est impossible. L"hérétique est l'homme en tant
qu'Un, ou comme identité radicale. En un sens déjà second, l'hérésie
consiste donc à affirmer une identité : une identité et non une
différence (comme l'imaginent les contemporains), car une différence est toujours rapport à quelque chose,
voir opposition. Or le propre d'une hérésie
n'est pas de s'opposer mais d'affirmer - certes en se divisant - une identité, et ce sont les autres qui s'opposent dès lors à cette
démarche. Mais la thèse de Laruelle est plus radicale, on l'a dit, car elle identifie humain et
hérétique. Selon lui le fait de se définir comme humain, sans autre
qualité, sans autre consistance ou essence, constitue l'hérésie par
excellence. On vous pardonne tout, pourvu que vous puissiez rendre compte,
rendre raison de ce que vous êtes ; dans le cas contraire - ce qui vaut pour l'irrationnel, l'incompréhensible, l'injustifiable - vous n'apparaissez aux
autres que sur le mode d'une exclusion radicale et vous méritez un châtiment
non moins exemplaire : l'extermination, la disparition...
Alors "Qui sont les hérétiques ?" Je le répète, quelles que furent leurs doctrines, leurs
revendications, leurs "différences", les hérétiques se définissent d'abord
comme des victimes. Ce sont peut-être les plus grandes victimes de tous
les temps, systématiquement assassinées, exterminées, torturées, et par
dessus tout, oubliées. Qui se soucie aujourd'hui des hérétiques
brûlés, des populations exterminées (comme dans le cas des
cathares), qui pense à leur bâtir un mausolée ou à leur dédier une fête
(qu'il faudrait internationale !), qui pense à leur demander
pardon ? Sans doute est-ce impossible de par la nature même du crime, à
peine identifiable historiquement. Mais comment ne pas faire le
rapprochement avec le terrorisme qui menace notre monde ? Non pas que les
terroristes soient nos actuels hérétiques ; ce sont bien sûr leurs victimes
qui le sont. Mais il n'y a pas que le terrorisme, parlons également de la
réaction des Etats, certains Etats, face au terrorisme. Ce ne sont plus les
victimes du 11 septembre, mais par exemple les millions d'enfants irakiens
sous le règne de Sadam Husssein, victimes d'un embargo de plus de 10 ans
injuste et injustifiable.
Je pose la question suivante : est-ce que ces crimes portent un nom
juridique ? De quoi sont-ils morts, tous ces gens, exactement ? Pourquoi
sont-ils morts ? Mais surtout, qui
étaient-ils pour mériter, ou plutôt pour ne pas mériter une telle mort ?
L'impression qui domine, du point de vue de la victime, est celle d'une
grande injustice et plus encore celle d'une totale gratuité. Il faut admettre que l'on n'a jamais autant
tué, jamais aussi bien tué si je puis dire, aussi férocement et aussi
massivement que depuis que l'on tue pour rien, gratuitement, des
innocents. On tue même sans avoir conscience de tuer. La pratique du
nettoyage, de la purge, ethnique d'un côté, anti-terroriste de l'autre, se
généralise, exactement comme on "purifiait" les hérétiques au moyen-âge...
Tout cela définit très précisément le nihilisme dont je parlerai à la fin.
I. Les hérésies entre foi et
savoir
Le problème qui
obsède littéralement toutes les hérésies, c'est l'opposition du haut et
du bas. Trois caractéristiques de l'hérésie sont à retenir pour traiter
cette question du haut et du bas.
1) leur
spiritualisme radical, en vertu duquel le haut caractérise l'esprit
divin, jusqu'où l'homme peut et doit normalement se hisser, tandis que le
bas est la matière. Je ne développe pas cet aspect, trop classiquement
religieux ou métaphysique pour nous intéresser vraiment ici.
2) Leur
dimension de révolte ou de rébellion : c'est un des aspects les plus
intéressants pour nous, par quoi le terme d'hérésie peut devenir un levier
pour former justement une théorie de la révolte. Sous cet angle, le
bas caractérise le Monde, pas seulement la matière, mais le Monde des hommes
en tant qu'assujettis à des maîtres usurpateurs : hommes d'Eglise et d'Etat,
théologiens et philosophes, etc. Les hérétiques reprochent aux orthodoxes en
tous genres de se complaire dans la bassesse et la corruption et
revendiquent une hauteur, une pureté fantasmée comme originelle. La pureté
même de la révolte, ou la révolte comme pureté. Les hérétiques manient (sans
jeu de mot...) l'opposition du haut et du bas, du pur et de l'impur, avec
une telle radicalité, avec une telle intransigeance qu'on peut qualifier
cette opposition d'unilatérale. En effet, contrairement aux idées de
rédemption et d'incarnation qui caractérisent l'orthodoxie chrétienne (ce
qui en philosophie s'appelle la dialectique) en vertu de quoi la matière, le
corps, la chair (avec leur chariot d'ignorance, de maux et de péchés)
peuvent être rachetés, les hérétiques affirment que le haut n'a rien à
voir avec le bas. Cela les conduit à épurer toujours davantage l'idée de
la divinité, synonyme de pureté (même le Dieu des chrétiens sera considéré
comme impur, car coupable d'avoir créé un monde débile). Bref le monde est
écarté par les hérétiques, et il faut savoir que cette critique radicale du
monde a toujours été considérée comme une provocation dangereuse par le
Pouvoir (Eglise, Morale, Politique, les institutions en général).
L'hérésie, pour
peu qu'on en fasse un phénomène universel et pas seulement historique,
représente une révolte contre cette bassesse généralisée qu'on qualifiera à
la fin de nihiliste, et que représente à notre époque cette sorte de
dilution mondaine du Pouvoir (et du savoir) dans le Marché mondial, les
Médias, l'Administration, etc., à quoi il faut ajouter l'impuissance de la
philosophie à penser tout cela. Les terroristes prétendent lutter contre
cette bassesse (que résume souvent pour eux le mot "Occident") en répandant
la mort, ils voudraient bien se considérer comme les hérétiques
d'aujourd'hui en se faisant eux-mêmes victimes (attentats-suicides), mais
ils ne sont que des produits du Pouvoir et font système avec le nihilisme.
3) Le troisième
thème est celui de l'autonomie du savoir humain. On remarque une
tendance générale chez ces hérétiques à attribuer à l'homme les qualités et
l'esprit que l'orthodoxie attribue à Dieu seul. Cette thèse est plus
originale qu'il n'y paraît. Certes, bien des philosophes ont commencé par
placer l'homme au centre de leur réflexion, Descartes en premier, en en
faisant le principe même de la connaissance, mais il s'agit toujours de
l'homme en un sens universel : la raison, la conscience, l'esprit
universels, etc. Les philosophes ne parlent pas de l'individu en tant que
tel. Les hérétiques si. Chaque homme sait, au fond de lui, tout ce qu'il y a
à savoir. L'homme sait, l'homme dit vrai, tandis que l'Eglise ne sait pas,
et ment. Même si les arguments restent souvent spiritualistes et religieux,
l'homme parvenant à la divinisation selon toutes ces doctrines, les hérésies
contestent radicalement l'hétéronomie du savoir (le fait que le savoir vient
d'un autre autorisé, et le principe d'obéissance qui va avec) au profit
d'une immanence (intériorité) du savoir humain. En ce sens les hérésies
préfigurent un humanisme et un individualisme radicaux, un humanisme
individualiste que la philosophie universaliste n'a jamais su trouver.
Préfigurent
seulement. Malgré le fait que les hérétiques se positionnent du côté du
savoir plutôt plutôt que de la foi, de l'individu plutôt que de la
collectivité, il faut admettrent que historiquement, toute hérésie se
situe encore dans une tradition religieuse, et donc : 1) elle est le fait de
croyants, de fidèles : c'est la trahison/rébellion d'une partie du troupeau.
Elle ne concerne donc pas les… infidèles ; 2) elle est toujours
collective ou a vocation à le devenir car, individuellement, la
trahison/rébellion est une… apostasie. Je fais cette double remarque pour
signaler que ces hérésies religieuses ne recouvrent donc aucunement le sens
original que je donne ici à l'hérésie, avec François Laruelle notamment,
dans le sens d'un athéisme radical et d'une théorie de l'individu. On
admettra donc que les hérésies religieuses sont des hérésies restreintes,
que l'on se pourra généraliser jusqu'au concept de "non-religion" développé
par Laruelle.
II. Les hérésies religieuses
et néo-religieuses : point de vue historique
Au départ donc, du point de vue historique, l'hérésie désigne
la doctrine ou la foi professée par un membre d’une église en désaccord avec
une ou plusieurs propositions fondamentales de l’enseignement de cette
église. Dans l’église catholique, l’hérésie est une doctrine qui s’attaque à
un point essentiel de la foi, c’est-à-dire à une vérité révélée par les
Écritures ou la Tradition. Dans les églises protestantes, l’hérésie est
issue d’une variation dans l’interprétation des Écritures. Pour l'Islam, les
hérésies se réfèrent d'abord à des controverses doctrinales portant sur
l'interprétation du Coran, la tradition du prophète et la codification des
grands docteurs du Moyen Âge mais, aussi et en même temps, à des divergences
avec l'autorité en place qui est toujours à la fois religieuse et
temporelle. Dans le judaïsme, où il n'existe pas de formulation officielle
du dogme, il n'y a pas de définition claire de l'hérésie.
La notion d'hérésie est officiellement apparue au IIème
siècle, au moment d'une crise de croissance du christianisme. Issue du
judaïsme, la religion nouvelle s'est d'ors et déjà dotée d'un canon des
Écritures comprenant aussi ce qui est devenu le Nouveau Testament. Elle se
répand dans tout l'Empire romain, parmi les païens, et se dote d'un clergé
et d'institutions. Mais certains convertis aspiraient à une expérience plus
radicale, à la fois plus personnelle et plus spirituelle. Rejetant le dieu
créateur et sa Loi, ils refusent les structures ecclésiastiques, développent
une connaissance secrète qu'on a justement appelé la Gnose. C'est pour
répondre à ces gnostiques qu'est inventée la notion d'hérésie. Les doctrines
des sectes gnostiques présentaient des points communs aussi bien avec la
pensée néoplatonicienne qu'avec les mystères grecs ou les spiritualités
orientales. Elles développent toute une mythologie, probablement inspirée
des religions dualistes perses, notamment le zoroastrisme. Les principaux
gnostiques néo-chrétiens furent Valentin et son disciple Ptolémée. Des
groupes gnostiques se formèrent un peu partout au 2è siècle, en Egypte, en
Syrie, etc. dont certains n'avaient rien à voir avec le christianisme. En
général les gnostiques assimilaient le Dieu de la Bible à un dieu mauvais,
un imposteur en fait, un démiurge ayant seulement conçu le monde et surtout
l'ayant mal conçu. Ils considèrent donc que le vrai dieu ne peut être
en contact avec le monde. Pour certains il est évident que Dieu n'a pas pu
s'incarner. Négation de la doctrine de l'incarnation, donc. D'autant que
l'homme, prisonnier des dualités (bien/mal, âme/corps,
connaissance/ignorance), ne garde plus de son origine divine que la vague
nostalgie d'un paradis perdu. Mais le principe divin, l'âme, est en lui, et
la connaissance peut le mener au salut en libérant l'âme de sa prison
corporelle. Cependant certains gnostiques chrétiens ou plutôt néo-chrétiens
écrivirent des Evangiles apocryphes (comme l'Evangile de Thomas ou
l'Evangile de Marie) pour étayer leur thèse selon laquelle Jésus ressuscité
révéla à ses disciples l'interprétation juste, mais secrète, de ses
enseignements : à savoir le Christ, esprit divin, habitait le corps de
l'homme Jésus et ne mourut pas sur la croix mais retourna dans le royaume
divin d'où il venait. Rejet de la résurrection du corps, donc. Les
gnostiques se sont attachés au sens ésotérique, symbolique des textes
sacrés, qu'ils n'envisagent pas dans une perspective réaliste ou historique
: comme pour les herméneutes modernes, seule compte l'interprétation ! Par
exemple, la résurrection est pour eux révélation intérieure, éveil de l'âme
; ou encore la fin du monde est seulement la fin des dualités, l'union
retrouvée avec dieu. En rejetant les dogmes, la hiérarchie, l'autorité du
clergé, les mouvements gnostiques ne pouvaient que s'attirer l'hostilité
acharnée de l'église officielle : ils furent donc très rapidement
persécutés. Toutefois, la gnose ne peut pas être véritablement considérée
comme une hérésie au sens strictement religieux du terme en ce sens qu'elle
ne s'est jamais constituée en un (contre)ordre – tout au plus, en écoles,
au sens antique du terme. Mais pour nous, d'un point de vue philosophique,
c'est sans doute la plus intéressante parce que la plus ancienne et la plus
radicale.
Du point de vue de l'Eglise, les hérétiques sont accusés de
professer des thèses d'inspiration diabolique. Des traités publiés sous le
titre de Contre les hérésies, qui se propagent à partir du milieu du
IIème siècle, désignent aussi comme hérétiques des groupes
diamétralement opposés aux gnostiques, tels que les chrétiens qui restent
attachés à des observances juives. Si les premiers siècles se déroulent sans
aucune crise grave, à partir du IVème siècle l'église se trouve
obligée, face aux hérésies, d'énoncer clairement les dogmes du
christianisme.
Le manichéisme est la première hérésie réprimée
cruellement par le pouvoir public, car l'empereur Dioclétien y voit une
menace extérieure, venue de la Perse (édit de 297). Les hérésies vont se
succéder ainsi pendant un millénaire (Arianisme, Nestorianisme,
Monophysisme, etc.)… Je ne peux pas toutes les aborder, d’autant que mon
propos ici n’est nullement historique. Notons quand même qu’à partir de l’an
Mille, l’Eglise v en outre connaître le Schisme (Eglise orthodoxe/Eglise
catholique). Par contre la religion cathare, par son ampleur et ses
conséquences politiques, mérite qu’on s’y arrête quelque peu. Se manifestant
ouvertement dès la fin de XIIè siècle, la religion cathare appartient au
courant des religions dualistes. D'origine grecque, le mot cathare signifie
pur. Comme dans toutes les religions dualistes, le problème du Mal
est au coeur de la doctrine : comme Dieu, bon par nature, pourrait-il
vouloir le mal ? deux principes s'affrontent pour la domination de l'univers
: celui du Bien, d'où émanent lumière et esprit; et celui du Mal, qui n'est
que ténèbres et matière. Le monde, créé par Satan, un ange déchu, est
matière, tout comme le corps de l'homme ; mais, dans cette enveloppe vile,
une parcelle d'esprit divin a été enfermée lors de la lutte opposant Satan
et ses démons à Dieu. La vie apparaît donc comme une cruelle pénitence au
cours de laquelle l'homme doit chercher à se purifier de façon à libérer
cette parcelle divine ; une seule vie n'y suffit pas toujours, d'où la
croyance en la réincarnation. Enfin, le mythe s'achève sur une vision
apocalyptique : le monde sensible, oeuvre de Satan, sera, définitivement
anéanti. Les missions qui, au XIIème siècle, furent envoyées pour
combattre le catharisme par la persuasion échouèrent. Mais, le meurtre du
légat Pierre de Castelnau, en 1208, donna l'occasion à Innocent III
d'appeler à la croisade contre les albigeois, contre leurs complices, les
nobles, et contre ceux qui, tel le comte de Toulouse, les tolèraient car, à
l'évidence, pour l'église, il n'y avait d'autre moyen d'éradiquer l'hérésie
que… d'éradiquer les hérétiques. On sait que ce projet fut méthodiquement
mis en oeuvre et que la religion cathare finit par disparaître, faute de…
cathares vivants ! La rude phrase - et, en fait, l'appel au meurtre,
au massacre - que le légat Arnaud-Amalric a prononcée lors du sac de Béziers
: "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens", traduit l'impuissance de
l'église devant l'implantation en profondeur du catharisme.
Compte tenu de la persistance, et, parfois, de l'ampleur des
hérésies ou, au moins des velléités hérétiques, les tribunaux de
l'Inquisition sont institués en 1232. Dirigés par les dominicains, ils
ont pour mission de rechercher les suspects d'hérésie, de les interroger (la
torture est autorisée en 1254), et d'abandonner les récalcitrants au pouvoir
laïc, qui les met à mort par le feu. Malgré l'efficacité de l'Inquisition,
de nouvelles hérésies différentes naissent à la fin du Moyen Âge. Wycliffe,
en Angleterre, rejette le clergé et les sacrements, et fait traduire la
Bible en anglais pour favoriser une religion exclusivement scripturaire : il
préfigure le protestantisme et, plus particulièrement, le puritanisme. La
Réforme divisa à nouveau l'Eglise, mais de toute évidence il ne s'agit pas
d'une hérésie au sens classique du terme.
Pour terminer sur ce point, je voudrai signaler que l'époque
moderne a engendré une nouvelle espèce d'hérétiques, aux yeux mêmes de
l'Eglise, ce sont les savants et tous ceux qui dès le 16è siècle
professaient des thèses cosmologiques, notamment, en contradiction avec la
doctrine officielle de l'Eglise : Giordano Bruno, pour avoir critiqué le
système aristotélicien (fondement philosophique de la théologie) fut brûlé
vif en 1600 à Rome, Copernic et Galilée furent inquiétés par l'Eglise en
raison de leurs théories "héliocentriques", et Descartes même dut renoncer à
publier certains de ses travaux. Freud enfin et la psychanalyse ne
furent-ils pas considérés pendant longtemps comme des hérétiques prônant une
conception dégradante de l'homme aux yeux de la morale ?
III. La
signification non-philosophique et non-religieuse de l'hérésie selon F.
Laruelle
a) Le crime
contre l'humain
A la question
"Qui sont les hérétiques", j'avais commencé par répondre : ce sont des des
victimes. Vous remarquerez que je n'en ai pas encore beaucoup parlé, même si
j'ai fait état d'autorités et de minorités, de révoltes et de condamnations,
etc. C'est que j'avais besoin de développer la théorie de F. laruelle, et de
l'articuler avec ce qui précède.
Alors reprenons
en ne perdant plus de vue, cette fois, les victimes. On sait maintenant qui
étaient les hérétiques. Explicitons alors les raisons de leur condamnation
et de leur extermination. Pourquoi ce crime envers les hérétiques, pourquoi
furent-ils exterminés sans reste, sans que l'on s'encombre à leur égard du
moindre "devoir de mémoire" ? On peut distinguer trois niveaux de réponse à
la question de leur extermination. 1) Parce qu'ils ne croyaient pas comme
les autres, refusant l'autorité de l'Eglise qui s'est bien vengée d'eux, non
seulement par calcul (pour éviter leur propagation) mais par haine. 2) Parce
qu'ils prétendaient savoir et pas seulement croire, à l'enseigne des
"gnostiques" tout spécialement. 3) Enfin c'est la conclusion logique : on
les a assassinés parce qu'ils n'avaient rien fait, parce qu'ils étaient
innocents. Car enfin leur châtiment ne sanctionne aucun crime, aucun
délit, aucun acte prohibé au sens juridique du terme si ce n'est une
revendication de savoir et d'identité immédiatement condamnée par le pouvoir
clérical, par principe en quelque sorte, et non par un souci quelconque de
justice. Donc littéralement ils ont été persécutés pour rien. Mais ce
rien a néanmoins une certaine épaisseur : on va dire que leur seule faute
s'appelle la séparation, l'individualité, et le fait de penser que
l'homme en tant qu'homme (et en tant qu'individu) possède un savoir, une
vérité non conforme à celle d'une Eglise ou d'un Etat, d'un Pouvoir
quelconque. J'avance une sorte de théorème universel : ce qui est châtié
depuis toujours le plus sévèrement, le plus radicalement, partout, et depuis
toujours dans l'Histoire, c'est l'individualité, la singularité, non pas le
fait qu'il y ait "des" différences (on s'accommode en général fort bien de
cette idée), mais le réel de chaque individualité. C'est un fait aisément
constatable, il me semble : si vous commettez un acte interdit par la loi,
vous serez jugé, puni, puis réhabilité, pardonné. Si vous ne faites rien
comme les autres, surtout si vous ne pensez pas pareil, je veux dire pas
du tout comme les autres, cela veut dire si vous refusez de vous
expliquer, si vous prétendez posséder un savoir irrationnel comme dans
le cas des hérétiques religieux (étant donné que la religion officielle est
un minimum "rationnelle"), alors vous serez condamné, massacré, exterminé,
brûlé, et enfin oublié. Et je suggère que notre époque s'y entend bien,
peut-être mieux que les autres, pour exterminer de préférence ceux qui n'ont
rien fait, ceux qui ne sont littéralement coupables de rien : les fous, les
étrangers, les sans-papiers, tous ceux qui ne forment aucune communauté et
ne sont que ce qu'ils sont, c'est-à-dire des humains. Tous ceux-là ne
méritent et ne récoltent généralement que la haine, une haine inexpugnable
non seulement de la part de l'Etat mais de la société. J'insiste sur le fait
qu'ils sont assassinés et pas seulement tués, parce qu'il y a préméditation.
Ils sont assassinés même s'ils ne sont pas tués physiquement - le désespoir
ou l'abandon se chargent du reste.
Je vais
reprendre ceci dans les termes un peu plus techniques de Laruelle. Il ne
faut voir dans la victime que l'homme en tant qu'il est persécuté sans
raison. C'est aussi bien l'homme sans raison, dépourvu de cette
essence que la philosophie classique lui a collé de façon absurde : l'être
doué de raison, de pensée, de langage, etc. A quoi Laruelle oppose l'"Homme-en-personne",
c'est-à-dire l'homme tout court, vidé de toute détermination philosophique.
Il renvoie dos à dos la révolte et la maîtrise, le haut et le bas, le bas et
le haut, l'Autre et le Même, l'ici et l'ailleurs, etc., il s'en tient à
l'Homme en tant qu'individu au sens rigoureux du terme, c'est-à-dire en tant
qu'indivis, lequel n'a rien à voir avec ces dualités artificielles. Or c'est
cet être-indivisible qui fait de lui un hérétique pour le Monde, pour les
Autorité en général qui ne supportent pas, comme je l'ai dit, l'individu :
le Monde est dialectique, la philosophie est dialectique, elle pose Un plus
Deux, puis Trois, elle n'a de cesse de réunir et de globaliser. C'est aussi
pourquoi l'Homme-en-personne, du moins lorsqu'il semble se révéler à
l'occasion de quelque hérésie historique, à l'occasion de quelque séparation
remarquable, est la victime toute désignée du Monde, de tout le
monde. Je vais être très clair : doctrinalement, les hérésies historiques
étaient absurdes, de vraies folies au yeux de l'Eglise, et sans doute pour
nous également. Mais c'est justement cette folie qui appelait au meurtre,
sauf que là les fous n'étaient aucunement meurtriers ; ils n'avaient rien
faits ; c'est pourquoi l'Eglise devait d'autant plus les exterminer. Donc,
Laruelle utilise la notion d'hérésie pour essayer de retrouver ce qui n'a
jamais été pris en considération, jamais pensé véritablement : l'humain tout
simplement, par-delà tous les humanismes et les universalismes dont
l'Occident s'est fait le héraut et le champion. La théorie laruellienne
n'est pas un humanisme car l'homme n'est pas son objet, son idée, sa valeur,
etc., c'est sa cause réelle, de même qu'il est la cause de l'Histoire
et non sa finalité. De sorte qu'il faut distinguer nettement le "crime
contre l'humain", au sens désigné ici, et le "crime contre l'humanité", qui
est un concept philosophico-juridique, un pis-aller nécessaire sans doute,
mais peu efficace. Il y a crime contre l'humanité lorsque l'on tue, lorsque
l'on assassine des hommes pour ce qu'ils sont (pour des raison
raciales, etc., donc à cause d'une différence, d'une détermination supposée
et haïe). Mais le crime contre les hérétiques, réellement, historiquement,
et davantage encore au sens généralisé que lui donne Laruelle, c'est-à-dire
le crime contre les humains n'est précisément possible que pour une raison
encore plus délirante. Laruelle dit que c'est l'hallucination de l'humain,
la vision de l'homme-en-personne, dans sa nudité humaine si l'on veut, qui
cause ce crime : le persécuteur, l'inquisiteur par exemple au moyen-âge,
condamne l'hérétique moins en tant que suppôt de la bête ou de Satan, qu'en
tant qu'humain-rien-qu'humain, un être im-monde qui se prétend homme en
refusant toutes les déterminations de l'homme décidées par l'Eglise, la
théologie, la morale. La seule vue de l'homme, qui n'a rien à avouer, rien à
renier, rien à revendiquer, est proprement inadmissible, et conforte
l'inquisiteur dans sa froide conviction... d'avoir le diable en face de lui.
Cependant il
n'est pas possible de rendre justice aux hérétiques, car ce sont eux - les
humains - qui déterminent la justice, du point de vue de la victime. Et
c'est pour ça que c'est impossible. Il n'est pas davantage possible de
commémorer ce crime car, étant trans-historique voire an-historique,
déterminant même notre mémoire en tant que basée sur un oubli radical, celui
de l'humain, il se situe hors de la mémoire collective en même temps qu'il
se trouve dans la mémoire de chaque homme, à la manière d'un savoir "indocte"
(Laruelle), de chaque homme comme victime potentielle du pouvoir, d'une
part, mais aussi comme victime réelle (depuis toujours) de l'idéologie qui
prétend le penser (la philosophie).
b) Les oubliés
de l'histoire
Il ne vous
échappe pas que ce sort apparemment désespérant des hérétiques a quelque
rapport avec le crime dont ont été victimes les juifs, et quel crime ! A cet
égard, Laruelle fait une distinction nette entre la différence et l'identité
: à côté de la Shoah qui fut le crime inexpiable contre l'altérité
d'un peuple, un crime qui a fait trébucher l'histoire, une seconde
persécution universelle, mais oubliée celle-ci, fut perpétrée contre ceux
qui revendiquèrent simplement et de tout temps leur identité : ce
sont les hérétiques. Autrement dit les génocides de l'Histoire cachent un
humanicide plus universel.
Laruelle dresse
alors un comparatif réglé et surprenant entre le crime contre les humains,
et le crime contre l'humanité, en se limitant à caractériser parallèlement
ces deux victimes que sont l'hérétique et le juif. Le mot hérétique,
maintenant, semble totalement vidé de son sens historique. La bassesse se
situe clairement du côté du totalitarisme, mais le mot n'a pas le même sens
dans les deux cas. L'espèce de totalitarisme ayant commis la Shoah est
d'essence politique : pas seulement la politique des nazis, mais la
collaboration et la loi du silence aidant, disons que c'est la lâcheté (de
la) politique en général. Tandis que le totalitarisme ayant décidé
d'éliminer les hérétiques, s'il a bien pris dans l'histoire la forme
particulière de l'Eglise, concerne le Monde dans son ensemble, non seulement
le pouvoir en général mais la forme pensée du Monde qu'il faut se résoudre à
appeler la Philosophie. Le révisionnisme philosophique, en regard du crime
contre les humains, contre les hérétiques, est congénital selon Laruelle. La
philosophie prône certes la tolérance et le devoir de mémoire, surtout par
rapport à la Shoah, mais elle reste aveugle face aux victimes hérétiques,
n'ayant même pas élevé le terme d'hérésie au rang de concept. A la limite
elle reste liée à la religion dans son désir paranoïaque et déplacé de
"sauver" l'humanité : le philosophe, ce héros ! S'agissant du rapport entre
l'homme et le philosophe, Laruelle dit quelque part que, selon la
philosophie, un homme représente toujours un philosophe pour un autre homme
(il veut dire par là une identité représentative), mais jamais il donne à
l'homme son identité d'homme.
Comme on peut le
constater, la critique à l'égard de la philosophie, jugée co-responsable des
crimes contre l'humanité (responsable mais pas coupable !), est radicale,
sans appel. Or du révisionnisme philosophique au nihilisme culturel et
étatique, tel qu'on en a parlé au début, il n'y a qu'un pas. C'est ainsi
qu'il faut établir clairement, désormais, la fonction de l'hérésie comme
réponse radicale au nihilisme, et au terrorisme qui fait système avec lui.
Et surtout écarter une confusion dramatique, autant que coupable, qui
consisterait à identifier les terroristes avec les hérétiques : ces derniers
apparaissent très clairement, au contraire, comme les ennemis des premiers.
Pour les amis de Ben Laden, par exemple, les hérétiques à exterminer sont
les Occidentaux, en quoi ils se montrent en outre fanatiques au sens
religieux du terme. C'est pourquoi il est encore essentiel d'établir que les
hérétiques ne sont pas les fanatiques, mais depuis toujours leurs victimes
désignées. S'il y a un lien (et comment!) entre religion et terrorisme (même
si personne ne se leurre sur la "foi" de Ben Laden!), il passe par le
fanatisme comme expression naturelle et peut-être comme essence même du
pouvoir religieux. (Une hérésie, elle, ne devient fanatique qu'à partir du
moment où elle tourne en religion instituée : mais alors ce n'est plus une
hérésie.)
IV. L'hérésie comme réponse
au nihilisme et au terrorisme
a) Le fanatisme
entre religion et terrorisme
Tout d’abord, je tiens à préciser que les indispensables
précisions d’ordre historique qui suivent, tant en ce qui concerne le
fanatisme que le terrorisme (points 3) a) et 3) b)), m’ont été accessibles
grâce à la synthèse effectuée par J.-C. Cabanel sur son site internet
consacré (entre autre) à l’« irreligion » (http://jccabanel.free.fr). Il en
est de même au sujet des hérésies historiques (point 2) b)), notamment sur
les albigeois. Je renonce à le citer tant je lui dois l’essentiel de mes
informations. Donc, le mot fanatique vient du latin fanum, "le
temple", et, à l'origine, n'avait aucun sens malveillant puisqu'il
désignait un prêtre du culte de Bellone (déesse archaïque de la guerre des
romains) qui, devin inspiré, entrait en transe et s'automutilait pour
verser son sang dans lequel il interprétait les augures, c'est-à-dire
les signes envoyés par Bellone au sujet de la guerre en cours ou de
celle dont on se demandait s’il fallait l'engager ou pas. Par la suite,
Bellone est devenue Cybèle, déesse du sol, de la patrie et de la guerre (en
somme l'ancêtre mythologique de l'identité nationale et du nationalisme) et
c'est lors de cette transformation que les fanatiques, autrement dit
les prêtres de Cybèle et, avec le temps, les fidèles eux-mêmes, se sont mis
à s'automutiler, non plus seulement pour interpréter les augures, mais pour
se soumettre à un régime d'ascétisme et de mortification leur permettant
d'entrer en transe et, ainsi, en communications osmotique, empathique
avec la déesse. A cette occasion, une transformation radicale de la
religiosité de ce culte s'est opérée : de culte à dominante guerrière et à
utilité temporelle – et, principalement, militaire comme outil
d'aide à la décision -, le fanatisme est devenu un culte à dimension
mystique et à finalité certes toujours guerrière mais, plus nettement
nationaliste, sachant que le mysticisme le caractérisant a inversé les
valeurs religieuses initiales puisque le culte n'a alors plus pour objet d'adorer
la déesse afin de l'implorer de se mettre au service de la Cité – et
donc de favoriser sa survie et/ou sa victoire contre ces ennemis – mais de
recouvrer la divinité originelle dont l'humain était déchu du fait de
son incarnation.
Tout au long de cette évolution et jusqu'à son aboutissement,
le fanatisme, chez les Romains, était une vertu, une vertu
particulièrement appréciée et recherchée puisqu'elle était à la fois
héroïsme individuel – la maîtrise de soi et de la douleur, le courage – et
patriotisme, mais une vertu non pas tant religieuse que civile,
politique puisqu'elle était au service de la res publica et, plus
précisément, de l'autorité temporelle – royauté, empire ou république – et,
bien entendu, de la puissance militaire romaine. C'est pourquoi, d'une
certaine manière, cette vertu connut une forme profane, laïque
: l'héroïsme.
Dans son acception courante, le terme fanatisme avec
l'apparition du christianisme et l'usage même du terme a cessé pour
resurgir, avec un sens péjoratif, quelques siècles plus tard afin de
désigner… les mahométans et d'instaurer une règle constante toujours
valable de nos jours : le fanatisme, c'est toujours l'autre, jamais
soi-même ! Fanatique s'est donc mis à désigner le croyant et le
pratiquant d'une autre religion dont la croyance et la pratique sont
nécessairement abusives et contraires à Dieu. Mais, en même temps, il s'est
implicitement chargé d'un sens nouveau : l'intolérance même. Le
fanatisme se dresse alors contre ces mensonges que constituent toutes les
hérésies. Dans ce contexte, deux types de fanatiques apparaissent : ceux
appartenant à un ordre qui prône le fanatisme, mais aussi des individus qui,
estimant que leur propre ordre est permissif, abusivement tolérant,
défaitistes, s'érigent en justiciers, en gardiens de la foi, en
fous de Dieu, en soldat de la
guerre sainte… et se lancent dans des actions violentes de type
terroriste – assassinat, incendie de lieux de culte, profanations de lieux
sacrés éventuellement dirigées contre leur propre camp, estimant que,
légataires de la seule et vraie vérité universelle, ils n’ont de comptes à
rendre à personne ni à… eux-mêmes, mais seulement à Dieu.
Le premier a avoir prononcé le mot fanatisme dans un sens
négatif est Bossuet stigmatisant les quiétistes, "gens fanatiques, qui
croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées". Pour ce zélateur de
l'absolu, qu'il soit religieux ou temporel, le fanatique n'était pas Louis
XIV révoquant l’édit de Nantes, mais l’illuminé, qui, répondant de sa
conduite devant son seul Dieu, rejetait les seuls vrais guides suprêmes de
la religion: les membres du clergé catholique. En fait, pour Bossuet, le
fanatisme, en ce qu'il est le refus d'une médiation entre le croyant et
Dieu, est synonyme de… protestantisme. Au XVIIIème siècle, sous
l'influence de la Philosophie des Lumières, outre qu'il perd son caractère
positif pour ne devenir que négatif, péjoratif, le terme prend un double
sens précis : il désigne d'une part l'intolérance sous toutes ses formes –
politique, sociale, morale, mais aussi religieuse et même anti-religieuse -,
et d'autre part le fanatisme devient un comportement irrationnel résultant
de l'adhésion, contre toute raison, à la superstition, certains philosophes
considérant que toute croyance religieuse étant, au regard de la Raison, une
superstition. Ainsi, Voltaire fut l'un des principaux polémistes contre le
fanatisme assimilé à l'intolérance dans sa forme la plus absolue et la plus
criminelle, sachant que, déiste, pragmatique et… courtisan soucieux de ses
intérêts pécuniaires, il prit soin de ne pas abuser du crédit qu'il avait
auprès du pouvoir et omis ainsi de condamner le fanatisme de la
traite des nègres – et, au passage, des substantiels bénéfices qui en
étaient tirés et dans laquelle il avait personnellement investi ! Certains
penseurs pressentent que le fanatisme n'est pas le monopole des seules
religions et qu'une philosophie, aussi généreuse et libérale
d'intention soit-elle peut devenir… fanatique, sans référence religieuse, en
raison de son intolérance à l'égard de la contradiction et de ses
contradicteurs. Ainsi, par exemple, en 1776, Nicolas Linguet, dans son
pamphlet Le fanatisme des philosophes, dénonce la philosophie comme
une "secte orgueilleuse [...] où [les philosophes] ont la fureur de publier
leurs opinions", qualifie les philosophes d'"enthousiastes dogmatiques" et,
ce faisant, présage de cette maladie sénile de la philosophie, sa
transformation en idéologie. Donc le dogmatisme intolérant participe
du même fanatisme que celui des religions. Essentiellement religieux, le
fanatisme de certaines sectes profanes – partis, écoles scientifiques,
philosophiques, artistiques, États, groupes divers - révèlent que leur
religiosité n'est pas que de forme – un culte par exemple – mais bien de
fond.
La dénonciation par Linguet d'un fanatisme profane,
qui n'a de profane que l'apparence quand son essence est encore et toujours
religieuse – était pratiquement un commentaire d'actualité puisque ce
fanatisme profane se réalisera historiquement à peine quelques années plus
tard lorsque la Révolution s'érigera en État terroriste et que, par le
régime politico-militaro-policier de la Terreur, elle instituera un…
fanatisme d'État!
b) Les destins
du terrorisme
Si tout
fanatisme finit par déboucher sur des formes plus ou moins explicites de
terrorisme, le sens du mot terrorisme semble d'abord davantage
politique. Le terme recouvre deux réalités différentes : d'une part des
actes violents – attentats, assassinats, sabotages, prises d'otages,
détournements d'avions - commis par des individus isolés ou des
organisations et, d'autre part, un régime totalitaire d'oppression et de
répressions utilisé légalement ou extra-légalement par un Etat (on
parle ainsi de terrorisme d'État) soit pour se maintenir au pouvoir contre
une opposition interne ou contre un ennemi externe, soit pour affaiblir et
déstabiliser politiquement, économiquement, religieusement, militairement…
un autre Etat, considéré comme ennemi. On peut qualifier le premier
terrorisme de privé et le second de public bien que, souvent,
pour ne pas être mis sous les feux de la scène et de l'accusation, des Etats
- ou, du moins, certains de leurs appareils comme, notamment, les Services
Secrets et la Police – n'hésitent pas à manipuler des individus ou des
organisations en vue de leur faire commettre, pour leur compte et dans leurs
propres intérêts, des actes terroristes.
La racine du mot
terrorisme, terreur, est significative de la finalité de la violence
ainsi utilisée : il s'agit de terroriser un adversaire –
opposition interne ou ennemi externe – au point de le paralyser et de le
mettre dans l'incapacité de (ré)agir, soit pour se défendre, soit pour
(continuer d')attaquer. Cette terrorisation est toujours absolue en
ce sens que, d'une part, elle est violence faite aux corps comme aux esprits
des individus composant l'adversité mais, également, à l'environnement et
aux conditions matérielles, sociales, culturelles, économiques… de vie de
ces individus, et que d'autre part, se refusant à faire une distinction
entre coupables et innocents, elle est dirigée contre
l'ensemble d'une communauté, l'effet escompté étant que les premiers fassent
pression sur les seconds pour qu'ils cessent leur opposition, leur attaque.
Un bref retour
sur la Terreur révolutionnaire me paraît utile pour comprendre le terrorisme
dans son actualité brûlante. La Terreur a trouvé sa justification dans la
défense de la République et de la Nation menacées dans leur existence même
par les ennemis de l'intérieur comme de l'extérieur. Dans l'urgence et
l'improvisation les plus totales, il a alors été jugé par le pouvoir en
place que la fin justifiait les moyens et qu'il était donc
légitime de recourir à des moyens extrêmes pour défendre la cause
nationale. Toutefois, cette justification, si elle a légalisé la
Terreur, ne l'a pas pour autant légitimée car, d'emblée, au sein même
des rangs révolutionnaires elle s'est heurtée à une opposition farouche
étayée d'arguments politiques, moraux, philosophiques, religieux et
stratégiques. Ce rappel historique montre qu'une problématique fondamentale,
toute actuelle d'ailleurs, du terrorisme est celle de sa légalité mais,
surtout, de sa légitimité. Les raisons invoquées peuvent être pragmatiques
ou transcendantales, mais il faut savoir que ce débat sur la légitimité de
la violence n'est fondamental que pour les tenants du (contre)terrorisme. Il
devient accessoire si l'on estime que toute violence faite à un humain est…
illégitime.
J'ai dit plus
haut que l'on pouvait distinguer terrorisme public et terrorisme privé ;
cette distinction ne recoupe pas pour autant celle des terroristes. En
effet, le terrorisme public est exécuté par des fonctionnaires, c'est-à-dire
des techniciens de la violence, qui sont rémunérés es-qualités à raison de
leurs compétences – et, de nos jours, plus que jamais, les compétences
techniques en matière de violence, et donc aussi de terrorisme, sont
nombreuses et impliquent de plus en plus des spécialisations poussées . De
tels fonctionnaires exercent un métier et ce, non pas vraiment par
conviction – et sans grande motivation - mais pour un salaire, sachant
qu'ils ne savent rien faire d'autre ou qu'ils n'ont pas trouvé d'autre
emploi. Dans certains cas, comme celui des États totalitaires – nazisme,
stalinisme, dictatures en général – ils peuvent se transformer en fanatiques
zélés parce qu'ils ont été fanatisés par l'Etat qu'ils servent mais aussi,
et plus prosaïquement, parce que leur sort – et, pour être précis, leur vie
– est tributaire de celui de l'Etat. Mais, hormis ces exceptions, ils n'ont
d'autre zèle que celui du… fonctionnaire et, surtout, n'ont aucun état
d'âme à exercer leur métier. Sans conviction et sans état d'âme,
ils peuvent donc être retournés contre leur propre camp par un autre
camp qui saura leur inculquer la première ou les déstabiliser du second. Un
fonctionnaire du terrorisme public n'a pas de victimes mais des… clients
– terme déjà fort ancien du jargon policier. Le rapport entre terrorisme et
capitalisme n'apparaît que plus évident.
Mais au sein du
terrorisme privé il reste les terroristes de conviction pour lesquels le
terrorisme n'est rien d'autre qu'un sacerdoce, que celui-ci soit
assumé par conviction ou par persuasion, c'est-à-dire par embrigadement,
endoctrinement et, en définitive, par contrainte puisque ne résultant pas
d'un choix librement consenti. Bien entendu, c'est seulement dans cette
catégorie de terroristes que l'on trouve celles/ceux en mesure de commettre
des actes suicidaires – leur vie ne leur appartenant plus. Le suicidairel
n'est pas seulement adhérent à la Cause, il est en fusion avec elle, une
fusion tellement intime que, en fait, il lui a donné sa vie. De ce système
de croyances – autrement dit de cette religion – se déduit le postulat selon
laquelle la vraie vie est celle qui est recouvrée dans l'unité
originelle dont on a été séparé du fait du désordre du monde ; cette
vraie vie est donc nécessairement dans un ailleurs à (re)venir ou
à (r)établir soit au-delà (paradis religieux), soit ici-bas (paradis
communiste). En même temps qu'il se trouve justifié et encouragé dans sa
forme suicidaire, le terrorisme n'a pas besoin de faire preuve de
discernement et peut être aveugle puisqu'aucune de ses victimes ne peut
être innocente.
Pendant
longtemps, sauf en des circonstances exceptionnelles comme, par exemple, la
guerre, le terrorisme était national en ce qu'il était pratiqué à
l'intérieur de frontières d'État. Au XIXème, en raison de
nombreuses migrations humaines et de l'internationalisation croissante des
économies nationales, le terrorisme a commencé à s'internationaliser.
L'idée de centrale internationale du terrorisme s'est développée pendant la
guerre froide, l'U.R.S.S. en accusant la C.I.A. et les U.S.A. le K.G.B.
L'idée d'un terrorisme international est revenue sur le devant de la scène
avec le conflit israélo-arabe, non plus sous la forme d'une centrale unique
mais d'une nébuleuse de mouvements en relation les uns avec les
autres et bénéficiant de bases communes d'entraînement et
d'approvisionnement dans un certain nombre d'États (Corée du Nord, Bulgarie,
Algérie, Libye, Syrie, Cuba…) qui n'étaient pas désignés à raison de leur
religion ou de leur race – je pense, bien sûr, au pays arabes musulmans –
mais de leur socialisme/communisme, de leur tiers-mondisme et,
surtout, de leur anti-américanisme.
En revanche,
progressivement, et avec le recul historique, à l'insu de la plupart des
observateurs, des stratèges et même des Services secrets, une nouvelle
inter-nationalité a vu le jour : la trans-nationalité. Ainsi, après les
vaines tentatives d'union politique de Nasser, les Palestiniens ont été les
premiers non pas tant à théoriser qu'à évoquer et solliciter une solidarité
transnationale fondée sur une communauté ethnique – l'arabité –
tendant à abolir les frontières étatiques en vue de la constitution d'un
camp unique – le monde arabe – pour s'opposer à la fois à Israël et aux pays
occidentaux (U.S.A. en particulier). Khomeyni, dès son accession au pouvoir
a repris cette idée de transnationalité en l'asseyant cette fois-ci sur la
seule religion, l'islam. Si elle s'est concrétisé par une réelle
internationalisation du terrorisme d'État de l'Iran, cette ambition n'a pas
abouti pour autant en terme de communauté musulmane transnationale et ce,
pour deux raisons essentielles : d'une part, l'islam iranien est chiite et
donc minoritaire au sein de l'islam, et, d'autre part, l'islam prôné par
Khomeyni est… révolutionnaire en ce qu'il ne reconnaît d'autre État
musulman que la seule théocratie et qu'il se propose donc d'établir une
théocratie (chiite) universelle supposant l'abolition des États actuellement
en place ! Avec l'Afghanistan, tout a changé. En effet, s'il existe bien un
État afghan au regard du Droit international, il n'existe toujours pas de
nationalité et de citoyenneté afghane tant la société afghane dans sa
réalité ethnique, sociale, culturelle, religieuse, politique, militaire… est
une mosaïque de communautés – et, en deçà des ethnies, une féodalité de
tribus et de chefs de guerre. Les talibans ont eu l'intelligence de dépasser
tous les clivages tant locaux – ethniques, tribaux et, relativement à
l'islam, théologiques – qu'internationaux - étatiques, nationaux et
linguistiques – pour donner à l'islam une dimension universelle et non plus
particulière dans sa réduction à la seule arabité – ethnie, langue et
géographie -
et, ainsi, se poser non comme des résistants nationaux, accessoirement
musulmans, ou des gardiens de la foi – à l'image des iraniens, des frères
musulmans, et, plus généralement, des intégristes nationaux – mais comme les
soldats de dieu – des musulmans au sens originel du terme - luttant
non pour la libération d'une terre musulmane mais pour l'instauration, dans
ce monde, de la maison de Dieu et, ainsi, la réalisation du messianisme du
prophète et l'instauration de la communauté musulmane universelle,
communauté à la fois spirituelle et temporelle puisqu'elle est à la fois
Cité de Dieu et nation du prophète.
c) Le nihilisme
généralisé
Le nihilisme
constitue une version à la fois généralisée, laïcisée, désespérée, souvent
passive et indiscernable de l'ancien fanatisme religieux, dont le terrorisme
est pourtant la conséquence directe. Mais aujourd'hui, le terrorisme ne
s'embarrasse même plus de causes ou d'idéologies, il devient consubstantiel
au nihilisme lui-même et représente sa manifestation active. Je donne une
définition très simple du nihilisme : c'est le fait assumé et parfois la
volonté délibérée, par absence de scrupules aussi bien que par absence
d'idéologie cohérente, de détruire pour détruire, d'assassiner massivement
des humains et en général de ne prêter aucune importance à la vie humaine.
Comme vous le voyez, c'est un phénomène apparemment universel et aussi vieux
que l'humanité. Pourtant la doctrine est nouvelle, récente même, elle se
formule ainsi : le Mal n'existe pas. Sous prétexte que l'on pense et
agit aujourd'hui "par-delà bien et mal" (comme disait Nietzsche), au sens
moral de ces termes, parce qu'il n'y a pas de Bien absolu, on en tire
conclusion qu'il n'y a pas non plus de Mal absolu. Alors, si tout n'est
peut-être pas permis, au moins tout est monnayable et négociable ; en bref
si tout est relatif, la vie humaine l'est également. Je crois que cette
vision caractérise notre époque, voire notre actualité, et ne s'applique
rigoureusement qu'aux Etats en tant que rongés par une délinquance
transnationale qui les dépasse totalement (mais avec laquelle ils
complotent) : les réseaux mafieux d'une part, le terrorisme d'autre part.
Bien sûr ce dernier participe au nihilisme, l'exacerbe, même si dans son
discours (quand il y en a, et quand il est cohérent) il prétend le combatte
; mais il en est surtout la conséquence ou le symptôme. Par extension on
peut appliquer le nihilisme à la culture elle-même, dans la mesure où sa
mondialisation marchande se paye d'une dépolitisation irresponsable. Sa
caractéristique semble être une sorte de passivité criminelle, le crime par
omission ou par participation, rarement par commission directe (mais cela
arrive). Certes les guerres mondiales, nationales, et même ethniques, du XXè
siècle participent d'un nihilisme actif : elles s'attaquent volontairement
et de préférence aux populations. La politique de la terre brûlée :
c'est une constante des guerres modernes. Comme on sait, les américains
adoptent la doctrine "zéro mort" et pratiquent la guerre chirurgicale, oui
mais... pour eux-mêmes ; quant aux populations étrangères, déjà victimes de
fléaux économiques et politiques divers, elle tire dans le tas, déverse ses
bombes. Je parle des Etats-Unis, mais le nihilisme, le terme même de
nihiliste, est une invention russe. Dostoïeski en fait des héros de
roman, des gens qui se suicident pour démontrer que Dieu n'existe pas : ils
auront des émules bien réels ! Quant au nihilisme de l'Etat russe
aujourd'hui, de Poutine et de sa clique mafieuse, il a atteint un degré
inimaginable de cynisme et d'irresponsabilité : les tchétchènes s'en
souviendront longtemps, du moins s'il en reste quelques uns pour s'en
souvenir... On touche le fond, rien n'est plus bas que ces sales guerres
avec leurs concerts d'humiliations, de tueries et de tortures banalisées.
Conclusion
Je crois qu'il
est temps de conclure pour rappeler que les victimes du terrorisme, qu'il
soit étatique ou privé, ou transnational, sont les hérétiques d'aujourd'hui.
Ce n'est pas seulement une constatation, encore moins une question, c'est
une réponse. Je veux dire que leur mort nous la donne cette
réponse au nihilisme et au terrorisme. Leur mort nous impose une
théorie de l'hérésie, elle-même hérétique (c'est-à-dire sans doute
non-philosophique) par rapport au Grand Conformisme de la Non-Pensée, mais
une théorie qui rappelle elle-même le Nom de l'Homme comme étant
irréductible et inaliénable. Dire enfin pourquoi la vie
humaine ne peut être prise, non en se fondant sur des idéaux, mais parce que
d'une certaine manière elle a depuis toujours été prise en otage par le
Monde et ses pouvoirs, parce qu'elle est la cause du Monde, son explication,
et non l'inverse. Une doctrine profane plutôt que laïque, humaine plutôt
qu'humaniste, et évidemment non-nihiliste. L'hérésie pour moi n'est pas la
négation du Monde mais seulement de sa forme-philosophie ; seul le
terroriste veut détruire le Monde réel en répandant le mal, tandis que le
nihiliste laisse le Monde s'écrouler en niant l'existence du mal. Seul
l'hérétique prend la mesure (non-mesurable) du Mal que l'humain peut subir.
Je le rappelle une dernière fois : il ne s'agit pas du tout de faire
l'apologie de l'hérésie, surtout pas des hérésies historiques et religieuses
qui ne furent jamais que des sectes, mais d'en dégager un concept opératoire
servant à expliquer ce qu'est finalement une victime dans sa nudité humaine.
Les hérétiques furent les victimes d'un crime radical (comme Kant parlait
d'un "mal radical"). Ces crimes, ces actes posent crûment et cruellement la
question de l'Identité. Quant aux victimes du terrorisme, inutile de se demander pourquoi ils sont morts,
puisqu'ils sont morts pour rien de toute façon. Seule demeure la
question : qui étaient-ils pour mériter, ou pour ne pas mériter
plutôt, une telle mort ? La question n'est même plus : seront-ils eux aussi
oubliés ?, mais plutôt : pourquoi et par qui ont-ils été oubliés dés avant
leur mort pour connaître justement pareille mort ?
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