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Sur le site > www.philosophie-en-france.net Un site de Didier Moulinier
* Tous ces textes font référence, explicitement ou implicitement, à la Non-philosophie. Sous-rubrique Philosophie & Religion
THESES POUR LA NON-RELIGION
Non-philosophie ou non-religion ? La question "non-religieuse" agite depuis un certain temps la "communauté" non-philosophique, sous la forme d'un conflit entre deux conceptions - à notre avis également restreintes - de la non-religion. D'un côté, Gilles Grelet brandit le concept de non-religion au nom du "théorisme gnostique", une pratique de la théorie se voulant militante et anti-culturelle, mais qui emprunte autant à une certaine "nouvelle-anti-philosophie" (Jambet...) qu'à la non-philosophie laruellienne. De son côté, François Laruelle emploie également ce terme, au sens d'un "non-christianisme universel" (dans Le Christ futur) se voulant théorie unifiée du christianisme et de ses hérésies (notamment gnostiques), ce qui est encore une façon de proposer une théorie unifiée de la religion (chrétienne) et de la philosophie, voire plus restrictivement une théorie unifiée de la philosophie et de la philosophie de la religion. La non-religion au sens de Laruelle se dit de toute théorie unifiée en-dernière-identité de la philosophie avec un matériau religieux (par exemple chrétien) lui-même préalablement divisé, modélisé et universalisé au moyen d'un tiers limitrophe (par exemple la gnose). Même à ce compte, il est clair que la non-religion ne constitue qu'une discipline particulière, au même titre que la non-psychanalyse par exemple, dans le champ théorique général de la non-philosophie. Pourtant, si l’on peut parler de "foi philosophique", ne faut-il pas inclure la philosophie dans le registre général de la religiosité, quoique sous une forme encore spécifique de suffisance : "le principe de connaissance suffisante" ou la croyance en la "connaissance-qui-sauve" ? Le principe d’une non-religion serait de repérer, analyser, transformer et/ou éradiquer le principe de foi suffisante, comme la non-philosophie de François Laruelle s’attaque à son niveau au principe de philosophie suffisante, c’est-à-dire proprement à la foi philosophique. L’on peut supposer que le premier est plus universel que le second, quoi qu’en dise Laruelle, et que la non-religion ne peut être considérée comme une branche de la non-philosophie, sauf à n’appréhender de la religion que la matière déjà interprétée et digérée par la philosophie (théologie, philosophie de la religion, herméneutique…) – ce que fait précisément Laruelle en s’en tenant de surcroît au seul christianisme. Il faudrait, plus radicalement, "unifier" philosophie et religion pour en extraire une foi commune, un "principe de foi suffisante" bien plus universel et plus retors que le "principe de philosophie suffisante" lui-même. Mais cela reviendrait à reconnaître le caractère non spécifiquement et non exclusivement philosophable du matériau quelconque, axiome qui constitue l'un des piliers de la théorie non-philosophique (avec l'Un ou le Réel de-dernière-instance, et le penser uni-latéralisant). Car la philosophie est censée représenter la forme-Monde en général, toute foi et toute religion ne pouvant donc être appréhendée ou "dualysée" que sous cette forme apriorique. Evidemment, dès lors que la non-philosophie se présente comme Théorie (unifiée) de la science et de la philosophie, et plus encore comme Science première transcendantale, elle ne peut que limiter son champ d'investigation au matériau philosophique. Nous contestons cette assimilation de la philosophie avec la pensée-Monde dominante, alors qu'elle n'en est que le discours princier : si elle existait, cette pensée-Monde relèverait plutôt de la religion, cette "théorie générale du Monde" comme l'écrivait Marx. Certes, l'objet-matériau de la non-philosophie reste bien le discours philosophique, et sa cause, le Réel, l'Un ou l'Homme : à ce titre, on l’a vu, elle se programme elle-même comme Discipline de pensée, Science transcendantale, ou Théorie unifiée (de la philosophie et de la science). Même si elle a identifié le "Principe de Philosophie Suffisante", la non-philosophie reste victime (et complice) d'un "Principe de Connaissance Suffisante". Son horizon reste intrinsèquement et seulement théorique, voire épistémologique, ce qui lui ferme tout accès à une pensée authentiquement "non-religieuse". Or, lorsque l'on croit à ce point en la connaissance comme moyen et comme fin, même en assignant à la cause la position d'un non-savoir radical (soit le Réel), l'on ne fait qu’adhérer à un "Principe de foi suffisante" encore plus ancien et plus universel, que le mélange des concepts non-philosophiques avec les thèmes gnostique révèle en négatif. Le religieux, c'est la croyance même au salut - fût-il philosophique ou non-philosophique, quelques soient ses modalités rationnelles ou irrationnelles. La seule pensée qui n'a rien à voir avec ces fins, la seule pensée qui ne sauve pas – parce qu’elle est sans finalité - est cette pensée que nous appelons "élémentaire" en tant qu'elle prétend "affronter" la pensée archaïque ou "élémentale", et pas seulement ces archaïsmes de pensée que sont la religion, la philosophie, et toute forme de pensée "à-cause" et "à-fin". L'élémentaire, c'est le contraire de l'élémental, de la croyance à l'esprit en général (fût-il élaboré et ultra-sophistiqué comme en philosophie). Ce n'est pas seulement la pensée de chaque-Homme en tant qu'Un, laquelle s'embarrasse du salut, mais celle de chaque chose en tant qu'une (sans majuscule), ou "élément".
Eléments pour une Pensée élémentaire Nous opposons à cette théorie non-philosophique de la non-religion une pensée intrinsèquement non-religieuse - la pensée élémentaire – à même de « cloner » directement la pensée religieuse, et pas seulement sous sa forme monothéiste élaborée... par la philosophie. Elle ne constitue en rien un discours ou même une théorie, et sa cause n'est plus le Réel ou l'Homme, mais l'"élément" ou la "chose", c'est-à-dire "rien de spécial" (wu-shit, tuyau…). La pensée élémentaire n'est pas spécialement une pensée-Monde, mais, fort éloignée des tendances néo-gnostiques actuelles de la non-philosophie qui déclarent la guerre au Monde ou prônent un dessaisissement, elle s'est affranchie du fantasme d'une pensée-Monde aliénante. Si le Monde est une apparence, alors n’y pensons plus ! Les choses, elles, sont bien réelles. Plus besoin du Réel ou de l’Un, ces quasi-concepts ! Ce n'est pas du tout comme le théorisme (G. Grelet) une rectification de la non-philosophie, mais une généralisation que nous qualifions aussi de non-religieuse. Si l’on ajoute la définition proprement laruellienne, cela fait au moins trois acceptions différentes du concept de non-religion ! Dans sa dimension théorique, la pensée élémentaire est non-philosophique, ou plutôt elle utilise la non-philosophie et ses méthodes. Mais par ailleurs elle est aussi "non-encyclopédique", ce qui change tout, parce que le sujet de cette non-encyclopédie n'est pas du tout le sujet-théorie de la non-philosophie : il est d’emblée sujet-jouissance et non sujet-connaissance. Le dispositif non-encyclopédie inclut la non-philosophie et la non-poésie, et c'est en quoi la posture (de pensée) élémentaire est de droit non-religieuse : non seulement elle n’est pas décisionnelle (de) soi, comme la philosophie, mais elle ne choisit pas entre le poétique et le théorique. Si le discours religieux est bien l’ancêtre commun du scientifique et du poétique (de Logos et de Muthos) – bien qu’en un sens cette synthèse puisse être revendiquée par la philosophie –, de son côté le texte élémentaire non-encyclopédique "remonte" à la source non-religieuse du religieux. Contre François Laruelle, Gilles Grelet a raison sur un point essentiel, à savoir que la religion est bien la pensée-Monde, en-deça et au-delà de la philosophie. Il a seulement le tort d’y croire et d’en souffrir plus qu’il ne serait nécessaire, en termes de stratégie théorique. Laruelle se contente de répondre que la pensée religieuse ne serait pas clonable en termes non-philosophiques. Certes ! Mais c'est bien pourquoi le vocabulaire du théoriste paraît si politique et si guerrier. Et c’est pourquoi notre démarche est si identiquement non-philosophique et non-poétique, ce que nous désignons comme l'élémentaire. Mais cela ne veut pas dire que nous cautionnons la version théoriste-gnostique de la non-religion. On ne vois pas en quoi la gnose orientale et son mode de rébellion (la séparation), même revue par le théorisme, serait l'arme adéquate contre la religion, dont l'enjeu n'a rien de spécifiquement occidental... Sauf à rester sur une vision strictement occidentale des choses, justement, et à fortifier du même coup l'argument philo-européo-centriste de Laruelle, à savoir que la pensée unilatérale se contente d’unilatéraliser… la philosophie. L'intérêt de la pensée élémentaire qui prend en charge le poétique et même attaque frontalement le culturel, c'est justement de "prendre" le religieux à la racine (la croyance "même"), là où la philosophie et même la non-philosophie n'ont rien à dire, à la base "animiste" si l’on peut dire du religieux. En termes géo-politiques, il est clair que l'axe orient /occident est totalement dépassé. La "pensée élémentaire" est non-rationnelle et non-religieuse à la fois en ceci qu'elle relève de la simple opinion, quoiqu'en un sens encore inouï : l'opinion de l'homme ordinaire, l'opinion comme posture individuale contre la foi et contre la raison ! Il ne s’agit pas non plus d’un retour à la suffisance ordinaire et au "règne de l'opinion" (comme disent les philosophes), car c'est précisément cette opinion unique et pourtant si bien partagée qui permet à tout homme de penser, par exemple philosophiquement. En l'opinion d'homme, ou depuis celle-ci, se rencontrent enfin la pensée poétique et la pensée théorique, et au sein de celle-ci s'équivalent enfin l'"esprit de géométrie" et l'"esprit de finesse... L'élément à la racine de l'élémentaire n'est pas un "esprit", un être (physique ou métaphysique), un principe, ou un vieux concept vaguement réactualisé. L'élément, à proprement "parler", ne veut rien dire : il n'est donc pas l'"essence" de toute chose, du réel, ou de l'homme. Il n'est même pas synonyme d'"immanence radicale", d'"Un" ou de "Réel de-dernière-instance" comme dans la Non-philosophie. Encore moins il n'est assimilable avec les singularités et les multiplicités post-modernes. La pensée élémentaire n’est pas une philosophie des Multiplicités, se fondant sur l’immanence suffisante du matériau, simplement parce qu’elle n’est pas une théorie, ni une pratique d’ailleurs, mais une identité de pensée parfaitement indiscernable. L'élément défie le sens beaucoup plus que la raison : son irrationalité foncièrement non-religieuse demeure inintelligible pour la réflexion philosophique autant que pour l'imagination poétique "seule", surtout lorsqu'elle prétend incarner le "penser". Car le pire des contre-sens sur la pensée élémentaire serait d'y voir une sorte de "pensée de l'être", source commune ou synthèse de la philosophie et de la poésie (ce qui est la prétention habituelle de l'une comme de l'autre). La pensée élémentaire signifie l'équivalence ou l'égale (in-)consistance de la pensée théorique et de la pensée poétique, de la philosophie et de la littérature, de la science et de l'art... La pensée élémentaire n'est pas en tant que telle une philosophie ou une vision du monde, et elle n'est pas "nouvelle". Par essence, elle est identiquement non-philosophique et non-poétique, parce qu'elle est avant tout non-religieuse. Son objectif est l'extirpation de la croyance "même" et la mise à bas du "principe de foi suffisante". Ce principe n'est pas seulement à l'oeuvre dans la religion, mais également dans ce que l'Occident a forgé sous les noms de Raison, de Science et de Philosophie, de Culture en général. D’ailleurs l'aspect "non-religieux" de la pensée élémentaire ne se laisse pas lui-même théoriser : il ne fait que désigner et même incarner la posture initiale, minimale, individuale surtout, en tant qu'indifférente à tout communautarisme religieux (entendre : social, politique, culturel, voire contestataire, anarchiste ou même gnostique) comme à tout théoricisme philosophique ou même non-philosophique.
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