La Non-Philosophie

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D'après une lecture de :
 
"De la non-philosophie comme hérésie"
de François Laruelle,
 
in Non-Philosophie, le Collectif, Discipline hérétique, Kimé, 1998

 

 

Le double programme de la non-philosophie : une critique universelle de la pensée philosophique, et la constitution d'un sujet de la philosophie (pour elle plutôt que par elle), à la double condition de faire de la philosophie une pensée à la fois selon le réel (et non du réel) et pour le monde (et non selon le monde).

La philosophie, toujours divisée d'avec soi, partagée entre autocritique et hétérocritique, etc., ne comprends pas sa propre identité.

Connexe avec la forme-division qui la caractérise et la structure, la philosophie est aussi la forme-capital (au sens marxiste) de la pensée - elle est articulée selon une dualité de niveaux, dont le premier est constitué par la dualité elle-même c'est-à-dire la forme marchande-échange des concepts, et le second par l'unité (de la dyade et de l'identité en général, c'est-à-dire de la division du travail et de son appropriation par une instance unique, "capitaliste").

On peut distinguer trois formes du marché philosophique : un marché intérieur (les échanges effectifs de concepts, positions, interprétations, etc.), un marché institutionnel dont la fonction est de normalisation et de transmission, enfin un marché médiatique (cafés-philo, internet...). La réévaluation non-philosophique (et non-marxiste) du marché passe par une redéfinition du capital comme totalité philosophique et/ou mondaine : la philosophie est d'une part le marché lui-même (dyade), d'autre part le capital comme division du travail (unité), enfin son appropriation du marché pour sa propre identité (structure dyade/unité), ce qui constitue bien une pensée-monde et pas seulement une interprétation de l'histoire ou du social.

Le marxisme aide à comprendre la structure nécessaire/universelle de la philosophie en posant la corrélation entre structure marchande universelle et division du travail. La "décision" philosophique est une telle corrélation entre la circulation universelle des concepts et elle-même comme unité divisée/divisante.

C'est l'existence d'une pensée-monde, soit la philosophie comme forme-capital du monde, qui autorise a reprise du vieux terme d'hérésie pour désigner une pensée résolument non-mondaine et non-philosophique.

Il ne s'agit pas d'introduire l'esprit hérétique dans la philosophie, ou de porter une nouvelle fois celle-ci à ses limites, mais de soutenir une posture hérétique face à la philosophie.

Il ne faut plus juger l'hérésie comme une qualité simplement déviante ou négative, mais affirmer son identité comme pensée et pratique selon l'identité-de-dernière-instance : l'identité n'est pas son objet, sa revendication, mais sa cause.

Comme concept philosophique l'hérésie signifie déjà une séparation ou une dissidence radicale, une séparation sans dualité mais engendrant la dualité. Au sens non-philosophique la séparation est elle-même engendrée sans séparation, par un séparé-sans-séparation. D'où 4 axiomes : 1) le séparé prime sur la séparation, 2) la séparation prime sur la décision (duellle), 3) le séparé-sans-séparation est d'abord inséparé (de) soi, 4) celui-ci est universel par immanence et non par transcendance. Et des conséquences : l'Un inséparé (de) soi est séparé du Monde, mais il en est aussi inséparé dans son son immanence d'inséparé ; idem, la donation hérétique pure du monde se déduit de l'être-donné-sans-donation du Monde.

Deux nouveaux axiomes : 1) l'identité ne se divise pas dans la séparation, 2) laquelle est donc unilatérale ou inégale. Contrairement aux déconstructions, l'hérésie non-philosophique ne confond pas le Réel avec l'Autre en tant que tel (non- ou para-métaphysique) mais l'identifie comme Un-en-Un. Les opérations d'inversion ou de déplacement le cèdent à la dualité unilatérale et à l'"emplacement" u-topique ou sans-lieu pour le Réel.

L'hérétique ou l'Etranger n'a pas à sortir de la philosophie au sens où il n'y est jamais entré - ce n'est pas parce qu'il serait aliéné par la philosophie qu'il s'en sépare : son identité de séparé est immanente.

Etre séparé n'est pas comme être divisé : l'hérétique ou l'Etranger est plutôt un clone séparé du Tout ou du Monde, sans rapport spéculaire avec lui.

Pour être universelle, l'hérésie pure renonce à toute détermination historique grecque-anti-grecque ou judaïque-anti-judaïque.

On ne peut pas confondre l'hérésie avec la secte ou le schisme, lesquelles reforment des églises et se positionnent comme parties en face du Tout (catholique). L'hérésie est individuelle (et multiple, comme conséquence) plutôt que partielle.

L'hérésie non-philosophique n'est pas une re-création ou une distorsion du langage philosophique en vue de lui faire signifier autre chose, mais le clonage d'un nouveau langage à partir de l'ancien, pour un usage radicalement autre. Ce clonage de type transcendantal et non empirique s'effectue sous la condition de l'identité radicale (qui n'a pas d'autre moyen pour se "manifester") et non pour créer de l'identique.

Etant prédéfinie par la structure invariante de la décision, et la technologie transcendantale qui en découle, la philosophie demeure une invention de concepts et de syntaxes même sous ses modalités "créatrices" ou "révolutionnaires" les plus exigeantes. Au contraire la non-philosophie se meut dans la découverte pure, étant précédée ou déterminée en-dernière-instance par le seul Réel-Découvert (ce qui ne l'empêche pas de stimuler et relancer en retour l'invention philosophique).

En tant qu'hérésie, la non-philosophie a la puissance de révolte d'une fiction radicale : elle fait "fictionner" les rationalités scientifiques et conceptuelles, voire l'imagination artistique. Du point de vue de son l'objet, elle prend la forme d'une "théorie unifiée" (de la philosophie et d'une discipline régionale), et comme pensée elle est une pragmatique (de) la théorie. Elle radicalise l'ambition de toute pragmatique d'unifier la pensée et l'action, ou la philosophie et la science, à savoir que la seule façon d'utiliser la philosophie (dans son identité) demeure la théorie, de même que la théorie de la philosophie s'appuie sur son usage nécessaire comme simple matériau.

C'est seulement en tant que pensée-monde (et non au sens restreint de discipline ou de discours) que la philosophie peut servir de matériau et d'occasion pour l'usage théorique de la non-philosophie.

Face au nihilisme (et au contre-nihilisme) de la pensée-Monde, l'hérésie affiche une indifférence théorique. Toute sa désobéissance, tout son refus tient dans cette posture d'indifférence (et non de contestation) qui est celle de l'Etranger "sachant" : le gnostique-hérétique ne sait pas comme Socrate sa propre inscience, il sait depuis l'inscience (du) réel.

 

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