Entre les philosophes et
les non-philosophes, "le courant ne passe pas"... Faut-il l'imputer à un
manque de pédagogie de la part de F. Laruelle, dans la mesure où celui-ci
préfère utiliser la résistance philosophique plutôt que tenter de la
réduire, en réduisant ses propres exigences ? L'ennui, c'est que la
non-philosophie s'avère incompatible avec ce qu'on appelle la "pédagogie",
et ceci pour des raisons essentielles.
I. La philosophie est en
prise avec le monde qu'elle s'attache à rendre plus intelligible. Elle
utilise le langage de "tout le monde", qu'elle se rapporte directement au
contenu du Monde (en quoi elle reste intuitive) ou qu'elle en dégage la
forme et le sens par des moyens plus conceptuels. Ce double rapport au Monde
qui la constitue fait de la philosophie, presque naturellement, une
pédagogie plutôt qu'une théorie. Le passage de l'abstrait au concret
s'effectue classiquement par le recours à l'imagination, c'est-à-dire
concrètement par l'exemple.
II. Ce procédé n'est plus
possible dans la non-philosophie, qui refuse cette sorte de continuité,
d'homogénéité entre la réalité sensible, l'imagination, et le discours
conceptuel. De plus, elle dénie à la philosophie une double prétention :
celle d'exprimer le réel (ou sa vérité), d'une part, celle de le dire par la
seule raison et sans le secours de l'imagination, d'autre part. En fait la
philosophie se vautre dans le sens commun qu'elle tente seulement de
"raisonner" et de "relever", mais sa dialectique ne fait qu'emprunter les
dyades et les dualités spontanées que charrie le langage ordinaire. Elle est
une technologie transcendantale utilisant à des states divers le
redoublement discursif : prélevant une représentation quelconque, elle
commence par la diviser pour en extraire le "bon" côté ou la vérité, puis
redouble une nouvelle fois cette partie, la dialectise pour la rendre
congruente avec le Monde. Elle part d'un réel qu'elle divise, au-lieu de le
laisser à son identité, puis produit une synthèse (plus ou moins ouverte)
qui sera l'"être philosophique" de cette réalité. Pareil pour l'homme : elle
part d'une représentation de l'homme et non de l'homme seulement,
développe cette métaphore, consolide, objectivise, problématise, etc., tout
en gardant un potentiel expressif, essentiellement imaginaire, pour les
besoins de communication et de pédagogie...
III. La non-philosophie
renonce a priori à penser le Réel puisqu'elle pense selon le Réel,
c'est-à-dire en excluant toute relation, toute expression possible du réel
par le langage. Il faut accepter l'indivisibilité du réel, son être-donné
avant toute donation ; il faut oser contrer l'évidence philosophique selon
laquelle la représentation philosophique de l'homme impose sa loi à l'homme,
et rétablir celui-ci comme condition réelle (non comme objectif) de la
philosophie. Dans l'usage qu'il est encore possible de faire de la
philosophie et de ses concepts, Sur la base de ce réel comme cause immanente
passive, les "mots de la philosophie" acquièrent un sens nouveau ne devant
plus rien à l'expérience, et donc à l'intuition, si ce n'est précisément une
nouvelle expérience de la philosophie (comme matériau et occasion).
D'un côté il y a une "Vision-en-Un" une posture mystique selon le réel qui
exclut toute pédagogie, de l'autre une invention conceptuelle et
philosophique libérée qui prend le contre-pied du rapport pédagogique, ancré
de façon autoritaire sur le Monde.
IV. L'Un est inenseignable
à proprement parler à cause de sa pauvreté ou de sa minimalité - totalement
irrationnelle pour un philosophe - qui n'autorise justement qu'un usage
axiomatique, lui-même rigoureux mais minimal, de la raison. N'étant
aucunement une "thèse", l'Un n'est pas non plus discutable : il se constate
à ses effets "unidantifiants" dès lors qu'a été suspendue la foi
philosophique, c'est-à-dire la foi en l'expérience. Ni le Réel, ni l'Un, ni
l'Homme ne sont des concepts, même si une force-de-pensée en découle ainsi
qu'une pratique théorique consistante, et même si des mots empruntés à la
philosophie peuvent servir sans dommage à leur description (car leur portée
ontologique est devenue fictive ou virtuelle). Reste à savoir comment
transmettre la non-philosophie et faire accepter au moins son existence par
la philosophie.
V. Celle-ci n'y voit
jamais qu'une philosophie particulière pratiquant l'auto-dénégation ! Pour
un philosophe, la non-philosophie est en état de résistance (vaine) à la
philosophie ; tandis que pour le non-philosophe, la philosophie résiste plus
gravement à l'Un ou plutôt à sa force-de-pensée. Et cela d'autant plus que
cette force-de-pensée n'aurait pas lieu d'être sans l'existence de la
philosophie (= le Monde) pour lui résister. (L'Un comme tel est indépendant
de la philosophie ou du Monde, étant simplement (l') Indépendant et
(l')Indifférent, y compris par rapport à sa propre existence - puisque c'est
seulement l'existence-résistance de la philosophie, éventuellement, qui en
décide.) A cause du concept de résistance, on peut se demander légitimement
si une forme de parallélisme n'est pas pensable entre la résistance du
patient en psychanalyse et la résistance du philosophe à l'Un. Laruelle
parle bien d'un "oubli de l'Un" par la philosophie, qui manifestait ainsi sa
résistance par le biais de son discours, un refoulement/retour du refoulé
ayant valeur de symptôme. D'autre par le statut du Réel en psychanalyse est
spécifique et ne recouvre pas celui la philosophie : il n'est plus la
référence essentielle du langage mais sa conséquence éventuelle, la produit
d'une parole "libératrice". Cependant, en non-philosophie, la performativité
réelle du langage paraît plus essentielle et plus immédiate, car elle dépend
de la causalité immanente du réel lui-même.
VI. Autre différence : la
finalité subjective de la cure psychanalytique est étrangère à la
non-philosophie (même si elle connaît un "Sujet"), laquelle vise plutôt la
mise en place de la pensée selon l'Un. D'autre part, l'implication de la
psychanalyse dans la pensée philosophique, et l'existence d'une "non-psychanalyse
plaide plutôt en sa défaveur. La non-philosophie ne peut guère gérer des
compromis, ménager des espaces intermédiaires entre la philosophie et
elle-même. A cause de la théorie de la résistance précisément, qui ne peut
être qu'entière : soit on résiste à l'Un en philosophie, soit on pense selon
l'Un en non-philosophie : pas de moyen-terme, et impossible de jouer les
"agents doubles".
VII. C'est pourquoi la fin
du texte de Virginie Patoz surprend, un peu comme si, nous faisant part de
ses doutes ou plutôt de sa frustration devant l'absence de toute pédagogie
philosophique chez Laruelle, elle souhaitait ménager une sorte de "zone
neutre" ou intermédiaire où pourrait s'exercer encore l'esprit critique...
Tout d'abord il convient peut-être de rectifier : l'absence de pédagogie
philosophique n'implique pas le refus d'une pratique théorique "non-pédagogique".
Mais cette discipline n'est pas véritablement l'objet de cet article, axé
sur les rapports éventuels entre "pédagogie et non-pédagogie" (c'est son
titre). Il semble bien que des rapprochement soient recherchés ou souhaités
en cette fin de texte. D'autre part, il faut s'entendre sur le domaine
d'application d'une non-pédagogie et même sur la nature du problème envisagé
: est-ce pour assurer la formation des non-philosophes et pour lancer un
"dialogue" avec les philosophes qu'une telle discipline est invoquée, ou
bien est-ce comme méthode de traitement de la pédagogie philosophique, donc
en vue de l'appliquer au seul matériau philosophique ? Dans l'optique
laruellienne, au regard des autres disciples esquissées telles que la
non-psychanalyse ou la non-religion, par exemple, c'est bien la deuxième
option qui s'impose. Car s'il est entendu que la "pédagogie de la
non-philosophie" forme un contre-sens, une non-pédagogie de la
non-philosophie paraît un inutile redoublement, voire une construction
réfléchissante douteuse : comme s'il manquait quelque chose au "système" de
Laruelle, une non-pédagogie qui aurait enfin des vertus pédagogiques, qui
permettrait éventuellement de démocratiser la non-philosophie (jugée trop
"élitiste" et "ascétique", p. 59) ! On voit bien que cela nous fait retomber
dans l'obsession philosophique de la justification, d'un accord obligé entre
théorie et pratique, bref tout à fait en dehors de l'esprit
non-philosophique. Si l'absence de pédagogie non-philosophique est vécue
comme un manque ou comme une angoisse (Lacan dit plutôt que l'angoisse est
la manque d'un manque...), c'est que la foi philosophique et son
corollaire de toujours, le doute, demeurent vivaces chez le sujet "en
attente" de pédagogie... Cette double interrogation de l'auteur me paraît
significative : "Existerait-il une non-pédagogie qui apprendrait à percevoir
selon l'Un ? Ne pouvons-nous être que philosophes-aveugles ou
non-philosophes visionnaires ?" (p. 62). La réponse à la première question
est connue par l'auteur : il faut et il suffit de pratiquer la
non-philosophie, d'appliquer ses axiomes élémentaires à la spécificité de
chaque matériau, pour se trouver de plain-pied dans l'invention
non-philosophique : il n'y a pas d'école du Réel ! Quant à la deuxième
proposition (interrogative), elle mérite d'être carrément inversée, tant il
est vrai que c'est plutôt la pédagogie philosophique qui se veut
"visionnaire", et pas seulement depuis les Lumières, tandis que le
non-philosophe oeuvre "dans-le-Noir", dans l'obscurité et l'immanence d'une
pratique que la méconnaissance extérieure n'affecte ni d'ailleurs ne
conforte en rien. La question de l'impact social de la non-philosophie n'a
aucun intérêt ; le développement de la doctrine est seulement fonction de
l'ampleur et de l'intensité du travail qui s'accomplit en interne.