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- D'après une lecture de :
Théorie des Etrangers
de François Laruelle
KImé, 1995
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On n’est jamais trop humain
: telle pourrait-être la devise de François Laruelle.
Penser “en-homme” plutôt que penser l’homme implique de renoncer à
l’anthropologie comme science censée fournir une connaissance réelle de
l’homme. La pensée de l’homme de F. Laruelle est non-anthropologique autant
que non-humaniste, car elle est d’abord non-philosophique. L’homme n’est pas
objet de science, pas davantage “sujet de la science”, ni un universel
identifié par des valeurs morales ou autres : il est le Réel cause-de-la
science et, plus radicalement, cause de toute pensée. Ignoré en tant qu’Un
ou en tant que terme “premier” par la philosophie, exploité par elle de
mille manières, l’Homme est pour Laruelle le vrai “bénéficiaire” de la
non-philosophie, en ce sens que le rapport d’autorité entre les hommes et la
philosophie se trouve inversé : si le philosophe figure toujours l’homme
idéal, si en régime philosophique un homme représente toujours le
philosophe pour un autre homme, l’homme réel, lui, ne représente plus rien.
Une biographie de l’homme ordinaire
(1985) est sans doute l’un des livres les plus
réussis de François Laruelle. Il appartient à la seconde période de son
œuvre, et en appelle
à une “science des hommes” dont le
concept est repris différemment dans Théorie des étrangers (1995).
Dans ce dernier ouvrage, l’auteur se donne les moyens de distinguer l’Homme
réel de l’Individu ou du Sujet, ces deux derniers pouvant renvoyer encore à
des fantasmes de division ou de synthèse. Plus exactement, à l’identité
radicale de l’Homme que Laruelle nomme par exemple “Ego-en-Ego”, s’ajoute
nécessairement un terme second, justement une dualité unilatérale
appelée Etranger. Il s’agit d’un concept structural et transcendantal
— rien de moins que celui d’Humanité universelle — qui est enraciné dans l’Ego-en-Ego
tout en prenant appui sur le Monde donné.
F. Laruelle reproche très clairement aux
sciences humaines de n’être ni suffisamment humaines ni suffisamment
rigoureuses, de méconnaître tout autant l’essence de l’homme que celle de la
science. Or l’essence de l’homme n’est autre que l’Un, puisque l’homme en
tant qu’Un, identité ou immanence radicale, est le seul Réel
en-dernière-instance. Laruelle rejette toute idée d’aliénation de l’essence
de l’homme en tant que séparée, exploitée, idéalisée, et substitue à ce
rapport (à) soi catastrophique le principe même de la causalité unilatérale
qui inverse le rapport traditionnel de l’homme à sa science. “Plutôt que
plusieurs sciences pour un homme unique, idéal et transcendant, qui n’est
que l’un des universaux philosophiques, une science bien fondée pour les
hommes dans leur multiplicité ; plutôt que les “sciences de l’homme”, la
“science des hommes”. L’être-humain de l’homme étant une donnée initiale, il
n’y a pas lieu de se demander “Qu’est-ce que l’homme?” ; en revanche
nécessité est faite pour la science de recevoir sa cause de l’homme, donc
de ne jamais prendre celui-ci pour objet. Plus exactement il convient de
séparer et d’ordonner rigoureusement trois niveaux de “réalité humaine” :
“1) L’identité humaine radicale, le Moi-en-Moi comme cause de la nouvelle
science de l’homme ; 2) l’Essence (d’)homme comme l’objet de cette science ;
enfin 3) la philosophie anthropologique et les Sciences humaines réduites à
l’état de simples matériaux sur lesquels cette théorie prélève un double
apport, philosophique et scientifique" (Théorie des Etrangers, p.
60). Cette distinction lève la toute dernière ambiguïté de la notion
d’objet, en faisant droit à une dualité de donations hétérogènes : d’une
part les “données objectives” telles que les sciences de l’homme les
décrivent tout en les présupposant, en se projetant sur celles-ci,
d’autre part la cause réelle, l’essence phénoménale immanente que la science
des hommes admet également comme unique cause. Enfin le concept d’Identité
humaine se laisse lui-même analyser ou plutôt dualyser, puisqu’on
distinguera 1) le non-donationnel pur, qui définit l’Ego comme
donné-sans-donation, et 2) le non-auto-donationnel, ou non-donationnel (de)
soi qui définit l’Etranger, soit les multiplicités humaines concrètes
données par une donation qui n’est pas elle-même donationnelle (de) soi,
étant inférée prioritairement de l’Ego.
Tout comme l’Un immanent, l’Ego-en-Ego est
une découverte pour la pensée (une hypothèse plutôt qu’une thèse ou un
principe) ; la pensée philosophique ne découvre rien car elle fait couple
avec ses objets (où elle finit toujours par se retrouver), tandis que la
pensée-en-Un et maintenant en-Homme se découvre radicalement
étrangère au Réel. Entre le Réel et la pensée, ou entre l’Ego comme donné et
la pensée comme donation, il y a plus qu'une dualité unilatérale : plutôt
une forclusion radicale. Le mixte dont l’Ego représente la contre-épreuve
initiale est justement celui de “donné-donation”. L’Homme ou l’Ego “est le
seul être qui apporte avec soi une Identité réelle ou anté-logique" (p. 71),
une expérience vécue d’immanence à jamais inintelligible pour la philosophie
et inacceptable pour la psychanalyse, en quoi il mérite le nom d’“Idiot
transcendantal”.
Seulement “l’homme est cet Idiot qui existe
aussi comme Humanité universelle ou Etranger" (p. 78) écrit Laruelle.
L’homme existe donc comme Etranger, c’est-à-dire comme dualité
unilatérale et pas seulement en identité : ainsi se forme le concept
intégral d’“individualité”. La dualité de l’Etranger est dépourvue d’analyse
(forgeant l’individu des sciences humaines) comme de synthèse (le sujet des
philosophes), et ne se réduit pas à une torsion des deux (comme le sujet
disséminé ou divisé de l’inconscient). Là encore il s’agit d’éviter le mixte
identificateur de l’homme et de l’Humanité : l’homme fait l’expérience de
son humanité par une transcendance simple, une structure d’universalité
non-décisionnelle et non-positionnelle (de) soi. L’Humanité est donc habitée
d’Etrangers.
Si l’Homme est dit “cause de la science”, en
revanche l’Etranger peut représenter le “sujet de la science des hommes” (et
“non-politiquement”, dès-avant le citoyen, le “sujet de la démocratie”),
l’essentiel de la thèse non-philosophique étant que l’homme n’est pas
sujet. L’Etranger est le sujet énonciateur de la science transcendantale
des hommes, tout comme le sujet de la théorie démocratique, non parce qu’il
dirait (en le représentant) le réel de l’Homme, mais au contraire parce
qu’il se sait (ils se savent) identiques en-dernière-instance
à l’homme : aucune intersubjectivité soutenant un pseudo-égalitarisme dans
le discours de l’Etranger. Celui-ci déboute la logique “égo-xéno-logique”
qui produit et entretient vicieusement les mixtes philosophiques du Moi et
de l’Autre (à commencer par la figure mythique de l’alter-ego). Le théorème
de l’être-Etranger s’articule d’une inférence unilatérale : “soit Je,
alors je peux être ou Je suis éventuellement et, si Je suis, Je suis donc ou
existe Etranger" (p. 137). Au niveau du “Je” (performé sans
performation) se situe la cause réelle, et au niveau du “je peux”
(performation ou existence) la cause occasionnelle qui infère l’être.
Après avoir rappelé ces quelques principes,
précisons en quel sens l’on peut parler avec F. Laruelle d’une théorie
unifiée de la philosophie et des sciences humaines. La première et les
suivantes reposant toutes ensemble sur une décision de type philosophique,
il est normal qu’on les emplace de façon égale au titre de matériau pour une
science des hommes. Elles ne s’opposent pas (ou plutôt ne s’unissent pas)
seulement comme le fondamental et le régional, elles s’opposent surtout au
phénomène immanent de l’homme qu’elles jugent impensable. Une théorie
“unifiée” ne fait donc pas la synthèse ou la hiérarchie des décisions
anthropologiques ou humanistes, elle les disperse plutôt en extrayant à
chaque fois la décision comme telle et les rend à un usage moins
contraignant. Simplement, au-delà des doublets empirico-transcendantaux qui
alimentent les sciences de l’homme, au point que leur objet de connaissance
reste toujours problématique, mi-réel mi-idéal, la science des hommes
(science d’essence) vise tout “uniment” la connaissance de l’Humanité comme
telle au moyen du matériau méta-humain (les représentations philosophiques
mixtes, qui constituent son “empirie”), et toujours à partir de l’expérience
de l’antériorité de la cause (l’homme ou Ego-en-Ego) — laquelle n’est pas
“en question”.
En résumé, l’aspect unifié de la
théorie des Etrangers se déduit de l’identité en-dernière-instance
que la posture scientifique admet entre la science et la science des hommes,
qui lui permet ensuite d’identifier les sciences humaines et la
philosophie en soulignant plutôt le manque d’humanité dans les sciences
humaines et plutôt le manque de science dans la philosophie.