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43 articles (il s'agit
bien d'un essai de Non-Ethique "appliquée")
LE PRINCIPE DE PHILOSOPHIE SUFFISANTE

Introduction Générale
I. Le Réel de la Philosophie
Il existe une forme de suffisance propre à la
philosophie, un véritable "principe de philosophie suffisante" antérieur à
tout principe de raison. Ce principe stipule que, si tout ce qui est réel
n'est certes pas rationnel, tout ce qui est réel est philosophable et tout
ce qui est philosophable est réel. En somme la philosophie se veut
co-constituante du Réel, quand elle ne se prend pas simplement pour le Réel.
Le problème porte corollairement sur le statut de l'Un : si le Réel était
seulement Un et immanent (à) lui-même, il serait "non problématique" et se
passerait bien de la philosophie. La philosophie - pensée à problèmes - a
donc besoin du Deux, mais également de l'Un : qualifions d'unitaire cette
forme de pensée essentiellement dialectique, procédant toujours par
division/synthèse, par unification des dyades (même lorsqu'elle se veut
déconstructrice, disséminatrice, dialogique, etc.). Mais la pensée
philosophique suppose une dualité plus simple, plus originelle encore :
celle de la philosophie (comme usage conceptuel du langage) et du sujet
philosophe (preuve éprouvée de l'existence de la philosophie) ; c'est
pourquoi toute philosophie est indissociablement une ontologie et une
éthique, une théorie et une pratique.
Plus trivialement, le principe de philosophie
suffisante énonce qu'on n'échappe pas à la philosophie, même quand on la
critique ou quand on prétend se situer en dehors. Justement, il ne s'agit
plus de reconnaître timidement l'existence d'un Autre de la philosophie,
mais de considérer la philosophie comme l'Autre d'une pensée de l'Un, ou
plutôt d'une "pensée-en-Un" - prenant l'aspect d'une théorie rigoureusement
transcendantale… de la philosophie - qui, enfin, ne se prendrait pas
aussi pour le réel. On réclame corollairement le droit de "faire" de la
philosophie sans être le moins du monde "philosophe", c'est-à-dire en étant
affranchi de cette foi ou cette suffisance que l'on dénonce à
l'égard du réel. Or ce droit ne peut que nous être refusé, de par le mode
d'existence même de la philosophie, qu'on détermine comme résistance.
La prétention de la philosophie sur elle-même reste incommensurable autant
qu'inévitable : elle ne veut pas d'une non-philosophie, même et surtout
pour la philosophie. Aristote le dit clairement : "s'il ne faut pas
philosopher, il faut encore philosopher", car il faut user du langage de la
philosophie, c'est-à-dire du langage tout court, pour prétendre lui échapper
ou lui résister. Il est temps de sortir de ce cercle, où d'ailleurs,
réellement, nous ne sommes jamais entrés.
On nous dira : d'où tenez-vous ce concept
d'un Réel "antérieur" à tout logos philosophique ? Précisément nous ne le
supposons pas, puisque nous ne lui attribuons pas la moindre transcendance,
pas la moindre altérité qui le ferait sortir hors de lui-même ; nous
l'admettons plutôt comme cause en-dernière-instance de toute altérité. Ni
transcendant, ni immanent au monde, ni transcendant-et-immanent - ce qui le
distingue de l'Un plotinien comme d'ailleurs de la Substance spinoziste -,
seulement immanent (à) lui-même. Voilà qui est peu de choses ! En effet le
Réel-Un est le requisit le plus minimal que l'on puisse
présupposer. C'est de toute façon moins supposer que ne le fait
habituellement la philosophie pour s'exercer, puisque celle-ci nécessite au
minimum l'Un et l'Autre, plus la différence unitaire (ou unité
différentielle) des deux. Quant à la difficulté qu'il y aurait à performer
l'Un dans le langage propositionnel, sans passer par l'Etre ou par l'Autre
(problème du Parménide) cela est bien peu de chose au regard de la
présupposition, non seulement ontologique ou métaphysique mais bien
philosophique, de l'autorité du langage sur l'Un. Au nom de quoi, sinon
de l'autonomie supposée du langage, et de son immanence à lui-même? Preuve
que la philosophie exploite l'Un couramment, mais sans pouvoir le
reconnaître ou le conceptualiser.
Bref, ce que nous appelons la non-philosophie
pourrait être en quelque sorte le traitement de cette résistance
philosophique, résistance même pas à l’Un (puisqu’on le lui résiste pas, on
n’est pas avec lui dans un rapport de force ou de pouvoir, ni même de
savoir), mais plutôt à la pensée de l’Un, pensée-en-Un qu’on a quelques
raisons de rapprocher de la science. Pourquoi ce “non” dans
“non-philosophie” ? Non-philosophie ne s’oppose pas à philosophie, cela
s’accorde plutôt positivement avec “non-Un”. La non-philosophie, et a
fortiori la philosophie, bref la pensée ne sera jamais l’Un ou le Réel :
telle est la signification majeure de ce “non”. Pourquoi maintenant
qualifier cette non-philosophie de "science" et plus exactement de “science
première” (F. Laruelle) ? C’est un fait qu’à la différence de la
philosophie, la science cède la priorité au Réel — de façon très relative
évidemment sous ses formes positives. La confusion vient de ce que la
science pourrait prendre le Réel comme objet : mais ceci est encore une
hypothèse philosophique. En réalité, la science se contente de prendre le
Réel comme cause ; les sciences empiriques entament ce geste mais
elles confondent le Réel avec l’effectivité, et en tant que “techniques”
elles reconduisent le projet philosophique de modifier le Réel, de le
co-constituer. La fonction d’une science première — c’est-à-dire ici
transcendantale — ne serait donc pas de traiter directement du Réel, mais de
rapporter à leur cause réelle de-dernière-instance — sous des conditions
théoriques et aprioriques elles-mêmes rigoureuses — les termes-concepts du
langage philosophique. Plus exactement elle transforme ces concepts en
simples “termes” non opérants philosophiquement. Non-philosophique ou
“scientifique” si l’on veut, la pensée-en-Un utilise comme support les
pensées “autres”, empiriques, religieuses, philosophiques, ou
psychanalytiques, sans les détruire mais en suspendant leur prétention à
toucher au Réel. Il s’agit de trouver la pensée qui se laisse déterminer,
unilatéralement, par le Réel, et qui peut ensuite traiter la philosophie par
“dualyse” (analyse sans réciprocité du sujet et de l’objet), bien que le
“dualysé” soit aussi déterminé par le Réel, mais en-dernière-instance
seulement. Inutile de préciser que la philosophie ne se laisse pas
“unilatéraliser” sans protester ni résister. A vrai dire, la non-philosophie
manifeste le mode d’être naturel de la philosophie comme résistance à
la pensée-en-Un, car elle seule peut produire la théorie de la
philosophie, identifier et nommer celle-ci sans vulgarité ni prétention.
II. Le Sujet de la Philosophie
La Non-Philosophie se donne comme objectif
prioritaire de réduire le Sujet de la philosophie, soit en
dernier ressort la Suffisance philosophique elle-même. Ce que
Laruelle appelle "Principe de philosophie suffisante" n'est rien d'autre
que "son auto-position fondamentale, son auto-factualisation ou son
auto-fétichisation". Le principe s'applique dans différentes directions et
se traduit par une série d'exigences qui toutes conduisent la philosophie
à se constituer comme son propre Sujet (par-delà même le couple
philosophie-philosophe). Envers l'homme et le peuple tout d'abord, le
principe représente l'"exigence supra-éthique d'avoir à lui sacrifier
l'expérience" (Laruelle). Pour le peuple notamment, l'exigence d'avoir à
philosopher paraît la plus impérieuse en même temps que la plus
insidieuse, puisque finalement c'est la philosophie qui s'y refuse et non
le peuple.
Ontologiquement, la philosophie exige
d'être co-extensive au réel, c'est-à-dire de le co-déterminer. Ce qui
prouve qu'elle ne se contente pas d'une vocation théorique mais se trouve
remplie d'une mission essentiellement pratique, dans le mixte unitaire de
l'ontologie et de la technologie. Elle est effectivement mais non
essentiellement subjective puisqu'elle partage toujours le réel entre un
sujet et un objet, entre un absolu et un relatif, et peut-être - suprême
paradoxe - entre elle-même et le réel.
Enfin du point de vue logique et rationnel,
le PPS est plus fort et plus englobant que le principe de raison. Il ne
suffit pas de donner les raisons, encore faut-il le faire en soumettant la
raison à l'intérêt supérieur de la philosophie et à sa pratique spécifique
qui est de se donner comme explication et expérience dernières
(fussent-elles réduites par-là même à néant). Il est entendu que le PPS
réalise une unité supérieure à l'universalité de la raison. En même temps,
cette unité purement circulaire trahit sa vacuité et sa vanité dans le
fait qu'elle produit une raréfaction (voire un dessèchement) de la
décision philosophique : le butin de l'unité est maigre et guère
partageable, ce qui condamne les doctrines à une rivalité sans fin et
accrédite l'aspect arbitraire de leurs décisions.
Finalement, le principe se fait tautologie
pure et simple puisque la philosophie, auto-suffisante, ne tolère et ne
demande jamais que sa propre effectivité (d'abord textuelle) dans
l'ignorance de sa cause. L'effectivité est redéfinie par une discipline
non-philosophique comme Apparence objective ou l'a priori le plus général
de la représentation philosophique. Il y a une Apparence philosophique
objective identique à "la foi philosophique elle-même : il y a de
la philosophie" (Laruelle). Ce qui signifie bien en tout cas que la
philosophie "se pose là", s'impose même, comme sujet-substrat désormais
inévitable mais aussi sujet-personnel irrécusable. Elle s'impose, ce qui
veut dire encore qu'elle se suppose donnée, et suffisante par là même. Le
problème c'est que la philosophie confond deux ordres radicalement
différents du "donné" : l'existence qui est toujours supposée
donnée et le réel (simplement) donné. Selon le PPS, la
philosophie épuise elle-même les capacités d'existence du donné. Au
contraire, une non-philosophie, loin de nier l'existence de la
philosophie, se contente alors de distinguer entre une philosophie/existence-chaos
ou matériau et une philosophie/existence-de fait. Pour qui cette dernière
est-elle "faite" ou supposée donnée, sinon de façon indécidable pour le
philosophe et/ou la philosophie, en tout cas pour l'instance philosophique
?
Une instance qui se caractérise comme
résistance. Enfermée dans le cercle unitaire de ses propres contradictions
(rien d'autre que son point de vue de la "différence"), la philosophie se
manifeste en résistant évidemment à l'Un, mais aussi à la dualisation qui
est pourtant le mode d'existence spécifique du (non)Un, donc le sien. Si
bien que de toute évidence résistance et dualisation ne font qu'un, car
avant qu'elle ne puisse résister au dual, il faut dire que c'est le dual
qui fait exister et donc résister la philosophie. Ce que suspend le dual,
c'est précisément l'abolition de tout rapport de soi à soi qui caractérise
la pensée unitaire et qui définit très largement la "subjectivité". La
philosophie se singe, se mime, simule une éternelle absence d'unité pour
mieux se rassurer et masquer sa fondamentale non-identité à soi, l'errance
déniée et le chaos oublié de ses décisions.
Cependant toute décision philosophique peut
être rendue à sa contingence et à son ineffectivité originelles. Le PPS
étant suspendu et annulé, la décision n'a plus à être prise dans le cercle
unitaire mais au contraire dualisée à partir de la vision-en-Un, et peut
être enfin livrée à un nouvel usage non-aliénant, non philosophique.
Précisons bien que la philosophie n'est pas l'objet de cette
non-philosophie mais son occasion ; tandis que la seconde n'est
pas le sujet de la première mais sa chance, et même la seule qui
lui reste.
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III. Dialectique de la Philosophie
Avant
d'"analyser" (non-psychanalytiquement) la "résistance de la philosophie",
il faut rappeler l'essence proprement dialectique de cette pensée,
car c'est d'abord dialectiquement que cette résistance s'organise. Dire
que toute philosophie est dialectique revient à souligner son essence
unitaire, c'est-à-dire à la fois unifiante et différenciante, systématique
et critique, etc., en tout cas non insuffisamment dualiste. La vraie
pensée dualiste est dérivée de l'Un, elle admet le principe d'une dérive
unilatérale de l'Un vers l'Etre, du Réel vers le Logos, sans les formes de
réciprocité ou de circularité dont la philosophie a besoin pour exister.
"Herméneutique et doublure infinie sont l'essentiel de la "pratique"
philosophique, et le restent quoique plus cachées, lorsqu'elle renverse et
déplace, différencie et dissémine... Philosopher est ainsi circuler, ou
circuler à demi : "tourner". (...) Toujours le même mécanisme : d'abord la
dyade ou décision qui divise/double (...), puis sa reprise et sa
reposition dans une unité synthétique et systématique ; enfin le retour
"transcendantal" à la dyade empirique", écrit F. Laruelle dans
Philosophie et Non-Philosophie (que l'on cite en suivant). On peut
légitimement définir le style philosophique comme dialectique élargie et
métaphoricité générale fondée sur le transport ou le transfert de
concepts, comme une praxis discursive auto-positionnelle et
auto-décisionnelle refoulant l'Identité non-décisionnelle du Réel comme
Un. "L'histoire de la philosophie est celle des variations de la prime
matrice, déjà dialectique - l'unité des contraires ou des contrastes -
dont la généralité abritait la possibilité de plusieurs types de
disjonction : exclusive, médiatisée, inclusive, différée, etc.". Le
non-philosophe traite ces mixtes ou ces variations auto-décisionnelles
comme autant d'antinomies justiciables d'une dialectique transcendantale
elle-même généralisée, qui ne vise plus leur résolution philosophique par
analyse ou synthèse, dissolution ou conciliation, mais leur transformation
théorique en simples a priori de l'expérience.
IV. Analyse de la Résistance
Dialectique, c'est à dire à la fois rigoureuse et bavarde, sage et
polémique, la philosophie existe donc au regard du Réel-Un en tant que
résistance. Elle met tout son sens inné de la maïeutique, de
l'interrogation et de la discussion, à résister au Réel-Un qu'elle ne peut
pas articuler et qui de ce fait n'existe pas pour elle. Le nœud de la
dialectique et de la maïeutique se présente donc, pour le non-philosophe,
comme un phénomène à traiter comme tel : celui de la résistance. Il n'y a
aucune commune mesure entre ce concept étendu à toute décision
philosophique et celui élaboré par la psychanalyse - avec l'"analyse des
résistances", notamment, et sa critique par Lacan. Ce à quoi la
philosophie résiste n'est jamais le Réel comme tel (comme Un), mais son
clone, un sujet de la théorie qu'effectivement elle ne reconnaît pas ;
inversement, c'est ce sujet transcendantal et non-thétique qui dualyse et
désactive cette résistance, le Réel restant pour sa part indifférent,
n'apercevant pas la résistance qu'on croit lui opposer. Donc l'Un n'est
pas concerné par la résistance à la manière dont l'inconscient ou la
jouissance selon la psychanalyse programme circulairement la résistance
des sujets. Il y a une réciprocité de principe entre la résistance et
l'analyse, sous forme de résistance à l'analyse ou d'analyse des
résistances, alors que le principe dualytique par excellence est
l'unilatéralité. La résistance philosophique n'est pas fondée sur un
refoulement primaire, l'Un n'étant en aucun cas "inconscient" ou
transcendant ("on ne refoule pas l'Un, mais l'Autre" ) ; de la même
manière on ne saurait parler d'un "oubli de l'Un" comme on parle de
l'oubli de l'Etre : il faudrait qu'il fût représentable ou transcendant
d'une manière ou d'une autre, ce qui n'est pas le cas. Cet oubli est donc
purement hallucinatoire, hallucination transcendantale ou "croyance
rationnelle" au sens de Kant. "En fait la résistance ou le non(-Un) n'est
pas de la nature d'un symptôme, mais d'une hallucination" . "On distingue
le non(-Un) et le (non-)Un. Le non(-Un) est la négation hallucinatoire ou
la dénégation de l'Un par le Monde, l'Unité, la Philosophie, etc. Mais le
(non-)Un est l'efficace de l'Un sur le non(-Un), sa résistance à la
dénégation unitaire dont il s'agit" . On voit comment Laruelle règle le
problème de la réalité de la résistance. Elle n'est effective qu'à
l'occasion de la philosophie ; elle n'est pas constitutive de l'Un ou du
Réel. Donc est exclue toute interprétation symptomale ou circulaire de la
résistance. "La véritable illusion, c'est de croire (...) que l'illusion
est réelle ou de la nature d'un refoulement originairement constitutif de
la réalité des individus" . L'illusion n'est pas réelle, ni directement
mondaine puisque le monde "existe" sans être en soi illusoire, mais
transcendantale au sens où c'est le Monde et les Autorités philosophiques
qui la créent en interprétant le Réel.
Désactiver la résistance revient au fond à lever le principe de
philosophie (puis d'analyse) suffisante ; il ne s'agit pas plus de
contester la réalité de l'une que de prétendre détruire ou "dépasser"
l'autre. "La non-philosophie empêche de conclure de l'effectivité de la
philosophie à sa pertinence théorique ultime, mais elle est aussi bien la
reconnaissance de sa nature indépassable - de son identité (de) mixte
enfin posée et thématisée" . Après la théorie de la résistance, qui
reconnaît l'existence de celle-ci, abordons l'aspect pragmatique de la
question ou : que faire de la résistance ? La non-philosophie n'est même
pas une critique ou une remise en place (le "re" trahissant la réciprocité
de toute polémique) de la résistance philosophique, mais son em-placement
unilatéral depuis un Réel qui n'est pas l'impossible de la pensée mais sa
base radicale, une "détermination en-dernière-instance" opposée à la
détermination réciproque. Unilatéral veut bien dire qu'il n'existe qu'un
côté (qu'une position, qu'une question, qu'un conflit, qu'un jugement,
etc.) : celui de la philosophie. Lorsque l'Autre est mis à la place
théorique du Réel, comme c'est notamment le cas en psychanalyse (la
"Chose"), il commande une opérativité doublement unitaire sous forme de
Renversement et de Déplacement (et leurs sous-produits habituels :
coupure, division, dissémination, etc.) ; lorsque le Réel est Un et que le
Sujet (clone du Réel-Un) est identique à l'Autre, il commande une
opérativité non plus duelle mais duale, par uni-latéralisation (principe
directement hérité de l'Un) et dualyse (fonction propre de l'Autre) : "si
le sujet fini ne peut renverser les mixtes, il peut les dualyser,
c'est-à-dire extraire sans plus l'Autre hors de ces mixtes qui, de leur
côté, cessent d'être position pour devenir simple support. (..) La dualyse
n'est pas une analyse, c'est l'absolution duale de la lyse, la seule
"opération" encore possible sur les mixtes tels quels" . Même le principe
psychanalytique de la "traversée" - sous transfert, qui est lui-même un
en-vers : celui de l'amour - des mixtes fantasmatiques sujet/objet ne
saurait être repris ici.
V. Théorie du Sens
Il est
nécessaire de compléter la présentation de la résistance et de son
emplacement par une théorie élémentaire du sens et du logos -
"élémentaire" au double sens de "succint" et de "minimal" ou "minoritaire"
- afin de préparer la réponse du non-philosophe face aux arguments de la
résistance philosophique. Lisons Laruelle à propos du "Sens" : "Le sens
non-unitaire est le noyau non-positionnel du logos, c'est un divers de
possibles irréfléchis et stériles du point de vue de l'effectivité" . Le
"non-sens" propre de la philosophie est de croire spontanément, et puis de
travailler à une "logique du sens" se voulant universelle. Le premier
travail du non-philosophe est de dissoudre ou plutôt d'invalider les
prétentions théoriques de la "logique du sens". Du point de vue
non-philosophique, le sens n'est pas autre chose que l'Autre non-thétique,
il "forme un véritable code génétique pour les Autorités en général. (...)
Le sens n'est plus, lui, un universel autoritaire, le rapport interne à
une totalité, mais le rapport non-universel, quoique a priori, de
l'individu fini aux universels" . Quel est donc l'argument majeur de la
résistance philosophique, qu'est-ce qui pour elle fait non-sens dans la
théorie de la "science (de) l'Un" ? Assurément le critère d'immanence
radicale (le Réel comme Un, et sans Etre) passe son entendement : on ne
peut séparer l'Un de l'Etre, le Réel (et a fortiori le Sens) du Logos.
Jamais la philosophie n'acceptera la phrase suivante dans laquelle elle
voit une tautologie ou une contradiction "performative" : l'Un est Un
parce qu'il est Un plutôt que parce qu'il est. Nous serions obligés de
poser l'être avant l'Un, ou en même temps que lui, ne serait-ce que pour
pouvoir énoncer la phrase. Mais si contradiction il y a, éventuellement,
elle porte sur la phrase complète et non sur l'Un... lui-même. Ensuite
l'objection s'avère plus grave que la contradiction parce qu'elle repose
sur un présupposé. Elle pose en effet, elle suppose la primauté de la
syntaxe sur les termes et celle du langage sur le Réel, ou bien la
primauté de ce mixte de langage et de Réel qu'elle nomme l'Etre, sur le
Réel. La philosophie réduit ses thèses et ses critiques contre toute
non-philosophie, susceptible de la dualyser, à une série d'objections.
Moyennant quoi elle trahit la véritable nature du logos, ou son usage
exclusif du langage-comme-logos, dont l'essence est précisément
l'objectivation. L'"objection-de-philosophie" (comme on dit l'objection de
conscience) ne traduit pas seulement l'auto-défense de la philosophie mais
aussi son essence d'objectivation, soit principalement la décision et la
position. Pour elle tout usage du langage se ramène à cet usage-de-logos,
finalement philosophique et ontologique, comme décisionnel et positionnel
de l'être des choses. Cet alibi, ce retranchement derrière la nature
supposée du langage constitue le cœur de la résistance ou de la suffisance
philosophique. A l'inverse la non-philosophie postule - c'est moins
postuler -, outre l'antériorité du Réel, deux usages possibles du langage
ordonnés différemment au Réel, où celui (le philosophique) déniant ce Réel
au profit de l'Etre ou du Logos-comme-Etre se trouve naturellement second
par rapport à celui qui renonce à l'auto-légitimation et l'auto-constitution
au profit du seul Réel. Finalement, en quoi consiste l'argumentaire de la
résistance ? Ce n'est pas autre chose qu'une théorie pratique de
l'argumentation : précisément une maïeutique. Surestimation du
questionnement, du dialogue, pratique de la rétorsion... L'essence
auto-positionnelle de la philosophie nous incite inversement à refuser
toute op-position et toute ob-jection à l'égard de ses arguments,
principalement ceux qui visent à la plus grande valeur théorique. Même
l'"analyse" des notions et des arguments reviendrait à se placer en
extériorité, en alternative et/ou en exclusion ; la méthode de la dualyse,
refusant la disjonction qui se veut aussi injonction : ou le logos ou pas
de langage et donc pas de pensée du tout, permet d'éviter le piège. Ce
n'est pas que la non-philosophie "refuse" le dialogue "avec" la
philosophie (même si cette dernière le voit ainsi) ; là encore, elle
dispose plutôt de deux concepts de la communication et du dialogue,
qu'ignorent le sens commun et la maïeutique la plus sophistiquée, voire le
moderne consensus sur le bien "communicationnel" ; le partage ou plutôt
l'ordre est radical, sans appel : l'un de ces échanges se veut
auto-constituant de la réalité qu'il invoque, l'autre non. Le
questionnement reste la "religion" commune des philosophes : la validité
universelle de la question, sa pertinence à l'égard du Réel n'est jamais
mise en doute. Cependant - on le voit bien avec Socrate - toute question
(portant sur l'être-un des choses) fonctionne comme une anticipation
intervenante, et donc comme une décision fondamentale, non seulement sur
le cours de la discussion, mais sur la nature même de celle-ci qui
désormais se reconnaît entamée par la question et évite de conclure en
faveur du Réel - elle conclura, comme Socrate, sur le réel de la question,
sur l'existence du "problème"... On ne passe pas simplement, comme
l'écrivait Michel Meyer dans De la Problématologie, de la
question de l'être (maïeutique métaphysique) à l'être de la question
(problématologie ouverte) : plus vicieusement l'on va de questions en
problèmes et de problèmes en questions en s'enferrant définitivement dans
le logos. "On n'échappe pas à la philosophie", semble dire celle-ci, et
d'ajouter : votre science transcendantale du Réel, qui se prétend non
polémique et non dialectique, la non-philosophie qui se veut
unilatéralisante sont des philosophies qui ne s'avouent pas comme telles.
Sachons que la rétorsion fait partie du système d'auto-défense de la
philosophie. Il y a un mimétisme interne à la philosophie qui la pousse à
ré-identifier unitairement, spéculairement, toute discipline venant mettre
en cause sa suffisance, sa prétention à légiférer dans l'universel. Cela
s'explique parce que l'identité de la philosophie n'est jamais simplement
donnée mais toujours posée et finalement supposée ; le philosophe est par
définition sur ses gardes, il pense devoir justifier perpétuellement une
existence et une vocation censément menacées ; enfin l'identité même du
philosophe relève d'un processus d'identification - par décision et
position - à la raison philosophique. Contrairement à l'homme ordinaire
qui s'assume comme cause (du) savoir, le philosophe s'aliène dans la
philosophie (soit l'antinomie : si l'on est sujet-philosophe c'est parce
que l'homme est sujet à la philosophie). Finalement le couple
philosophe/philosophie constitue le mixte unitaire sans doute le moins
critiqué, par delà la différence onto-théologique des contemporains, mais
le plus représentatif de la pensée philosophique dans son ensemble.
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