Hughes Choplin organise
son approche de l'oeuvre laruellienne selon trois temps qui respectent les
trois ordres constitutifs de la non-philosophie : le "climat" du projet
non-philosophique (le choix de l'Un comme terme premier et préalable au
penser), la logique non-philosophique c'est-à-dire le penser lui-même, et la
nouvelle pratique philosophique que ce penser autorise. On peut également y
associer les trois grandes catégories du radical, de l'uni-latéral, et de l'occasionnal.
Mais l'auteur entend situer son commentaire dans un espace qu'il qualifie
lui-même d'"intermédiaire" entre la philosophie et la non-philosophie, et
toute la difficulté de son entreprise consistera à légitimer une telle
posture qu'on pourrait qualifier de "neutre" ou d'"objective", affirmant la
complémentarité nécessaire de la philosophie et de la non-philosophie. Or,
justement, il existe deux manières radicalement différentes de poser une
telle complémentarité, et il n'est pas sûr que la voie tierce choisie
par Choplin ne reconduise pas à une synthèse de type philosophique... Le
projet et le style même du livre ne se veulent-ils pas avant tout
pédagogiques ? Il s'agit de s'adresser au lecteur philosophe ou dit
"cultivé" pour le convaincre du bien-fondé et de la consistance indéniable
du mode de penser non-philosophique, sans toutefois prendre parti
pour celui-ci, ni bien sûr le présenter comme un simple au-delà du
philosophique, ce qui reviendrait à affronter la philosophie sur son propre
terrain.
L'enjeu de la
non-philosophie apparaît double : d'une part dégager les invariants du
penser philosophique comme structuré par le mixte et limité au seul monde,
d'autre part mettre en place un penser procédant du réel-Un non-mondain et
comme tel non-philosophable. Pour cerner le geste philosophique et oser
évoquer sa clôture, on ne peut se contenter de la critique heideggerienne
d'une pensée métaphysique ignorant la différence ontologique, et il
ne suffit pas non plus de déplacer et de différer à l'infini cette
même interprétation comme le fait Derrida. Si les "philosophies de la
différence" mettent en lumière certaines crispations inhérentes au penser
philosophique, elles ne peuvent - et pour cause - dévoiler l'essence de
cette différence qu'elles illustrent si bien, cet invariant que Laruelle
nomme décision philosophique avec son double geste de séparation
abstraite et d'articulation de deux termes opposés, geste qui équivaut
toujours à une idéalisation et à une auto-position de la philosophie
elle-même. C'est ainsi que la philosophie fait mine de s'éloigner du monde
et affirme généralement une transcendance, pour mieux faire retour au monde
et s'identifier à ce mixte concret/abstrait, sensible/intelligible,
fait/droit, etc. Derrière son apparente complexité et diversité, la pensée
philosophique s'avère donc extrêmement réductrice et répétitive, incapable
de dépasser le sens commun qu'elle se contente d'idéaliser, et préoccupée
surtout de son rapport au monde qui n'est jamais qu'un mode de rapport à
soi. Pour autant, à la suite de Heidegger et de Derrida ici encore
radicalisés, Laruelle rejette toute idée de dépassement de la philosophie au
profit d'une pensée radicalement hétérogène et autonome, de sorte qu'il ne
s'agirait moins de sortir de la philosophie que de ne pas y entrer du
tout ! La philosophie existe sous la forme d'une pensée-monde nécessaire et
légitime, mais limitée à cet ordre mondain où ont lieu effectivement les
décisions, objectivations, projets, etc. Mais le monde et sa forme
philosophique transcendante n'épuisent en rien l'essence du réel, et
notamment ne concernent pas l'immanence radicale qui est seulement
indifférente au monde. L'originalité de Laruelle ne consiste pas
seulement à radicaliser les pensées de la différence, sans les contredire ou
les déplacer, mais également à intégrer les philosophies contemporaines de
l'immanence, comme la philosophie de la Vie de Michel Henry. Certes celle-ci
se meut encore dans la transcendance et l'opposition (au monde, à
l'objectivité, etc.) et reconduit des signifiés transcendantaux que les
déconstructeurs avaient pris soin d'éliminer, mais elle retrouve le thème de
l'identité humaine, ou plutôt de l'humaine identité qui cesse d'être taboue
dès la seconde période de l'oeuvre laruellienne ("Philosophie II"). Pas plus
que l'Un immanent ne peut s'affranchir de la transcendance ou se définir par
le refus de celle-ci, la non-philosophie ne cherche à combattre la décision
philosophique : le nouveau penser induit de l'Un se contentera d'utiliser la
pensée-monde comme matériau et occasion, et pourra même en proposer un usage
théorique inédit. Ne perdons pas de vue que l'objet de la non-philosophie
n'est pas l'Un ou le Réel, dont l'instauration n'est précisément pas un
problème, mais bien un nouveau mode de penser qui, lui, reste toujours à
conquérir. Pour cela, il ne suffit point de délimiter l'espace du
philosophique et de s'accorder une nouvelle réalité non-philosophable, il
faut élaborer une théorie et une logique non-philosophiques spécifiques.
Cette logique se condense
pour l'essentiel dans un concept original et radical d'uni-latéralité.
Original car, pour la première fois, il fait fonds sur l'Un radicalement
autonome. Si le penser ne vise aucunement l'Un - plutôt lui tourne-t-il le
dos -, c'est pour mieux se tourner vers la philosophie et ceci
unilatéralement, en échappant à sa logique des mixtes. Mais l'uni-vers du
penser non-philosophique paraît faussement simple. Il faut d'abord en effet
distinguer les trois termes principaux que sont l'Un, le penser et la
philosophie, mais aussi deux ordres intermédiaires "représentant"
respectivement l'Un et la décision philosophique : le transcendantal et l'a
priori. Rappelons d'abord le caractère non-problématisable et
non-philosophable de l'Un, lequel n'oppose qu'une indifférence absolue face
à tout effort pour le penser ou le qualifier (fût-ce comme impensable ou
comme Autre absolu). L'Un n'est ni pensable ni impensable, juste indifférent
à la pensée (et a fortiori à la philosophie) à laquelle il ne communique, au
mieux, que sa structure d'uni-latéralité. Celle-ci est donc déterminée par
l'Un comme force d'uni-latéralisation - étant elle-même forcée par
l'Un de se tourner vers son objet qui est la forme-mixte
(philosophique) du monde, et seulement à l'occasion de celle-ci. La
première instance intermédiaire, le transcendantal, que Laruelle distingue
soigneusement du Réel-Un depuis Philosophie III, conditionne le penser (à
penser uni-latéralement) depuis l'Un (car l'Un n'est pas lui-même
conditionnant, se contentant d'être (en) lui-même) et non plus comme en
philosophie en vue de toute expérience possible (mixte
empirico-transcendantal). Grâce à ce concept-tampon, non seulement les
autonomies respectivement radicales et relatives de l'Un et du penser sont
dûment respectées, mais l'Un peut être dit agir sur l'Autre en général :
d'abord en se préservant lui-même de la pensée, en préservant celle-ci de la
confusion idéaliste réel/pensée, et en faisant valoir l'identité jusque dans
l'objet à force d'unilatéralisation. Si la non-philosophie mérite bien son
nom, c'est parce qu'il paraît philosophiquement illogique de prétendre
penser en fonction d'un terme qui n'a pas lui-même la structure du penser,
ou d'enclencher une problématique à partir de ce qui n'est pas en soi un
problème. Le même type de remarque s'impose à propos de la dicibilité de
l'Un : contrairement à ce que l'on pourrait croire, celle-ci ne constitue
aucunement un problème ou une aporie de type philosophique. C'est parce que
le langage est hétérogène à l'Un, et celui-ci indifférent à celui-là, que
l'Un se laisse nommer (d'ailleurs de multiples manières) sans qu'il faille
proclamer son indicibilité ou, plus classiquement encore, la mixité de l'Un
et du langage. La non-philosophie déboute définitivement ce qu'on pourrait
appeler la "suffisance performative" du langage censée clôturer le Réel, au
nom d'une interprétation d'ailleurs réductrice du principe d'immanence. Le
problème n'est plus tant de fournir une description adéquate de l'Un ou du
Réel que d'élaborer une logique et une pragmatique non-philosophiques qui
correspondent à un nouvel usage du langage philosophique. Comment celui-ci
devient-il "objet" - suivant un type de "rapport" bien particulier - du
penser uni-latéral ? C'est ici qu'intervient la notion d'"objet occasionnal"
qui définit le statut de la philosophie, au regard du penser d'une part et
de la causalité dernière de l'Un d'autre part - causalité dite "de-dernière-instance"
mais non-suffisante, car il n'est de penser que pour la philosophique
et à cause d'elle. L'existence de la philosophie comme pensée-monde
est donc posée comme nécessaire au penser en général, sans pour autant le
constituer structurellement, et tout en restant contingente par ailleurs :
elle est juste son occasion. Et la non-philosophie semble bien une
théorie originale de la double causalité, essentielle et occasionnale (ce
qui relativise, d'une certaine façon, la causalité elle-même). Outre le
principe d'occasionnalité, il convient de faire droit au statut de
matériau du langage philosophique. Ce terme désigne l'état de la
philosophie telle que livrée à la non-philosophie, expurgée de sa suffisance
ou de sa subjectivité fondamentale qui définit son rapport à elle-même,
notamment comme recherche acharnée de ses "conditions de possibilité". A la
place, la non-philosophie qui "vient" d'un tout autre transcendantal, réduit
les mixtes constitutifs de la philosophie à de purs a priori (2è instance
intermédiaire) qui sont autant de points de rencontre spécifiques du penser
sur le matériau philosophique. Par définition, ce dernier se prête à une
mise en forme ou mise en dualité unilatérale qui constitue le concret du
travail non-philosophique ; travail inventif et non réducteur, malgré ou
plutôt grâce au type de "réduction" imposée, une production basée sur une
"consommation gourmande" (Choplin) - on ira jusqu'à dire : jouissance - de
la philosophie. En résumé, on peut distinguer trois fonctions issues du
statut globalement occasionnal de la philosophie : 1) une fonction d'occasion
au sens étroit du terme, quand le phénomène philosophie "apparaît" face à
l'Un, provoquant le penser ; 2) une fonction de matériau, pour la
pensée apparue "entre" l'Un et la philosophie ; 3) une fonction de
support symbolique, pour l'exercice effectif du penser non-philosophique.
Quant à la matrice plus globalement non-philosophique constituée des trois
termes (trois ordres hétérogènes) Un-Penser-Philosophie, il convient de
souligner la "primauté" logique du second, l'Un n'intervenant proprement
dans aucune logique... Et c'est bien le penser dans son aspect formel, la
détermination uni-latérale, qui constitue selon Choplin l'enjeu essentiel,
autant que l'originalité indéniable, de la théorie laruellienne. Certes
cette forme générale du penser découle du Réel, et encore plus précisément
de l'hypothèse selon laquelle le Réel n'est pas à penser (surtout pas
philosophiquement) tandis que la philosophie, elle, doit être pensée selon
le Réel. Mais comment penser selon le Réel, comment penser tout court sans
la philosophie pour en donner l'occasion ? Il faut donc se méfier d'une
expression en elle-même insuffisante comme "penser selon l'Un" (ou selon le
Réel), qui ne rend pas assez compte de la nécessaire philosophie. Le penser
serait comme "le résultat de la rencontre - rencontre-sans-synthèse - du
Réel et de la philosophie" (p. 61). A partir de cette formule, en soi déjà
contestable, le commentaire de H. Choplin prend une tournure plutôt étrange
: visant surtout la logique "intermédiaire" du penser non-philosophique, il
ne cesse de présenter l'Un et la Philosophie comme les deux termes
"complémentaires" et quasiment égaux du Penser uni-latéral, l'Un étant étant
renvoyé analogiquement à l'essence, la philosophie à l'existence, etc. Usant
d'une autre terminologie, l'Un est comparé au "sol" de la non-philosophie,
tandis que la "détermination-en-dernière-instance" en serait le "coeur"...
L'ensemble de ces remarques vise à éloigner à la fois le spectre d'une
pensabilité simple de l'Un et celui d'une causalité immédiate de l'Un sur le
penser. Et, après tout, la logique non-philosophique ne serait pas mal
décrite de la sorte. En revanche ce qui est est minoré, voire tout
simplement oublié, c'est l'Un en tant que radical, en tant
précisément qu'il ne se réduit pas à cette fonction de causalité
de-dernière-instance (par exemple, confusion symptomatique p. 62 de l'Un
avec la "dernière instance", comme si l'Un, en dehors de toute causalité,
pouvait être une instance !), ou à ce rôle uni-latéralisant déjà décrit.
N'oublions pas que les termes de Réel et d'Un désignent positivement
l'immanence radicale, ou l'identité indivise, et négativement le caractère
non-constituant de la pensée pour le Réel (contrairement à ce qu'imagine la
philosophie) : ce n'est donc pas pour réduire l'Un-Réel à son aspect
déterminant pour la pensée ! Mais cette interprétation hyper-logicienne (au
sens... non-philosophique du terme) de l'Un a également pour conséquence une
surestimation du rôle joué par la philosophie, qui va aller crescendo
jusqu'à la dernière page du livre. L'auteur en viendra finalement à se
demander s'il ne faudrait pas respecter une sorte de parité entre la
philosophie et la non-philosophie, comme si elles pouvaient en quelque sorte
se "partager" le penser. Cette manière de confronter directement les deux
pensées, comme s'il était possible de les "comparer" point par point (il est
vrai que Laruelle s'est souvent livré à ce petit jeu, accréditant l'idée
d'une "discipline" non-philosophique "face" à la philosophie), rappelle trop
la perspective classique d'une pseudo-complémentarité entre science et
philosophie. Ne va-t-on pas réintroduire une dualité ruineuse, surmontée par
quelque synthèse : par exemple une improbable "théorie unifiée de la
philosophie et de la non-philosophie"? Ou bien un illusoire espace
"intermédiaire" de communication, d'échanges, etc. ?
En attendant il reste à
examiner dans le détail les principes et les conditions d'une pratique
non-philosophique, organisée selon deux étapes essentielles et irréductibles
: la préparation du matériau philosophique et sa consommation,
qui constitue déjà sa reversion dans l'univers non-philosophique. Choplin
file longuement cette métaphore culinaire qui semble nouer une dimension
artisanale, voire ludique, avec l'exigence de la plus extrême rigueur. La
première étape, certes encore empirique et relativement philosophique,
s'attache à sonder l'épaisseur et la richesse spécifiques du matériau, afin
d'en extraire les mixtes qui la structurent invariablement. Cette
préparation s'avère d'autant plus nécessaire que l'apport intrinsèque de
l'Un pour la non-philosophie demeure purement formel, de l'ordre des
essences et des structures seules (l'uni-latéralité pour l'essentiel). Le
mixte fonctionne pour tout matériau et en toute occasion comme preuve du
penser philosophique ; il faut donc le prendre pour cible privilégiée afin
de s'en prémunir radicalement, mais aussi pour assurer sa mise en dualité
unilatérale. En d'autres termes, et en résumé, l'épaisseur mixte
constitue bien l'objet-matériau dans son intégralité : sa richesse propre
et son caractère mixte sont les conditions - au moins empiriques - des
développements et des variations non-philosophiques à venir. Quant au choix
du matériau, il apparaît parfaitement indifférent et ne relève que de
raisons personnelles ou liées à la conjoncture, puisque toutes les décision
philosophiques se valent en-dernière-instance. Le seconde étape de la
pratique, la consommation de la philosophie, se déploie en revanche
au sein de l'univers non-philosophique et de ses concepts a priori.
L'utilisation nécessaire du langage philosophique - matériau oblige -
n'affaiblit en rien l'autonomie du travail non-philosophique, car la
Vision-en-Un récuse l'autorité du langage en général sur le penser et
l'utilise seulement comme support symbolique. Cette dernière notion, on le
voit bien, se paie le luxe de contredire toute l'ontologie langagière en
vigueur depuis Hegel ! Ceci constitue la "pomme de discorde" majeure
entre philosophie et non-philosophie, mais du point de vue de la première
seulement ; car l'Un-sans être et sans langage demeure inconcevable - et
surtout inacceptable - philosophiquement, tandis que la non-philosophie
dualyse uni-latéralement le langage avec son pouvoir, sans le lui
contester. L'idée de support symbolique apparaît intimement liée à la
pratique non-philosophique conçue comme description, non plus du
matériau mais de l'uni-vers non-philosophique lui-même, à ceci près que la
description ne s'effectue pas dans le sens habituel langage (comme mixte
ontologico-performant, etc.) --> univers, mais bien dans le sens uni-vers
--> langage (comme simple support). C'est pourquoi Choplin écrit justement
que "le discours du non-philosophe décrit moins cet uni-vers qu'il ne
l'atteste" (p. 74). En outre, cette précision permet de comprendre
l'expression laruellienne de "redescription réciproque" entre matériau
philosophique et structures non-philosophiques : loin d'être équivoque et de
sous-entendre une description bi-latérale, cette formule illustre plutôt
l'idée d'une description-consommation uni-latérale et particulièrement
uni-verselle du texte philosophique. Comme si le langage en général pouvait
recevoir un double usage (mais non simultanément), selon qu'on procède
philosophiquement en donnant tout pouvoir aux mixtes ou bien
non-philosophiquement depuis la solitude uni-latéralisante des termes. En
résumé la pratique non-philosophique connaît trois traits déterminants :
liberté, rigueur et généralité. La liberté résulte de l'indifférence
radicale de l'Un pour le matériau, laissé à son accasionnalité ;
l'impression d'arbitraire laissée par la posture-en-Un s'efface si l'on
considère que l'arbitraire règne effectivement, et de façon déterminante,
dans le contexte philosophique. La rigueur découle du penser
uni-latéralisant lui-même qui rompt avec la circularité, l'auto-position,
l'aporie entretenue des décisions philosophiques. La généralité indique sans
doute une ouverture du penser au-delà de sa sphère philosophique, non en
prolongeant ou même en "dépassant" celle-ci, mais en ne se rapportant à tout
objet possible que par le biais de son caractère philosophable ou mixte,
donc par une connaissance de la philosophie elle-même ; en d'autres termes
la non-philosophie finit toujours par dégager, en tout objet, les traits
généraux du philosopher, et c'est pourquoi sa pragmatique se double (voire
relève de droit) d'une théorie de la philosophie. Les aspects
pragmatique et théorique de la non-philosophie se complètent et se déduisent
respectivement des critères de liberté, en rapport avec la préparation, et
ceux de rigueur et de généralité liés à la consommation du matériau.
Finalement l'aspect théorique s'avère déterminant, selon Choplin, de sorte
que la non-philosophie enveloppe davantage une théorie pragmatique de
la philosophie qu'une simple pragmatique théorique. Il faut même accentuer
l'idée d'une autonomie de la logique non-philosophique, laquelle n'institue
pas seulement un nouveau rapport à la philosophie, mais s'assimile à une
réforme générale du penser : le penser uni-latéral, selon l'Un et le Réel,
plutôt que le penser mixte, penser à problème...
Cette juste présentation
de la non-philosophie n'échappe pas complètement, on l'a déjà suggéré, aux
dangers (inévitables ?) de l'interprétation (philosophique ?). Accordant - à
juste titre - le plein statut de pensée autonome à la non-philosophie, ayant
bien enregistré par ailleurs que l'Un n'est pas un problème ni un objet du
penser, il croit pouvoir en déduire (p. 89) que le problème de la pensée
demeure son objectif principal. Il se peut que Laruelle présente parfois son
invention de manière similaire, en insistant (un peu trop, à notre
goût) sur la nécessaire méthode transcendantale ; il n'en demeure pas moins
que sa découverte proprement dite - l'Un ou le Réel - n'est en rien
théorique ou même tant soit peu rationnelle (les philosophes le lui
reprochent assez !). Laruelle ne fait que transformer, rectifier la
définition classique du transcendantal - et donc du penser - en fonction
de l'Un. De même, il nous faut faire une distinction de droit entre le
penser non-philosophique et la constitution de la non-philosophie
comme discipline (notion plus que problématique : voir nos
commentaires ailleurs). Allons plus loin et soutenons que la posture
non-philosophique ne se réduit nullement au penser. Comment
pourrait-on interpréter de la sorte une théorie qui se défie de la
philosophie précisément pour ce motif, lui reprochant de confondre la
pensée et le réel ? Comment, sinon en adoptant - presque machinalement, par
habitude ! - le réflexe philosophique réduisant le penser au théorique, et
le théorique au factuel ? En effet la conclusion du livre de Choplin s'avère
étonnamment philosophique, en appelant à une pseudo-immanence bien connue :
sous prétexte que, effectivement, la non-philosophie mime la
philosophie, en s'organisant comme elle selon une essence invariante (l'uni-latéralité,
au lieu du mixte), et s'applique aussi à un objet (la philosophie, au lieu
du monde), il émet l'idée d'une complémentarité entre deux formes de pensée
somme toute "parallèles". A quoi donc aura servie la dénonciation du
"principe de philosophie suffisante" (grande découverte de Laruelle, après
l'Un : mais étrangement l'expression n'apparaît pas une seule fois dans le
livre) si l'on doit reconduire ce type d'arguments ? Passons sur la
perspective également évoquée d'une "ouverture" du penser "au-delà" de ses
modes philosophiques et non-philosophiques, sur la possibilité d'une
troisième voie... Plutôt que de vouloir concilier ou réconcilier les
philosophes avec les non-philosophes, et cautionner - même de loin -
l'institution de la non-philosophie (comme discipline organisée) aux côtés
de la philosophie, ne vaudrait-il pas mieux prendre conscience de l'hérésie
radicale que représente la Vision-en-Un, en tant que telle indépendante de
toute conjoncture et de toute pensée ?