En régime philosophique,
tout philosophe représente la philosophie pour un autre philosophe, de même
que tout homme représente un
philosophe pour un autre homme. Le philosophe est bien le sujet "agité" de
la philosophie, son acteur et son mime. Mais en régime non-philosophique, il
n'est que le singe de l'homme qui, lui, n'est le singe de personne.
1) D'abord, le philosophe
n'est sujet de la philosophie qu'au prix de son assujettissement à celle-ci
: substantivisé, qualifié, finalisé, responsabilisé, enfin et surtout
problématisé. Il est le héros par excellence, quelqu'un qui ne (s')éprouve
pas subjectivement et modestement (en) lui-même, mais qui doit franchir en
se dépassant toujours les épreuves de la subjectivité. C'est dans le
franchissement plus que dans l'épreuve que s'effectue l'apparence du
philosophe. Il devrait au contraire cesser de faire l'intéressant pour les
autres et de représenter un problème pour lui-même, afin de devenir le
"philosophe sans qualités" (Laruelle) anté sur l'homme plutôt que sur la
philosophie.
2) "L'homme est l'animal
supposé philosophe" (id.), ce qui prouve bien que le philosophe représente
l'animal en l'homme et donc que "le philosophe est un loup pour l'homme". En
régime philosophique l'homme s'auto-désire ou s'auto-dévore, vit dans un
état de guerre ou de révolution permanent. "Etre un sujet", c'est assumer
cette "condition humaine" supposée, vivre à l'image du philosophe, rester le
"fils" de l'animal… En réalité il faut inverser ces propositions, il faut
dire que "la philosophie est la fille de l'homme et, comme lui, est
inengendrée" (id). Cela ne s'effectue pas par l'opération du Saint Esprit
car il n'y a pas d'opération véritable, simplement une "philosophie" faisant
suite à une "anthropie" sans origine ni fin, en dehors même de tout rapport
temporel.
3) Pourtant la philosophie
se manifeste à l'homme en lui résistant, cherche à l'exploiter et pour cela
invente une prétendue résistance de l'homme à la philosophie. Or l'homme ne
refuse pas la philosophie, il veut bien au contraire étudier la philosophie
et éventuellement "philosopher" ; il ne dénie pas davantage la subjectivité
puisqu'il en est l'essence même. Laruelle écrit : "La philosophie est
radicalement subjective mais elle est sans importance pour la subjectivité"
"Radicalement subjective" signifie uniquement humaine, rien qu'humaine et
d'abord humaine. Mais la subjectivité n'est ni attribut de l'humain im-posé
ou op-posé à lui, ni substance en re-pos, elle est essence, c'est-à-dire pur
vécu ap-posant à partir de l'humain.
4) Ce sont les multitudes
humaines, en elles-mêmes a-philosophiques, qui définissent les totalités
philosophiques inhumaines. L'individu est l'essence de l'homme. L'individu
n'est ni philosophant ni philosophable, ni sujet ni assujetti, pourtant
c'est lui qui em-place définitivement le philosophe et évite que le
philosophe et l'homme ne se rem-placent alternativement, selon le paradigme
anthropologico-philosophique classique. Surtout, si du point de vue humain
individuel il n'y a pas résistance, mais essence, il n'y pas non plus besoin
de philosopher. A un premier niveau, celui du sens commun, la philosophie
est faite par tout le monde pour personne ; à un second niveau, celui des
professeurs et des écrivains, elle est pratiquée par quelques uns en
direction de tout le monde. "Tout est politique" et tout "citoyen" est peu
ou prou philosophe, mais pas un homme n'est réellement philosophe ni n'a
besoin de l'être.
5) Pour la philosophie
l'homme devrait s'identifier à elle, notamment sous les traits du
Philosophe-sujet, car elle a besoin de cette identification "primaire" où
elle utilise explicitement l'homme (et dont elle fait plus ou moins
ouvertement son "sujet") pour réaliser une identification "secondaire" plus
importante où elle se réalise en tant que telle, c'est-à-dire en tant que
son propre Sujet. Du point de vue de l'homme au contraire, la philosophie
doit se contenter d'exister sans identification ou sans imitation
"forcées".
6) Il est patent que, sous
des dehors libéraux, la philosophie a la prétention de légiférer sur tout et
sur tous. A vrai dire, elle prend d'abord la liberté de confisquer celle de
l'homme, qu'elle veut forcer à être libre (comme dit Rousseau) ou plus
précisément à œuvrer "librement" pour elle. C'est sa suffisance et sa
violence propres, reposant sur le principe d'auto-suffisance lui-même
justifié par l'alibi libéral... Vous devez devenir aussi libres que le
philosophe, ou plutôt vous devez essayer (c'est possible donc exigible en
droit, mais impossible en fait, et cela ne constitue aucune contradiction).
L'argument le plus vicieux est celui des supposés "droits du peuple" à la
philosophie. Cela dispense de réfléchir sur l'essence (individuale) du
peuple en lui reconnaissant des droits avant même toute réalité, et c'est
une façon pour la philosophie de se caler (comme toujours) sur l'arbitraire
des effectivités empirico-transcendantes : en l'occurrence la mesure de
l'écart entre l'état de la culture philosophique du peuple et sa référence
idéale, elle-même souvent tributaire d'un modèle révolutionnaire
historiquement daté.
7) La philosophie est à la
fois élitiste et populiste. Même l'aristocrate Platon assigne à la
philosophie la tâche d'éduquer et de s'" occuper " du peuple. Inversement,
celui-ci est supposé pouvoir entendre la philosophie et si, par mégarde, la
philosophie venait à s'" éloigner " du peuple par la sophistication (c'est
le cas de le dire) des discours, elle en assumerait la faute en terme de
"mauvaise" communication. A la fois elle doit et ne doit pas être
communicable ou médiatisable, elle demeure absolument intelligible mais
(nécessairement) incomprise, comme-les-autres disciplines mais quand même
pas-comme-les-autres, etc. Ainsi croit-elle cultiver "sa" différence.
8) Le philosophe occupe
classiquement une place intermédiaire entre le peuple et la philosophie. Le
peuple est et n'est pas philosophe, moins au fond parce qu'il aurait à le
devenir historiquement que parce qu'il le représente structurellement. D'où
l'axiome de la "différence démo-logique" selon Laruelle : "Un élément=X du
peuple représente un sujet philosophe pour un autre élément=Y du peuple".
Osons soutenir au contraire que ce n'est pas à la philosophie de définir le
peuple par le biais du philosophe modèle et éducateur, ni au philosophe de
définir doctrinairement le peuple par la philosophie. Le peuple n'a pas
davantage à être mis en examen (suspecté) ou mis en question (problématisé),
c'est-à-dire (pro-)posé en sujet pour et par la philosophie au point de
devenir ce "sujet historique" bien connu. Il lui est absolument antérieur et
reste in-différent au marché vicieux qui lui est suggéré à travers la
pédagogie et l'histoire.
9) Qu'est-ce que le peuple
? C'est un réel individual soit le contraire de toute abstraction
politico-sociologique possible. Le peuple est au centre de lui-même comme
tout individu réel, mais il n'a rien d'un centre d'intérêt à la manière
philosophique, c'est-à-dire à la fois support et fin, substrat et idéal, en
un mot : sujet. Le peuple comme centre idéal peut bien se renverser en
périphérie "matérielle" (dite alors "plébéenne", prolétaire, ou autre) et
continuer d'occuper la fonction-sujet tout en vidant sa place, donc
uniquement du lieu de l'Autre. L'opération reste néanmoins typiquement
philosophique : en tant qu'Autre de la philosophie, le peuple peut fomenter
la révolution ou rêver la subversion sans toutefois échapper à la
philosophie dont il utilise alors les capacités extrémistes et
révolutionnaires propres. Maintenant, si l'on replace le peuple au centre du
dispositif, c'est-à-dire au centre de lui-même (échappant ainsi à la
dialectique du centre et de la périphérie - idéaliste même dans le cadre du
matérialisme), ce n'est pas le peuple qui est l'Autre de la philosophie mais
la philosophie qui est l'Autre du peuple. -
10) Indécidable en un
sens, mais surtout indifférent, le non-philosophe n'est pas le sempiternel
indécis de l'imagerie populaire. Au contraire, aussi nu et désarmé que le
peuple, en tant que le-peuple lui-même, il éprouve et assume une décision
philosophique=x dans la contingence absolue qui le fait absolument
philosophe et, sous ces conditions uniquement, sujet. C'est-à-dire éprouvant
et répercutant "la douleur absolue du (non)un", "prolongeant de toutes
pièces cette contingence ou cette précarité que l'Un fait régner autour de
soi, vers les choses du monde et de l'Histoire" (Laruelle).