La
philosophie est philosophique au sens où elle se cherche elle-même
derrière son objet : le nécessaire et l'universel. La philosophie est cette
science de l'absolu qui dénie l'absolu du donné. La forme-philosophie
constituant à la fois cette quête régressive de soi et ce déni du réel se
nomme "analyse". En tant que philosophique, celle-ci porte à la fois sur
elle-même et sur le monde, mais l'objet-philosophie lui-même n'appartient
pas au monde. Il n'est donc jamais réalisé "en chair et en os" et ne peut
que demeurer fantasme ou objet de désir. La philosophie ne peut qu'induire
une médiation infinie entre elle-même comme sujet (discours) et sa
réalisation comme objet (savoir).
C'est pourquoi la
philosophie est amoureuse - de ce qu'elle n'est pas. Donc de la
non-philosophie. Le désir de savoir (ou de sagesse) n'a aucun sens, comme
l'avait déjà noté Lacan, car le savoir ne satisfait pas. Pour satisfaire la
philosophie, pour qu'elle ne souffre plus, il faut lui offrir ce qu'elle ne
saurait produire par elle-même : une jouissance complète, une vision de soi
totale mais non circulaire. Seule une non-philosophie peut jouir de la
philosophie en tant qu'amoureuse, et la prendre totalement au sérieux en la
soumettant enfin à la théorie.
Le rapport amoureux de la
philosophie à la non-philosophie (comme s'il y avait un rapport...) ne fait
pas de cette dernière l'objet d'amour ; c'est plutôt elle-même qui se
dispose comme objet d'amour pour la non-philosophie, offrant l'autre qu'elle
n'a pas à cet Autre qui n'en est pas (selon la formule de Lacan : "l'amour,
c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"). En effet la
non-philosophie n'est l'Autre de la philosophie que depuis celle-ci, qui
l'aime. La définition lacanienne de l'amour suffit à définir celui-ci comme
non-rapport, mais ne rend pas compte de l'identité du Non. D'ailleurs la
non-philosophie en tant qu'objet d'amour reste un objet halluciné,
constituant en retour l'unité-sujet postulée de la philosophie, prête alors
à se déterminer comme offrande pour la non-philosophie.
La philosophie consiste
d'abord à s'inscrire à part, marquer l'écart pour finalement "se rapporter"
à soi comme Autre. Là réside son secret, son acte d'autofondation. De même,
elle s'autodétermine en confondant l'objet et la détermination. Elle est
foncièrement "schématique", posant des médiations entre un Réel dénié et un
objet supposé, toujours fuyant... Le monde lui-même, paré comme objet, se
réduit à un ensemble de relations sans identité réelle. L'identité du donné
disparaît sous l'acte fondateur, et l'objet lui-même est secondaire au
profit de l'objectivation, ou plus exactement du rapport objet-objectivation.
La philosophie établit des
rapports (moins objectifs qu'objectivants) car elle ne sait pas penser les
termes. Elle repose sur un principe de représentation selon lequel un terme
représente toujours l'unité pour un autre terme. La termino-logie
philosophique pose des rapports entre les termes, des rapports de
représentation ; la termino-logie non-philosophique, au terme de la
logique, pose le Réel comme terme premier et tout terme comme premièrement
Un.
Toute décision
philosophique tente de penser un rapport nécessaire au réel, tant et si bien
que rapport et décision se considèrent comme réels : ainsi se crée la "foi
philosophique". Cette référence faite au réel apparaît à la fois
réductrice, puisque le réel est réduit à une fonction de référence, à
un objet philosophable, et circulaire puisque l'ambition
philosophique plus ou moins avouée est de transformer le réel, pour le
rendre toujours plus philosophique.
Faute de connaître
l'Identité, la philosophie fétichise ses noms premiers, censés représenter
l'unité pour d'autres noms. Le principe de représentation fait croire qu'on
peut nommer le réel en réalisant la nomination, identifiant du même coup
réel et nomination. La non-philosophie, de son côté, utilise les noms de la
philosophie en les déréalisant. Pour la première fois, on utilise le langage
de la philosophie sans utiliser et sans détourner l'Un. Mais pour que la
philosophie soit utile et utilisable, il faut qu'elle soit disposée comme
offrande à son unique objet d'amour : la non-philosophie. Ce non-rapport
amoureux se substitue alors à la loi de la représentation.
La philosophie aime le
Vide de l'indivision qu'elle a perdu. Depuis toujours, elle a divisé
l'Identité en deux concepts complémentaires : le principe d'Identité
(logique) et le Même (logico-réel), qui dépendent en dernier ressort du
principe de représentation. Le principe d'Identité stipule qu'un terme est
rendu à lui-même dans son concept, au prix d'une abstraction pourtant
séparatrice. Dire que A = A, ou que A - A = 0, revient à utiliser un mixte
numéro-spécifique ; c'est toujours ramener l'Identité dans son essence
réelle au principe abstrait d'égalité.
Jusque dans son intérêt
pour l'Homme, la philosophie se montre inféodée à la "preuve ontologique".
Par un jugement esthético-analytico-dialectique, elle verse l'essence dans
l'existence et l'immanence dans la transcendance. De l'homme ou de
l'individu, elle ne peut connaître que ce qu'elle en dit elle-même, et lui
sert ainsi de cause. Comme si la cause de l'homme, donc son existence,
résultait de la philosophie. Mais l'unité de l'essence et de l'existence, de
la qualité et de la quantité, etc., se monnaie d'une perte d'identité.
La philosophie perd
l'identité réelle au profit de l'unité, mais elle utilise toujours une unité
couplée à une identité. C'est précisément sa manière de faire un, au moyen
d'une double absolution. D'une part l'absolution de la division comme écart
(ou de la décision comme départ), d'autre part l'absolution de la différence
gérant le rapport entre les deux parts. La non-philosophie radicalise cette
position d'écart en posture résolument à l'écart, sans rapport avec la
philosophie ; notamment elle se dispense de toute décision et de tout choix
à l'égard des thèses philosophiques.
Pour la philosophie, le
Réel appartient soit au Logos, soit à l'autre du Logos. Dans tous les cas,
faute de le poser simplement, elle "dispose" ce Réel-comme-Objet dans une
transcendance. Du même coup, il ne manque pas d'exister, même à titre
d'illusion ou de fantasme. Donc en disposant cet Objet-Réel, la philosophie
offre bien ce dont elle ne dispose pas, le Réel, à son Autre le plus
radical, la non-philosophie, qui radicalise ce non-rapport et consomme
l'amour de la philosophie...
La philosophie commence
toujours par la dyade, soit une matrice à deux/trois termes tournée vers
l'unité (deux puis un), pour s'être détournée de l'Un. Le doublet est
complété par un terme unitaire lui-même double, puisqu'il appartient d'une
part au doublet et d'autre part le supplémente, unifie l'ensemble. De ce
fait la dyade ne produit jamais une vraie tierce. Cet ordre (deux puis un)
est d'autant plus irréversible que les termes philosophiques sont, eux,
spéculaires et disposés en miroir. Tout terme apparaît comme le double d'un
autre et donc de lui-même : cette spécularité est un mixte miroir-reflet
(jamais un pur miroir ou un pur reflet) où un terme se mire toujours dans le
reflet d'un autre.
L'indécidable comme limite
du Logos est le sens même de la philosophie, là où elle peut se refermer sur
elle-même en faisant mine de s'ouvrir. La synthèse dialectique est cette
fermeture même à la limite, quand à la limite il n'y a plus que
l'indécidable c'est-à-dire la philosophie.
Tout rapport à l'Un
s'avère ir-réel, puisque seul le Réel est un. Tandis que le rapport, surtout
dans la syntaxe philosophique termino-logique, ne fait que dissimuler
l'Identité. En la dissimulant, elle en révèle cependant le Vide et tente de
s'y ajuster pour la non-philosophie. C'est pourquoi celle-ci peut
apparaître comme "parole fondamentale", ou énonciation du Réel à partir des
effets symptômatiques du Vide (de l'Un) au sein du discours philosophique.
Dans chacune de ses phases
que sont l'auto-donation et l'auto-position, la décision philosophique met
en oeuvre une sorte de contrainte de répétition : elle cherche à représenter
un donné initial et ne parvient qu'à inscrire sa propre Lettre. Cette
faculté par laquelle la philosophie se constitue elle-même dans l'ordre
transcendantal est une "nécessaire liberté". Cette contrainte est motivée
par un Vide, antérieur à tout logos et à toute pensée, qui motive à son tour
la pensée logique. Le terme de "motion" exprime cette causalité simple entre
un terme vide refoulé et la disposition logique de la pensée, expression
directe de l'amour philosophique.
La philosophie ne produit
pas de connaissances réelles mais emprunte celles des sciences régionales,
les soumettant au questionnement sur le réel. Les sciences ou la science
trouvent leur cause dans le réel immanent mais disposent encore leur objet
en extériorité, jusqu'à se réfléchir en lui ; alors que la vraie
extériorité, unilatérale, est celle de la science (et de la pensée en
général) par rapport au réel. La philosophie trouve sa cause en elle-même,
mais soumet le réel à sa propre réalisation, sans assumer la dualité
qu'implique normalement sa clôture. Le rapport "deux puis Un" (la pensée de
la transcendance) est donc géré de façon diférente par la science et par la
philosophie. La première privilégie l'Un à travers l'identité des termes
observés, mais le style descriptif, foncièrement quantitatif, restitue
chaque terme à la dyade. La seconde privilégie la dyade à travers le
déploiement de son questionnement et use qualitativement de l'Un. En
non-philosophie, le rapport est radicalisé ou unilatéralisé, en ce sens que
l'Un seulement réel n'y est jamais compté ; le caractère fictionnel des
savoirs en découle.
La donation philosophique
sacrifie le Réel dans son immanence, au profit de la logique des termes
(réalisés) ; la donation scientifique sacrifie les termes dans leur identité
en les donnant au Réel, en affirmant celui-ci dans les termes. Dans les deux
cas, le mode de donation s'avère sacrificiel. La critique réelle prend le
nom de "théorie unifiée" lorsqu'elle ordonne le couple sciences/philosophie
au Réel radical, et secondairement à la théorie elle-même en tant
qu'extérieure au Réel radical. Il s'agit d'établir à chaque fois l'identité
et la dualité d'un sujet philosophique et d'un objet scientifique
quelconques, afin de les dualiser (analyse non réciproque) sans pour cela
les sacrifier.
La non-philosophie mérite
le nom de "Science Première" à partir du moment où l'on n'entend pas
"Philosophie Première", quand la philosophie devient son empirique, et la
transcendance son a priori le plus général. Elle ouvre la philosophie à la
théorie (jusque là plutôt réservée aux sciences) et introduit la pragmatique
dans les sciences (quand la philosophie seule prétendait changer le réel).
Le logos philosophique
consiste à dire "une fois pour toutes", pour ne plus avoir à dire ; en même
temps la philosophie rejette l'identité du Réel en Un, préférant la voir en
son sein, c'est-à-dire dans le logos. Elle jette le Réel devant soi et le
considère comme un problème pour elle-même.Pour la non-philosophie au
contraire, le Réel en tant qu'Un indivis ne fait pas problème. Le philosophe
se pose (-là) en même temps qu'il pose sa thèse du Réel, tandis que le
non-philosophe adopte une posture adéquate au Réel-Un, en tant que
simplement donné.
Pourtant, la nomination du
Réel ne laisse pas d'être problématique, relevant de l'ordre termino-logique.
Mais la non-philosophie se présente aussi comme une pragmatique incluant la
critique de cet ordre. Les termes nommant le Réel-Un sont extraits comme
tels en fonction d'une absence, d'un manque qu'ils signalent dans le langage
philosophique : ainsi celui-ci ne dispose pas du "Réel", mais seulement d'un
Réel-Objet ou Objet-Réel recherché, réifié, idéalisé, etc. - tandis que le
Réel-Un ne fait qu'un, par hypothèse, avec son objet (et la définition du
Réel peut rester indivise).
La manifestation du Réel
ne se soumet à aucune démonstration, aucune preuve : elle s'éprouve de
manière non discursive, non-subjective, non-existentielle. Cela tient au
fait que l'immanence radicale de l'Un n'est pas une propriété ou le résultat
d'un rapport, mais seulement son essence réelle. Cela n'empêche pas le Réel
d'être nommé, en tant que ce nommé-sans-nomination (qui se voudrait en même
temps donation) ne se prend pas en même temps pour le donné.
La position de résistance
et d'insistance de la philosophie est la conséquence de sa disposition
amoureuse, en tant qu'offrande d'un objet dont elle ne dispose pas, et désir
d'un rapport qui ne se fait pas. Cette résistance reflète la nécessaire
liberté de la pensée philosophique, bien que cette autonomie ne soit que
relative au regard de l'autonomie absolue de l'Un, et malgré le
(non-)rapport amoureux qui la lie évidemment à la non-philosophie.
Cette tension amoureuse
doit se résoudre dans la non-philosophie, qui respecte le désir
philosophique et l'inscrit dans une non-temporalité, sans retour ni
recommencement, mais plutôt dans l'éternité d'un commencement généralisé et
secondarisé.
La réaction philosophique
à la motion vide n'est rien d'autre que la problématisation du Réel. Cela
commence par le trouble face à l'indifférence du vide et cela s'achève par
la nomination d'un terme confondant la philosophie et le Réel, soit l'Objet-Réel
destiné à combler le vide. La non-philosophie identifie cet Objet comme
uniquement philosophique, voire comme identique à la donation de la
philosophie, et occasion pour celle-ci de présenter l'offrande.
La non-philosophie reçoit
l'Objet pour ce qu'il n'est pas, soit le Réel. En même temps, est refusée la
charge affective de cette donation, qui se veut auto-donation de la
philosophie et donne chaque terme pour une représentation de l'unité (au
sens où tout terme représente l'unité pour un autre terme). La
non-philosophie reçoit par non-réception chaque terme en le dépouillant de
sa signification fétichiste, de sa foi naturelle en la représentation, et le
rend disponible pour de nouveaux rapports fictifs.
S'il y a le monde, la
philosophie est révélée comme forme du monde et libre nécessité à dire l'Un.
Elle le fait au moyen d'une nomination dé-formante et con-formante. La
pensée non-philosophique ne reconnaît aucune forme qui lui soit propre et s'in-forme
seulement d'une philosophie objectivée, matérialisée.
Si l'Un était, il serait
le (non-)Un. Cette hypothèse échoit à la philosophie expurgée de
toute-suffisance, acceptant librement l'amour philosophique de la
non-philosophie. Le non-(Un), en revanche, définit simplement la philosophie
comme offerte pour la vision-en-Un.
La philosophie, en tant
qu'amoureuse, fait l'expérience troublée d'une législation extérieure qui la
surdétermine (comme désir de savoir) et la met au travail (comme réaction
créative ou création réactive).
La non-philosophe n'a rien
à dire et rien à penser, sauf à témoigner de l'expérience de la philosophie,
qui lui sert de matériau et non d'expérimentation personnelle. Il ne nomme
pas lui-même les datas de l'expérience, ne connait ni la liberté de donation
ni la nécessité de réception, ni surtout le devoir de penser le Réel en
fonction d'un illusoire désir de savoir.
Un système philosophique
repose sur le choix d'un concept fondateur, quoique non fondamental ou
scientifique, donc sur l'arbitraire d'un "terme" non signalé comme tel. La
non-philosophie n'a pas besoin d'avouer sa position face au Réel, lequel
n'est pas un concept mais une simple hypothèse décidée axiomatiquement, et
cependant causalement active.
Soumis au principe de
représentation, tout terme se voit privé de son identité avec l'Un en
dernière instance. La philosophie élimine les termes un par un pour mieux
représenter l'Objet-Réel, pour qu'elle soit nommée une fois pour toutes et
qu'il n'y ait plus rien à dire... Elle ne sait pas qu'elle est identique,
en-dernière-instance et en-Un, avec la non-philosophie qu'elle aime.