1. L'esthétique
contemporaine, en conformité avec l'esprit de la philosophie, n'a cessé de
véhiculer un déni de la peinture "telle quelle" en lui collant une
transcendance, soit le langage soit l'invisible. La réduction du pictural au
verbal empêche de saisir ce que fait" le peintre en alléguant que ce faire
est avant tout un dire, alors qu'il faudrait partir du pictural pour
étudier, éventuellement, ses effets sur le langage.
2. Il n'est pas davantage
licite d'inverser les termes, de prétendre que l'essence du langage serait
le faire pictural : le préjugé pragmatique général qui confond dire et
faire, et au-delà dire et être, serait purement et simplement reconduit. De
même la doctrine de l'Ut pictura poesis ordonne la peinture à une
métaphysique de la création ou à une esthétique littéraire verbeuse. Il ne
suffit pas de lancer que "le langage de la peinture ne dit rien" ou "donne à
voir l'invisible" ; il faut plutôt soutenir que la peinture n'est pas un
langage et que peindre ne veut rien dire. Néanmoins, puisqu'il s'agit ici de
parler et non de peindre, transformons le langage afin qu'il cesse de
revenir à lui à propos de la peinture ou d'autre chose ; c'est pourquoi une
ré-évalution du langage de l'esthétique, qui est le langage de la
philosophie, s'avère nécessaire. Trouver et formuler les conditions d'un
langage qui soit en fonction de la peinture, qui fonctionne à partir
de ce réel, et non une fonction de, c'est-à-dire toujours une
fonction (de) langage. L'indifférence de la peinture au langage doit être
posée comme un axiome premier.
3. Comment se fait-il que
la philosophie ne puisse voir la peinture en peinture c'est-à-dire en
elle-même ? Parce que le philosophe, pas plus que l'homme l'ordinaire, ne
possède la vision artistique du peintre ? Réponse insuffisante, qu'une
analyse de cette vision saura invalider. C'est que le philosophe applique
spontanément au faire pictural un dédoublement selon lui nécessaire et
évident, caractéristique d'un déni du réel comme tel. L'identité du réel ne
peut être pensée qu'à être divisée d'elle-même, rapportée à un Même
transcendant et supérieur : telle est la loi de la représentation
philosophique du réel, soit l'impossible de l'immanence radicale. Il existe
une amphibologie du réel et du langage, un dédoublement du réel dans et par
le langage, par laquelle la philosophie s'imagine co-constituer le réel. Si
la philosophie ne peut voir le simple visible de la peinture - à quoi
se résume le tableau -, c'est d'abord parce qu'elle ne peut concevoir l'indi-visible
du réel. On sait bien le rôle fondateur de la métaphore oculaire en
philosophie, chez Platon, Descartes, et les phénoménologues par exemple.
Mais du tableau ou de la philosophie, il faut pourtant choisir : quand le
philosophe emménage, le peintre déménage. Quant au couple langage/invisibe,
il est structurel depuis la philosophie précisément, puisque le langage est
censé dire l'invisible "au-delà" du simple visible empirique. L'Abstraction
nous a au moins enseignés que le tableau n'a rien à voir avec une image
doublant ou transformant le réel. Il faut généraliser ce constat en
affirmant que la peinture n'a rien à voir avec ces doubles que sont le
langage ou l'invisible, voulant signifier son essence ou sa réalité.
4. Ne pas se laisser
abuser par l'obsession méthodiste de la philosophie, qui voudrait que les
conditions de possibilité de description d'un phénomène soient fixées avant
que la description ne commence. Le réel est précisément une dernière
instance parce qu'il détermine les conditions de sa description sans faire
cercle avec celle-ci, donc sans se décrire en aucune manière, laissant être
la description dans l'exacte mesure où lui-même se contente d'être Un :
c'est la règle d'immanence. Concrètement, cela signifie que toute
description se fait en-Un, en l'occurrence en le réel de peinture, bien que
le réel lui-même ne se confonde pas avec sa description. Le réel détermine
la méthode, sans que celle-ci n'interfère sur celui-là : c'est la rège de
l'unilatéralité. L'esthético-logie philosophique cède la place à une
esthésie saisissant la peinture en identité. En outre, mieux vaut
expérimenter qu'interpréter, car toute interprétation suppose une
transcendance censée expliquer et combler un manque dans le réel lui-même :
or le réel, sans être le vide ni le plein, ne manque pas. L'interprétation
veut toujours en "remontrer" au peintre, en éclairant ce qu'il dit vraiment
sans le dire (transcendance du langage) ou sans le montrer (transcendance de
l'invisible), alors qu'il faudrait se demander d'abord ce que le peintre
nous montre.
5. La "vision du peintre"
est bien l'énigme numéro un pour le philosophe. Mais l'énigme correspond à
une stupéfaction vécue et en quelque sorte préparée par le seul philosophe.
Celui-ci s'émerveille de ce que la vision ordinaire, gestionnaire du
prévisible comme du déjà-vu, se révulse vers le langage ou l'invisible dès
qu'il s'agit de donner signification au visible. On l'a dit, la seule
visibilité du visible l'insupporte, il lui faut la redoubler. Or la vision
du peintre n'est en rien différente, plus élevée ou plus subtile, de celle
du voyant ordinaire ; simplement il voit ce qu'il peint avant de peindre ce
qu'il voit, fût-ce métaphoriquement en un langage-peinture. Bien sûr il faut
voir et avoir vu la réalité extérieure pour peindre, mais au moment où il
peint sa vision rejoint son geste de peindre et se transforme en faire-voir.
Selon ce schéma la peinture n'obéit plus à un logique représentative ou
réflective, puisque aucune réalité transcendante n'est posée avant la vision
du peintre, immanente à son faire.
6. La vision picturale
échappe à toute logique ou à toute phénoménologie de la perception, parce
qu'elle délivre un vu inédit et unique, plus exactement un invu qui
reste vu en-Un. Au contraire la perception s'effectue selon une logique
quaternaire, mettant en oeuvre une double transcendance puisqu'elle scinde
d'une part l'objet (en réel et idéel) et d'autre part le sujet (en vision et
regard). Le tableau ne représente rien et se confond avec l'invu, tandis que
le peintre ne regarde pas et se contente de voir. Le peintre voit simplement
ce qu'il fait et, ce faisant, le donne à voir. Toute distanciation, toute
division en sujet et objet se trouve bannie.
7. Dans la peinture, il en
va d'une épochè réelle qui ne ressemble pas à la réduction phénoménologique,
malgré les apparences. En effet cette dernière visait bien à mettre
hors-circuit une subjectivité et une objectivité, et s'effectuait en une
sorte d'immanence. Mais elle n'a fait que déplacer la transcendance vers
l'invisible (cf. Michel Henry, Voir l'invisible). La réduction
réelle, en peinture, réduit littéralement le visible au visible. Le doute du
peintre ne porte pas sur le visible, ou le réel, il porte sur la nature même
de l'évidence : à savoir qu'en matière de visible, tout n'est pas vu
justement ; ce qui est "tout vu" ou su ou évident pour le philosophe n'est
plus évident pour lui. Le peintre dénie l'évidence à la fois sémiologique et
métaphysique du philosophe, lequel croit en la transcendance du sujet (et
du langage) et de l'objet (comme invisible). Le peintre se passe donc de
tout arrière-monde comme de toute arrière-pensée.