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Démocratie en-france

 

L'hérésie démocratique, ou la démocratie des Etrangers

 

 

 

 

Pourquoi les hérétiques, pourquoi ressusciter ces vieilleries appartenant à l'histoire des religions ? Sans doute, conjoncturellement, la religion et ses dérives (?) fanatiques nous préoccupent-elles plus que jamais. Ce qui paraît moins commun, c'est de relier dans un même propos l'hérésie et la démocratie, puis l'hérésie et les Etrangers. Pourquoi diable la démocratie serait-elle hérétique ? Pourquoi les Etrangers seraient-ils des hérétiques ? Et pourquoi parler, plus étrange encore, d'une démocratie des Etrangers ? A cet égard la parution du livre de Laruelle, Le Christ futur, une leçon d'hérésie, eut un effet salvateur. Ce que représentent les hérétiques, par-delà leur émergence historique et religieuse, c'est d'abord le statut de victimes radicales. Victimes du pouvoir religieux, selon telle ou telle circonstance, mais aussi victimes du pouvoir intellectuel qu'exerce la philosophie dans la mesure où celle-ci n'a pas daigné les reconnaître comme telles (à la différence des victimes de la Shoah). L'impensable même, donc. Pour quelles raisons ce crime, qu'on pourrait dire trans-historique ? Parce que les hérétiques, par définition, affichaient une différence hors-norme et hors-monde, pour le moins une "opinion" contraire au dogme officiel ; parce qu'ils revendiquaient un savoir contraire à une foi commune ; mais aussi et surtout, plus radicalement, parce qu'ils étaient innocents. D'ailleurs aucun crime - sinon celui de la libre pensée ou de la libre croyance - ne leur était reproché. Ce qui définit bien la victime en général : il n'y a de victime qu'innocente, absolument. Or il faut s'attendre à ce que l'innocence soit châtiée, impitoyablement, ou plutôt sacrifiée par toute espèce de Pouvoir, qu'il soit religieux ou laïque. Ou même terroriste. On se rappelle la célèbre phrase du légat chargé de réprimer l'hérésie Cathare : "Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens"!

Donc l'hérétique est une victime, d'une certaine façon il épuise la définition de la victime. Mais il nous intéresse aussi pour une autre raison : en tant qu'il est précisément un Etranger. Il faut savoir que les hérésies historiques que l'on voit fleurir à partir du IIè siècle jusqu'à la fin du Moyen-Age, dans leur opposition au catholicisme triomphant, se révoltent en réalité contre un ordre mondain (et déjà presque mondial !), et pas seulement contre une orthodoxie de pensée ou de croyance. Qu'ils soient gnostiques, manichéens, ou cathares, ils se considèrent surtout en tant que tels comme Etrangers à un monde dominé par l'Eglise. Si l'Eglise n'avait sanctionné que leur différence d'opinion ou de croyance, elle les aurait proprement rappelés à l'"ordre", et ponctuellement condamnés à mort. Mais elle les a exterminés, tous, de préférence par le feu, afin qu'il ne restât plus aucune trace de leur existence : c'était bien normal, puisqu'ils se considéraient eux-mêmes comme Etrangers au monde ! Peu importe la naïveté, voire la dangerosité des thèses hérétiques, exagérément spiritualistes ou ésotériques. Peu importe que la plupart des hérésies se soient immédiatement constituées en sectes, voire, pour certaines, en Eglises. Des hérésies nous ne gardons que le geste initial : celui de la séparation. Leur destin historique et séculier ne nous intéresse pas. Ce que nous retenons, c'est la radicalité de leur rébellion contre un ordre se voulant déjà mondial, mais aussi leur refus de s'opposer aux Autorités, car ils s'opposaient pas, ils ne combattaient pas. Ce n'étaient pas des terroristes (et les terroristes ne sont certainement pas des hérétiques, eux qui se veulent intégristes, justement). Leur crime consistait seulement à s'exclure eux-mêmes de cet ordre, à se retirer. On vous pardonnera tout, finalement, n'importe quel forfait ou n'importe quelle rébellion, pourvu que vous puissiez rendre compte, rendre raison de ce qui vous fait agir. Or les hérétiques qui avaient donné congé à ce monde, considéré par eux comme corrompu, n'avaient pas de comptes à rendre, pas plus que les Etrangers ne peuvent justifier leur situation d'Etrangers, spécialement s'ils sont "en situation irrégulière" comme on dit.

Il est clair que dans nos Etats laïques, nous avons aussi nos hérétiques : ce sont les Etrangers, et plus précisément les immigrés. Certes les Etrangers ne sont pas tous des victimes, ou plutôt ce ne sont pas des victimes absolues puisqu'ils ne sont que "relativement" exclus, que "progressivement" ou "indirectement" assassinés et exterminés. Pourquoi les démocraties laïques se montrent-elles incapables d'accepter et de respecter les Etrangers en tant que tels, sans les persécuter d'une manière ou d'une autre ? Sans doute parce qu'elles n'ont de démocratiques que le nom. Voyez le dernier film de Stephen Frears, "Loin de chez eux", qui dépeint l'envers du décors du libéralisme triomphant, en l'occurrence le monde du travail clandestin à Londres. Difficile de ne pas parler de victimes absolues...

Pourquoi évoquer maintenant une "hérésie démocratique" et conjointement une "démocratie des Etrangers" ? Tout simplement parce que la démocratie n'existe pas dans le cadre de nos Etats, plus exactement parce que la démocratie qui n'est pas une forme de l'Etat mais la forme même de la société, de la sociabilité, est la victime désignée du Pouvoir étatique et économique. C'est en tant que victime que la démocratie peut être dite hérétique. C'est en tant qu'Etrangère au Pouvoir étatique et ses suppôts, qu'elle est dans son principe une démocratie des Etrangers. On a trop tendance à penser la démocratie en terme de pouvoir, celui de l'Etat mais aussi celui du citoyen, et on oublie de la penser en fonction des hommes en tant qu'individus. Or les Etrangers "loin de chez eux" ne sont que des individus, particulièrement vulnérables. C'est parce que la démocratie ne se fonde que sur la faiblesse des hommes en tant qu'individus uniques, en tant qu'individus concrets, qu'elle est régulièrement persécutée. La démocratie est davantage qu'une utopie, ou une perfection qu'on ne saurait atteindre absolument, elle est une hérésie inadmissible parce qu'elle symbolise le gouvernement de chaque homme, de chaque individu concret, avec toute son étrangeté, dans la communauté et le respect le plus strict de tous les autres hommes étranges. Parce que la démocratie n'est pas partisane, parce qu'elle n'est pas dogmatique (pas spécialement "républicaine" par exemple), parce qu'elle n'appartient pas à un clan, à un pays, à une civilisation, mais parce qu'elle est universelle ; parce qu'elle n'est pas politique mais plutôt cosmopolitique. Par conséquent aucun Etat, fût-il mondial, ne saurait véritablement tolérer la démocratie. L'Etat français pas plus qu'un autre.

Or je pars du principe, sans doute un peu étonnant, que les sujets d'une telle démocratie ne sont pas les citoyens au sens classique, je veux dire les citoyens disposant de leurs droits dans un Etat donné, accédant à l'élaboration de la loi, par exemple, mais au contraire les Etrangers et les exclus. C'est pourquoi cette hérésie démocratique existe avant tout comme la démocratie des Etrangers. Je parle bien sûr des Etrangers immigrés, loin de chez eux, pas des Etrangers citoyens dans leurs propres pays. D'abord il faut remarquer, contrairement aux arguments xénophobes habituels, que les Etrangers de tous les pays et de tous les Etats représentent la condition de subsistance de ces Etats. C'est tout le propos du film de Stephen Frears : sans son contingent souterrain d'immigrés clandestins, l'édifice économique et financier londonien s'effondre comme un château de cartes. Dans la Grèce antique,  c'était la même chose : sans les esclaves, pourtant exclus de la Cité proprement dite, pas de Citoyens possibles.

Au-delà des immigrés, je dirais que nous sommes tous des Etrangers si nous sommes vraiment des démocrates. C'est en tant qu'Etrangers que nous pouvons exercer la démocratie. La démocratie n'est pas seulement un régime, que j'appellerais socialiste au vrai sens du terme, un régime qui garantit la protection et les droits des Etrangers, mais aussi un régime qui pense et fabrique la loi en fonction des Etrangers. Non pas spécialement pour les Etrangers, mais en fonction de tous les Etrangers, c'est-à-dire en général en fonction de tous ceux qui n'ont a priori ou de facto aucun droit. C'est-à-dire des victimes potentielles. C'est en général pour nous défendre de tout pouvoir arbitraire, mais aussi en tant qu'Etrangers à tout Pouvoir, que nous établissons des lois. C'est pour résister aux principes d'Autorité ou de Majorité suffisantes, niant "par principe" les individus. De tout notre être minoritaire, armés de notre seule faiblesse d'hommes, nous manifestons notre résistance. C'est parce que nous sommes tous des Etrangers minoritaires que nous pouvons exercer cette "force-de-loi" démocratique, qui consiste à légiférer en fonction de ces Etrangers concrets que sont les immigrés, les clandestins, les malades mentaux, les handicapés, et même en général les enfants, parce qu'on sait précisément qu'ils n'ont pas accès à la puissance législatrice. Parce que les enfants sont les faibles et les victimes par excellence. Alors même si nous ne sommes pas tous immigrés, même si nous ne sommes plus des enfants, n'oublions pas qu'en tant que démocrates nous formons toujours une communauté d'Etrangers. Que nous possédions ou non la nationalité française, sachons nous reconnaître en-france membres de cette humaine communauté.

Je fais un rêve, comme dirait l'Autre, celui d'une démocratie u-topique et pourtant bien réelle  : une démocratie-en-france qui serait aussi une démocratie des Etrangers. Hérésie, donc. (20.11.03)

 

 

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