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D'après une lecture de

Le Philosophe sans qualités
de François Laruelle

Pourquoi pas la Philosophie ?, cahier n°4, octobre 1984

 

 

En régime philosophique, tout philosophe représente la philosophie pour un autre philosophe, de même que tout homme représente un philosophe pour un autre homme. Le philosophe est bien le sujet "agité" de la philosophie, son acteur et son mime. Mais en régime non-philosophique, il n'est que le singe de l'homme qui, lui, n'est le singe de personne. 

1) D'abord, le philosophe n'est sujet de la philosophie qu'au prix de son assujettissement à celle-ci : substantivisé, qualifié, finalisé, responsabilisé, enfin et surtout problématisé. Il est le héros par excellence, quelqu'un qui ne (s')éprouve pas subjectivement et modestement (en) lui-même, mais qui doit franchir en se dépassant toujours les épreuves de la subjectivité. C'est dans le franchissement plus que dans l'épreuve que s'effectue l'apparence du philosophe. Il devrait au contraire cesser de faire l'intéressant pour les autres et de représenter un problème pour lui-même, afin de devenir le "philosophe sans qualités" (Laruelle) anté sur l'homme plutôt que sur la philosophie. 

2) "L'homme est l'animal supposé philosophe" (id.), ce qui prouve bien que le philosophe représente l'animal en l'homme et donc que "le philosophe est un loup pour l'homme". En régime philosophique l'homme s'auto-désire ou s'auto-dévore, vit dans un état de guerre ou de révolution permanent. "Etre un sujet", c'est assumer cette "condition humaine" supposée, vivre à l'image du philosophe, rester le "fils" de l'animal… En réalité il faut inverser ces propositions, il faut dire que "la philosophie est la fille de l'homme et, comme lui, est inengendrée" (id). Cela ne s'effectue pas par l'opération du Saint Esprit car il n'y a pas d'opération véritable, simplement une "philosophie" faisant suite à une "anthropie" sans origine ni fin, en dehors même de tout rapport temporel. 

3) Pourtant la philosophie se manifeste à l'homme en lui résistant, cherche à l'exploiter et pour cela invente une prétendue résistance de l'homme à la philosophie. Or l'homme ne refuse pas la philosophie, il veut bien au contraire étudier la philosophie et éventuellement "philosopher" ; il ne dénie pas davantage la subjectivité puisqu'il en est l'essence même. Laruelle écrit : "La philosophie est radicalement subjective mais elle est sans importance pour la subjectivité" "Radicalement subjective" signifie uniquement humaine, rien qu'humaine et d'abord humaine. Mais la subjectivité n'est ni attribut de l'humain im-posé ou op-posé à lui, ni substance en re-pos, elle est essence, c'est-à-dire pur vécu ap-posant à partir de l'humain. 

4) Ce sont les multitudes humaines, en elles-mêmes a-philosophiques, qui définissent les totalités philosophiques inhumaines. L'individu est l'essence de l'homme. L'individu n'est ni philosophant ni philosophable, ni sujet ni assujetti, pourtant c'est lui qui em-place définitivement le philosophe et évite que le philosophe et l'homme ne se rem-placent alternativement, selon le paradigme anthropologico-philosophique classique. Surtout, si du point de vue humain individuel il n'y a pas résistance, mais essence, il n'y pas non plus besoin de philosopher. A un premier niveau, celui du sens commun, la philosophie est faite par tout le monde pour personne ; à un second niveau, celui des professeurs et des écrivains, elle est pratiquée par quelques uns en direction de tout le monde. "Tout est politique" et tout "citoyen" est peu ou prou philosophe, mais pas un homme n'est réellement philosophe ni n'a besoin de l'être. 

5) Pour la philosophie l'homme devrait s'identifier à elle, notamment sous les traits du Philosophe-sujet, car elle a besoin de cette identification "primaire" où elle utilise explicitement l'homme (et dont elle fait plus ou moins ouvertement son "sujet") pour réaliser une identification "secondaire" plus importante où elle se réalise en tant que telle, c'est-à-dire en tant que son propre Sujet. Du point de vue de l'homme au contraire, la philosophie doit se contenter d'exister sans identification ou sans imitation "forcées". 

6) Il est patent que, sous des dehors libéraux, la philosophie a la prétention de légiférer sur tout et sur tous. A vrai dire, elle prend d'abord la liberté de confisquer celle de l'homme, qu'elle veut forcer à être libre (comme dit Rousseau) ou plus précisément à œuvrer "librement" pour elle. C'est sa suffisance et sa violence propres, reposant sur le principe d'auto-suffisance lui-même justifié par l'alibi libéral... Vous devez devenir aussi libres que le philosophe, ou plutôt vous devez essayer (c'est possible donc exigible en droit, mais impossible en fait, et cela ne constitue aucune contradiction). L'argument le plus vicieux est celui des supposés "droits du peuple" à la philosophie. Cela dispense de réfléchir sur l'essence (individuale) du peuple en lui reconnaissant des droits avant même toute réalité, et c'est une façon pour la philosophie de se caler (comme toujours) sur l'arbitraire des effectivités empirico-transcendantes : en l'occurrence la mesure de l'écart entre l'état de la culture philosophique du peuple et sa référence idéale, elle-même souvent tributaire d'un modèle révolutionnaire historiquement daté. 

7) La philosophie est à la fois élitiste et populiste. Même l'aristocrate Platon assigne à la philosophie la tâche d'éduquer et de s'" occuper " du peuple. Inversement, celui-ci est supposé pouvoir entendre la philosophie et si, par mégarde, la philosophie venait à s'" éloigner " du peuple par la sophistication (c'est le cas de le dire) des discours, elle en assumerait la faute en terme de "mauvaise" communication. A la fois elle doit et ne doit pas être communicable ou médiatisable, elle demeure absolument intelligible mais (nécessairement) incomprise, comme-les-autres disciplines mais quand même pas-comme-les-autres, etc. Ainsi croit-elle cultiver "sa" différence.

8) Le philosophe occupe classiquement une place intermédiaire entre le peuple et la philosophie. Le peuple est et n'est pas philosophe, moins au fond parce qu'il aurait à le devenir historiquement que parce qu'il le représente structurellement. D'où l'axiome de la "différence démo-logique" selon Laruelle : "Un élément=X du peuple représente un sujet philosophe pour un autre élément=Y du peuple". Osons soutenir au contraire que ce n'est pas à la philosophie de définir le peuple par le biais du philosophe modèle et éducateur, ni au philosophe de définir doctrinairement le peuple par la philosophie. Le peuple n'a pas davantage à être mis en examen (suspecté) ou mis en question (problématisé), c'est-à-dire (pro-)posé en sujet pour et par la philosophie au point de devenir ce "sujet historique" bien connu. Il lui est absolument antérieur et reste in-différent au marché vicieux qui lui est suggéré à travers la pédagogie et l'histoire. 

9) Qu'est-ce que le peuple ? C'est un réel individual soit le contraire de toute abstraction politico-sociologique possible. Le peuple est au centre de lui-même comme tout individu réel, mais il n'a rien d'un centre d'intérêt à la manière philosophique, c'est-à-dire à la fois support et fin, substrat et idéal, en un mot : sujet. Le peuple comme centre idéal peut bien se renverser en périphérie "matérielle" (dite alors "plébéenne", prolétaire, ou autre) et continuer d'occuper la fonction-sujet tout en vidant sa place, donc uniquement du lieu de l'Autre. L'opération reste néanmoins typiquement philosophique : en tant qu'Autre de la philosophie, le peuple peut fomenter la révolution ou rêver la subversion sans toutefois échapper à la philosophie dont il utilise alors les capacités extrémistes et révolutionnaires propres. Maintenant, si l'on replace le peuple au centre du dispositif, c'est-à-dire au centre de lui-même (échappant ainsi à la dialectique du centre et de la périphérie - idéaliste même dans le cadre du matérialisme), ce n'est pas le peuple qui est l'Autre de la philosophie mais la philosophie qui est l'Autre du peuple. -

10) Indécidable en un sens, mais surtout indifférent, le non-philosophe n'est pas le sempiternel indécis de l'imagerie populaire. Au contraire, aussi nu et désarmé que le peuple, en tant que le-peuple lui-même, il éprouve et assume une décision philosophique=x dans la contingence absolue qui le fait absolument philosophe et, sous ces conditions uniquement, sujet. C'est-à-dire éprouvant et répercutant "la douleur absolue du (non)un", "prolongeant de toutes pièces cette contingence ou cette précarité que l'Un fait régner autour de soi, vers les choses du monde et de l'Histoire" (Laruelle).

 

 

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