Philosophie et non-philosophie du poétique

par Alessandro Bertocchi
Nous essayons de cerner le problème de la philosophie
contemporaine. Ce problème est la découverte de la crise due à la
consommation du langage par le langage. Dans cette consommation le sens
meurt.
La philosophie contemporaine est alors une pensée économique.
Pour la philosophie contemporaine il s’agit de provoquer et de relancer la
consommation. Le langage qui est consommé et qui consomme est la marchandise
de la pensée. Cette marchandise acquiert une valeur d’échange et une valeur
d’usage, la pensée étant le travail qui, d’une certaine façon, produit la
valeur et la marchandise qu’est censé être le langage.
Il y a plusieurs solutions à la crise que la philosophie
pense et a pensée. D’abord nous avons une solution conservatrice ou
académique. La consommation perpétuelle ou l’équilibre instable, mais
continuellement reconquis, peut être capitalisé paradoxalement comme
histoire de la philosophie.
Nous avons aussi l’engagement comme solution au problème de
la consumation. Il peut être de deux espèces. Nous avons d’abord un premier
engagement sur les traces du sens spirituel consommé – l’Etre – ou sur les
traces du sens matériel consommé – la Vie.
S’il n’y a pas un langage qui est engagé dans l’Etre alors
aucun langage ne peut s’ancrer dans l’Etre, ce qui signifie que le langage
ne peut que se consommer tout seul, tout est langage qui se consomme comme
langage.
La deuxième forme d’engagement est le vitalisme, le langage
s’engage dans l’être qui est vie et le langage est l’expression de la vie.
Il est aussi possible de remonter du vitalisme à un matérialisme plus naïf,
mais en même temps plus rigoureusement contraire à la consommation du
langage. En effet, nous pouvons choisir pour ce matérialisme un principe qui
soit par définition non consommable, car indivisible comme l’atome.
Une autre solution à cette crise est la pensée qui exploite
la proximité de la science et donc le rapport de la science au réel dans la
connaissance vraie. C’est l’épistémologie qui démontre l’existence d’un
résidu dans le langage par une voie doctrinale et une voie conceptuelle : ce
que disent les mots et la valeur de vérité de ce qui est dit. Il s’agit
toujours de deux façons de ne pas laisser le langage se réduire à soi-même,
par le voisinage du réel dans la science.
Par l’épistémologie nous parvenons à la dernière façon de
répondre à la crise, la naturalisation de la solution précédente. Il ne
s’agit pas d’affirmer alors que la crise est irréversible, parce que la
crise n’existe pas. Le langage se consomme seulement dans le langage et
nous sommes toujours en contact avec le réel sur le mode de la connaissance
vraie.
Le poétique et le non-poétique est la systématisation de ces
problèmes, le passage par le poétique et le non-poétique étant le problème,
la solution et les moyens de parvenir à ces solutions.
Ainsi retrouvons-nous d’abord l’engagement ontologique dans
le poétique. C’est l’ontologisation qui permet de sortir de la
priorité du langage, la consommation du langage du fait de sa prétention de
revenir toujours devant le langage donné.
Le non-poétique signifie l’engagement pour la vie ou pour un
Etre matériel comme présupposition d’une qualité extérieure et indépendante
ou parallèle au poétique. Comment garantir que ce qualitatif est et résiste
en dehors de la qualité ? Pour fixer un extérieur il faut changer le
vitalisme en un matérialisme. La fixation reste évidemment en rapport à la
qualité du poétique. L’engagement vitaliste qui porte à la réalité
matérielle complète l’engagement ontologique du poétique.
L’idée de l’au-delà de l’ontologique, que le non-poétique
ramène en deçà, persiste et se développe dans les deux autres solutions à la
crise : l’exploitation du voisinage à la réalité dans le rapport de
connaissance et la naturalisation de ce rapport. La naturalisation comme
dernière solution épistémologique à la consommation fait encore partie du
même problème.
Nous utilisons le Réel de la non-philosophie comme modèle
d’immanence en soi. Cette utilisation est interne au poétique et au
non-poétique. Pour cette raison, il ne s’agit pas d’un usage
non-philosophique. Le Réel apparait en soi sans rapport avec l’immanence en
soi que nous utilisions.
Le passage par le poétique et le non-poétique comme
conclusion de notre travail n’est donc ni un discours sur la non-philosophie,
ni une interprétation, ni l’application de la discipline non-philosophique.
Le passage reconnaît la pensée selon le Réel. Elle est rigoureusement la
pensée que la pensée du passage s’efforce de devenir du côté du non-poétique.
Elle essaye d’aménager un espace temporaire, parce qu’il n’y a pas d’espace
de la pensée pour la non-philosophie. Cet espace est quelque chose qui n’a
théoriquement pas lieu d’être. Il sert à se préparer à une rencontre avec la
non-philosophie par une voie détournée, en créant un faux voisinage.
Pages 170-173, 179-180 de l'ouvrage
Philosophie
et non-philosophie du poétique, légèrement remaniées par l'auteur.