
Introduction Générale
I. D'une non-anthropologie à une non-psychanalyse
La Non-Philosophie de F. Laruelle permet de caractériser la
Psychanalyse comme Théorie du Sujet et comme variante de l'anthropologie
philosophique, par opposition à la "Science de l'Homme" antée sur le Réel.
On peut, de ce fait, procéder à une sorte de "généalogie de la
non-psychanalyse" chez Laruelle, à partir de sa conception
non-anthropologique de l'Homme déjà en place dans "philosophie II" (années
80). Ce sera la première partie de cette introduction, qui caractérisera
ensuite la non-psychanalyse de façon plus théorique et plus formelle. On
cite pour commencer des extraits de Une biographie de l'homme ordinaire.
Tout d'abord une accusation terrible : "Telles qu'elles existent et
triomphent, les Sciences de l'homme ne sont pas des sciences et ne portent
pas sur l'homme : pour la même raison". Elles ne visent pas l'homme en tant
qu'Un ou Individu (les multiplicités réelles) mais seulement des généralités
unitaires qu'elles fétichisent chacune à leur manière ; elles ne forment pas
une science, précisément parce qu'elles n'ont pas d'objet réel (l'homme
réel) et pas plus de rigueur qu'un fantasme techno-politique. Plus
généralement les formes anthropologiques de la philosophie ne font que
fantasmer l'homme réel en projetant sur lui les préjugés ontologiques
gréco-chrétiens ; bref la philosophie trop humaine incarnée par le
philosophe comme modèle universel ne connaît pas l'homme ordinaire. "Elle ne
connaît l'homme qu'en l'entourant de préfixes ou de guillemets, de
précautions et de relations (avec soi, avec les autres, avec le Monde) ;
jamais comme "terme". (...) La différence anthropo-logique interdit que l'on
commence par l'homme et sa solitude". Le mixte de l'homme et du logos comme
condition philosophique et dialectique de la pensée est une limitation, une
inhibition plus profonde que tous les humanismes ultérieurs ; c'est la
dénégation de l'homme comme pensée (en) soi rien qu'humaine ou du savoir
immanent et théorique que l'homme possède de lui-même. L'homme et sa pensée
sont une Identité sans circularité et sans dialectique : c'est ce qui
distingue le paradigme théorique (ou mystique) du paradigme pratique (ou
philosophique) que nous connaissons. Identité sans Unité, mystique sans
mysticisme : l'essence de l'homme n'est pas seulement immanence, elle est
aussi finitude. "Si l'essence de l'homme n'est pas une différence, quelque
chose comme une décision indécidable, elle est le sujet radical d'une
épreuve qui, loin de l'aliéner, est finie ou le tient en soi et lui interdit
de jamais sortir de soi" . Penseur de l'absolu, il est clair que Laruelle
identifie celui-ci avec la finitude, plutôt qu'avec la totalité infinie
comme ses prédécesseurs..
Mais la distinction différence/finitude représente peut-être un piège, une
dernière ruse de la pensée philosophique précisément sous le mode de la
théorie. Celle-ci exige comme condition de non-circularité que le sujet de
la science des hommes ordinaires ne soit pas différent de son objet ; elle
maintient donc une opposition minimale sujet/objet (leur non-différence
même) qui équivaut justement à la minorité du sujet humain, sa finitude. L'"individual"
(et non l'individuel) est le fondement transcendantal d'une science des
individus ; c'est encore une condition plus qu'un conditionné réel. Or dans
la dernière période de sa réflexion ("Philosophie III"), Laruelle distingue
de plus en plus le transcendantal (restant une forme d'immanence théorique)
et le réel, ou encore le "sujet" et l'homme réel. Dans "Philosophie II",
principalement dans Une biographie de l'homme ordinaire, il est dit
que l'homme réel (et non seulement possible) est sujet, rien-que-sujet. Par
exemple : "L'essence de l'homme se tient dans l'Un, c'est-à-dire dans
l'inhérence non-positionnelle (de) soi, dans un rien-que-sujet ou un
absolu-comme-sujet, c'est-à-dire une finitude" . Dans "Philosophie III" la
théorie du clonage lève la toute dernière ambiguïté possible entre l'homme
réel, ou Ego-en-ego, et le sujet fini (l'Autre ou l'Etranger, les Minorités,
etc.).
Nous reviendrons sur ces nuances, mais pour l'instant la description de
l'homme comme sujet fini nous suffit amplement pour contrer la différence
anthropo-logique et pour préciser les conditions non-philosophiques d'une
science des hommes - bien qu'elle ne permette pas encore une description
rigoureusement non-psychanalytique du sujet. On comprend pourquoi le réel du
sujet fini n'est absolument pas dialectisable et donc échappe à toute
anthropologie. En lui-même, l'homme réel est une réponse suffisante à
l'illusion unitaire, car il n'a pas le Monde comme corrélat ou vis-à-vis, ne
vise pas sa réalisation subjective par une sortie à l'Autre ; simplement,
jouissant d'une précession absolue sur l'Autre, il se contente de l'unilatéraliser.
Il n'a même pas besoin de se séparer du Monde, de se tenir en réserve ou à
l'écart. "Ce sont le Monde, l'Histoire, l'Etat qui "décrochent" ou
"décramponnent" du sujet, ce n'est pas le sujet qui se sépare d'eux : il se
séparerait, une fois de plus, de soi". Dans le cadre de "philosophie II",
Laruelle appelle encore "dualysation" le rapport de l'homme et du Monde
(dans "philosophie III", l'homme ou le réel sont radicalement forclos), soit
un "rapport-sans-rapport" qu'autorise l'unilatéralité dépourvue de toute
réciprocité, notamment analytique. Selon une topique rigoureusement finie,
le sujet se trouve au centre non-thétique de lui-même et pour cela il ne
fait pas tourner le Monde autour de lui, il ne critique ni n'accomplit la
révolution copernicienne. Aucun horizon mondain, sinon le Monde
unilatéralisé, aucune projection historique réalisante si ce n'est la
résistance de la Philosophie au réel humain radical.
La cause de cette fatalité dialectique et aliénante qui pèse sur l'homme à
l'âge de la philosophie, on le voit bien, n'est autre que le préjugé de
l'Action au sens philosophique et anthropologique de "pratique". "La "raison
pratique" en général, dans son contenu déployé, signifie que l'agir a la
structure de la scission unifiante, de l'unité des contraires ou de la
transcendance", note Laruelle. Et il poursuit : "Les philosophes savent que
la matrice gréco-occidentale la plus fondamentale, celle de l'Unité-des-contraires,
est l'essence pratique par excellence de la pensée, que le noyau ultime de
toute pensée est un agir (agir du devenir ou du passage d'un contraire
l'autre, agir historial de l'Etre, essence pratique de la Raison pure,
processus primaire de l'inconscient, etc.). Mais ils arrêtent trop tôt
l'analyse sans aller jusqu'à cette énergie transcendantale ultime de l'agir
fini, de la pulsion individuale". Il est bien vrai qu'avant d'être un Cogito
l'homme se définit d'abord comme Agito, mais il s'agit d'un agir ou d'une
pragmatique ordinaires dépourvus de toute transcendance, de tout dépassement
de soi-même. La solution est donnée dans le concept de pulsion : "Le côté
subjectif-fini de la pragmatique est une pulsion, pulsion sur le Monde mais
inhérente (à) soi. (...) Réduit à son contenu phénoménal irrécusable, agir
est pousser. L'action est d'abord une pulsion avant d'être une
transformation ou une production". Ainsi la pulsion finie n'engendre aucune
dialectique (du désir, par exemple) car le sujet, tout en agissant sur le
Monde, ne se divise pas et ne s'aliène pas ; la pulsion elle-même n'est pas
un "pouvoir sur" l'Autre ou le Monde puisqu'elle l'affecte sans se déverser
en lui, sans communiquer avec lui en retour. Conformément à son idéal la
philosophie en a fait une force agonistique, un pouvoir ou un désir ; puis
la psychanalyse l'a dévolue au processus primaire, à l'inconscient, voire à
la jouissance... interdite. "Une pulsion unitaire prend appui sur un bord
inconscient ou une coupure, sur une scission en général", mais "la pulsion
réelle n'a pas besoin d'un tel appui, étant finie et restant en soi" . Nous
touchons probablement ici à l'essence ultime de la Dialectique soumise à la
différence anthropo-logique, caractérisée par un déni du Réel et de l'homme
ordinaire, et nous suspectons que la psychanalyse n'y fait point exception.
Mais la psychanalyse s'occupe du "sujet" et non de l'"homme", qu'elle laisse
au sens commun philosophique. En l'occurrence, c'est plutôt un avantage
qu'un inconvénient : mieux vaut ignorer l'homme plutôt que le réduire
précisément à un sujet, à l'enseigne de la pratique philosophique. La
distinction de l'homme et du sujet paraît donc essentielle pour saisir le
propre de la théorie analytique : c'est ce que constate F. Laruelle dans
Théorie des étrangers qui inaugure "Philosophie III", et où il donne
les premiers principes d'une "théorie unifiée" de la philosophie et de la
psychanalyse. L'homme ordinaire, ou plutôt l'Ego-en-ego n'y est plus décrit
comme sujet fini ou minorité, mais comme identique au Réel-Un précédant
absolument le champ transcendantal de la subjectivité théorique et de la
connaissance scientifique. Il n'est plus question "de passer immédiatement
et sans plus de l'homme comme cause immanente pour la science à l'homme
comme objet réel d'une science". Il faut donc qu'il existe une objectivité
spécifiquement humaine différente (sinon en dernière instance) de l'homme
réel : c'est ce que Laruelle nomme maintenant l'Etranger, l'Autre ou encore
le "Sujet". Le Sujet ou l'Etranger figure tout ce que l'on peut connaître de
l'homme, qui n'est jamais objet de science, ni sujet de science, mais cause
de la science. Celle-ci part donc maintenant de la dualité de l'Ego et de
l'Etranger, du donné réel et d'une identité transcendantale (ou donation)
émergeant dualement. "L'homme comme Ego et le sujet de l'Humanité ne sont
plus réciprocables ; c'est un terme mis à la philosophie comme pensée
copernicienne de la "Subjectivité absolue", pas seulement un changement dans
l'expérience phénoménale du "sujet" lui-même". Le "nouveau" sujet théorique
n'est évidemment pas plus divisé ou aliéné que l'Ego lui-même (il n'est pas
équivalent au sujet barré lacanien) ; mais sa nouveauté véritable est de
rompre avec la structure générale dialectique et, comme on continue de le
dire, anthropo-logique de la subjectivité philosophique (ou déni de l'homme
(et du) réel). Ce déni n'existe plus car "la dualité de l'Ego et du sujet,
l'irréversibilité qui les met "en rapport", protège l'homme et la science de
leur envahissement réciproque, de leur "constitution" mutuelle". Certes la
psychanalyse ne reproduit pas à l'identique le schéma classique de
l'aliénation subjective, mais elle en a inventé un autre, plus raffiné. En
lieu et place de l'Ego ou de l'homme réel, elle situe la "Chose" ou l'Autre
réel, et le sujet du signifiant, qui est aussi le sujet de la science sous
l'espèce du sujet-supposé-savoir, lui fait "face". La Chose et le sujet, la
Mère et l'enfant : voici identifiée la différence anthropologique propre à
l'analyse, et la dialectique de l'aliénation (de la scission, de la
soustraction, etc.) qui en découle. Le rôle d'une "non-psychanalyse" se
limitera à faire droit au Réel comme Un ou humain radical ; à authentifier
le Sujet différent du réel - mais à partir du réel - comme sujet de la
science et néanmoins sujet de la jouissance (corps jouissant) ; à emplacer
dualytiquement le corpus analytique comme mixte d'anthropologie dialectique
(hégélienne, kojèvienne) et de théorie du sujet (freudienne, lacanienne).
II. Le Principe de psychanalyse suffisante et la non-psychanalyse
Il existe un "principe d'analyse suffisante"
comme il existe un "principe de philosophie suffisante". De même que
celui-ci suppose en général la "philosophabilité" du réel, la
co-détermination du réel par la pensée, celui-là suppose une "analysibilité"
du sujet qui tend à faire de la psychanalyse - en-dernière analyse, en somme
- une instance du réel : vulgairement parlant, il s'énonce par le fait qu'on
n'échappe pas à la psychanalyse, y compris lorsqu'on prétend
discourir sur elle. Ce principe paraît cependant moins puissant que le
principe de philosophie suffisante, et se présente même sous une forme
inversée. La philosophie est tyrannique par esprit démocratique : tout
homme, selon elle, étant au moins virtuellement philosophe. La psychanalyse
propose une démarche beaucoup plus réservée et subjective puisqu'elle repose
sur l'expérience individuelle (et néanmoins duelle) de la cure. Mais cela
définit en même temps sa suffisance propre, lorsque la pratique devient
argument d'autorité. La suffisance analytique se repère d'abord dans
l'analogie supposée du symptôme et de la science du symptôme, les rapports
intersubjectifs étant d'ordre "inter-sinthomatiques" selon l'expression de
Lacan. Là encore, il s'agit d'un rapport circulaire au Réel (à quoi la
non-philosophie oppose le concept d'Un-réel), la psychanalyse se prenant
plus ou moins, en fin de compte, pour le Réel...
On avance le syntagme de "non-psychanalyse"
par analogie avec celui de "non-philosophie". A nouveau, il s'agit
d'intervenir dans la théorie analytique sans y être, en quelque sorte,
invité. Naturellement il faut s'attendre à une résistance de la part du
discours analytique, pour qui le concept même de Réel-comme-Un est
incompréhensible. Il y a bien un Réel dans l'analyse, une prise en compte de
l'extériorité analytique. Pas-tout du Réel est analysable, pourrait-on dire,
en parodiant Lacan. Or justement la suffisance de l'analyse résulte de sa
prise de position "dans" le manque et "en faveur" du manque. Car ce Réel est
intrinsèquement analytique en tant qu'il appartient toujours au paradigme du
Sujet en ses trois dimensions (R.S.I.). Le "pas-tout" dont se réclame la
théorie analytique à travers le discours lacanien n'est pas de même portée
que le "non" de la non-psychanalyse. Certes, la psychanalyse se prévaut de
l'exclusion, de la forclusion, voire se soutient d'une incomplétude
théorique reconnue et assumée, de même qu'elle promeut un Sujet sans
présence. Elle entend assumer ce pas-tout, et cela fait toute son éthique.
Mais elle n'est pas prête à céder la part manquante à une théorie
non-psychanalytique, qui ne serait pas psychanalytique. De notre
point de vue, "non" indique plus radicalement que le Réel en cause ne
saurait être simplement analytique, ni même non-analytique, mais bien réel
uniquement, sans compensation ni réciprocité.
La non-psychanalyse peut apparaître d'abord
comme une application de la "science première" non-philosophique (cf.
Laruelle) à la psychanalyse. On attend d'elle qu'elle fournisse précisément
la théorie de la psychanalyse, sans prétendre pour autant dépasser celle-ci,
la déplacer, la subvertir, etc. Pourtant la psychanalyse n'est pas une
philosophie comme une autre ; la non-psychanalyse ne sera donc pas une
simple application de la non-philosophie. En tant qu'elle dénie l'Un comme
Réel, la psychanalyse fait partie intégrante de la pensée philosophique ;
mais dans la mesure où elle en tient compte aussi à sa manière, elle se
situe hors du discours philosophique qui supporte cette pensée. On pourrait
dire aussi que la psychanalyse constitue le symptôme historique de la
philosophie (encore est-ce une appréciation elle-même
philosophico-analytique, cf. Juranville : il faut plutôt dire que la
psychanalyse dans son ensemble est le symptôme de la non-psychanalyse, sans
réciprocité). Parallèlement, la non-psychanalyse pourrait bien avoir un
statut particulier dans le continent non-philosophique de la pensée-de-l'Un.
Elle met à jour son aspect le plus spécifiquement théorique, qu'on nomme "dualyse"
par opposition à "analyse", soit d'abord un processus de désidentification
(fondé sur les concepts de sujet et de jouissance, repris à la psychanalyse
et transformés).
Dualyse :
ce terme signifie qu’au lieu de la réciprocité analytique — par
exemple du désir et de son interprétation, de la jouissance et du
signifiant, etc., et surtout du Réel et de l’analyse —, on dispose des
données analytiques emplacées (mises en place sans être remplacées,
déplacées ou renversées) unilatéralement à partir de la Jouissance, et
en-dernière-instance du Réel. La psychanalyse est ainsi réduite à l’état de
matériau disponible, expurgée du principe d’analyse suffisante qui l’anime
et l’ordonne habituellement. Après cette "mise en matériau" de la théorie
analytique, qui correspond à la suspension du principe de psychanalyse
suffisante, il reste à mettre en œuvre triplement la méthode dualytique,
selon trois opérations distinctes. 1° L'identification et
l'isolement des mixtes philosophico-analytiques sous forme de "triades
idéalistes" opérant à tous les niveaux du corpus freudien et/ou lacanien. 2°
L'unilatéralisation (de ces mêmes objets mixtes et unitaires)
permettant de poser un concept proprement dualytique de Sujet et/ou de
Jouissance comme Autre, et de justifier secondairement le concept analytique
de jouissance-objet. 3° Enfin l'unidentification de ces termes à
l'Un ou au Réel, c'est-à-dire en l'occurrence au "Joui", bien que ce terme
de Joui, déconceptualisé et proprement vide de sens, n'apparaisse comme
possible expression du Réel qu'avec l'opportunité de la jouissance
analytique en position de cause occasionnelle.
Sur le fond, la grande idée ou le grand
préjugé de la psychanalyse, c'est que la jouissance est impossible sinon
interdite comme telle, autant que désirée. Sans doute parce que son modèle
honteux et névrotique reste la jouissance de l'Autre comme mythique
jouissance de la mère. Car si la jouissance est rapportée à l'Autre, l'Autre
réel, c'est en tant que jouissance "une", plénitude imaginaire. Notre point
de vue est exactement inverse : il faut séparer radicalement le Réel en tant
qu'Un (bien sûr vidé de tout caractère métaphysique ou transcendant en
général, donc comme immanence radicale) de la jouissance en tant que Sujet.
Si Lacan ne parvient pas ou ne veut pas former le concept de Sujet de la
jouissance, c'est parce que pour lui la jouissance (jouissance "une" de
l'Autre) est globalement du côté du Réel (un Réel largement fantasmatique)
et le Sujet globalement du côté du signifiant (soit la fonction d'altérité
de l'Un, comme unaire). Ce n'est pas la jouissance "Autre" de l'une-plus-une,
la jouissance féminine tardivement évoquée par Lacan, qui peut modifier ce
tableau : plutôt elle le complète. Or en isolant radicalement l'Un-Réel,
nous pouvons identifier le Sujet et la jouissance placés unilatéralement du
côté de l'Autre (c'est-à-dire en fait le seul côté, l'Un n'étant pas un
"côté"). Mais le Sujet comme Autre, c'est encore une hérésie pour la
psychanalyse qui repose tout entière sur cette confrontation initiale du
Sujet et de l'Autre.
La non-psychanalyse aura pour objet
privilégié la connexion de la psychanalyse avec l’ensemble des disciplines
et des sciences voisines, dont elle se nourrit et avec lesquelles elle se
noue. Le point de vue non-psychanalytique a pour effet de dualyser ces
mixtes unitaires, comme par exemple linguistique et psychanalyse, politique
et psychanalyse, etc. Il s’agit de reconstituer la théorie psychanalytique
“en identité” sinon en totalité (projet évidemment futile et impossible),
donc de conduire un travail sur la psychanalyse qui reste le
véritable objet, tandis que la non-psychanalyse reste seulement un point de
vue qui ne doit pas se prendre lui-même pour objet. La non-psychanalyse est
le point de vue non-philosophique sur la psychanalyse ; elle se constitue
comme théorie de façon minimale et fait la théorie de la psychanalyse de
façon maximale. Elle étend la compétence de celle-ci à proportion qu’elle
réduit ou extirpe sa suffisance. Par ailleurs, on ne doit surtout pas
laisser croire que la non-psychanalyse découlerait de la psychanalyse,
qu’elle serait un prolongement ou un débordement de celle-ci, pire qu’elle
serait destinée à la remplacer. C’est de la non-philosophie seulement que se
déduit la non-psychanalyse, utilisant bien sûr le matériau analytique et
n’ayant aucune existence en dehors de ce matériau. Elle place celui-ci à un
niveau semble-t-il ignoré ou dénié habituellement : celui d’une clinique
théorique, ou d’une théorie clinique autonome, là où justement le discours
analytique dissocie artificiellement les deux selon un préjugé typiquement
philosophique.
Il s'agira de confronter successivement, au
niveau des principes fondateurs, la psychanalyse avec la philosophie, puis
avec elle-même comme pratique interprétative, enfin avec la science. — 1° La
psychanalyse n’a rien de plus urgent, semble-t-il, que de chercher dans la
philosophie une légitimité ou une dimension théorique qui en réalité ne fait
que l’aliéner davantage au principe de philosophie suffisante. Or l’éthique
est la dimension toujours centrale de la philosophie qui fraye les voies du
sujet humain en direction du Réel — hélas un Réel supposé, idéalisé, etc.
Maintenant la psychanalyse fait “comme” la philosophie en voulant à toute
force “faire éthique”, même s’il s’agit d’une éthique spécifique. C’est la
tendance — d’ailleurs récemment dénoncée par certains psychanalystes
“lacaniens” eux-mêmes — de l’“éthification de la psychanalyse”. Nous
opposons à l’éthique, cette imposture, une posture clinique. Il y a
une cause clinique à l’éthique. La philosophie est une pensée “à problèmes”,
mais la cause du problème, c’est toujours un symptôme. La philosophie
traduit la question d’un Sujet — question d’identité, non
philosophique par elle-même —, mais refoulée et transformée en question sur
l’Etre-Un. Le discours analytique, au moins, laisse paraître la question du
Sujet. Mais il ne trouve qu’une identité “en souffrance” au niveau du
symptôme. — 2° La psychanalyse elle-même, dans la mouvance lacanienne,
stigmatise les tenants d’une technique conformiste à laquelle elle ne peut
opposer, finalement, que le concept de pratique. Il fallait oser davantage
et remettre en cause le préjugé de la pratique, où vient se loger idéalement
le principe de psychanalyse suffisante. Celui-ci accorde une priorité
absolue à la pratique, côté analyste, et au symptôme, côté analysant, seuls
réels analytiques finalement recevables “en dernière instance”. On ne
contestera certes pas que la psychanalyse soit essentiellement une pratique
(et même si l’on veut une pratique thérapeutique destinée à lever les
symptômes), mais il est abusif d’y voir une justification d’existence ; car
dans ce mouvement d’auto-justification par la pratique, l’analyse finit par
se confondre avec le Réel, une fois de plus exclu ou méconnu comme cause.
Donc, selon nous, la psychanalyse est avant tout une clinique et
une théorie, une clinique avant une éthique, une théorie avant une
philosophie, une méthode spécifique (l’analyse même) avant une praxis.
D’autant que l’engagement pratique et éthique de la psychanalyse dissimule
une ambition institutionnelle et surtout formatrice (les fameuses “écoles”
de psychanalyse), par où elle rejoint encore la vocation démologique de la
philosophie et sa prétention à faire lien social. — 3° En étudiant les
rapports ponctuels de la psychanalyse avec les sciences, on pourra évaluer
sa capacité à se penser comme discipline autonome et donner sens à cette
autonomie. L’on ne peut rien espérer d’original, sinon de plausible, d’une
association de principe science/psychanalyse orchestrée par la philosophie
ou l’épistémologie. Lacan avait pensé le rapport science/psychanalyse de
façon relativement immanente, en ayant déterminé la science (galiléenne)
comme la condition historique de la psychanalyse, puisque celle-ci au fond
ne fait qu’“opérer” sur le sujet forclos de la science (à savoir le cogito).
De sorte que, pour lui, il s’agissait moins de débattre de l’a-scientificité
de la psychanalyse que de caractériser une science pouvant enfin inclure la
psychanalyse. C’est ce problème que la non-psychanalyse reformule, en
inversant cependant les données initiales. Loin de penser que la
psychanalyse dépend des sciences empiriques ou logiques constituées, même si
elle leur emprunte constamment des savoirs, il faut dire que la psychanalyse
dévoile aux sciences positives (malgré la violente dénégation de celles-ci)
une partie de leur “essence” de science consistant précisément dans l’analyse
et la clinique comme telles (concepts à redéfinir complètement). Ces
dernières, toutefois, n’épuisent aucunement l’essence réelle ou “ordinaire”,
au sens de Laruelle, de la science. Selon nous la science (de) l’Un, comme
son nom l’indique, permet d’associer directement et unilatéralement un terme
“X” donné au réel-Un, terme choisi pour son “répondant” dans la psychanalyse
effective et sa capacité à tenir lieu de l’Un, en tant que sujet
non-thétique, dans la théorie, et comme Sujet de celle-ci. Il s’agit
peut-être davantage d’une posture de jouissance (appelons-la “mystique”) que
d’une démarche (théorique) de connaisance. En tout cas, la psychanalyse
dualysée doit nous inciter à revoir en profondeur le concept de science
par-delà le médium du “sujet de la science”, cher à Lacan, qui se contente
par-là d’un aperçu certes original mais encore historique. Ce n’est pas un
Sujet, mais un Réel, que la science nous propose ; de cette science seule
peut se déduire une théorie analytique, de ce Réel seul peut se déduire un
Sujet inédit : le Sujet de la jouissance.
III. Les règles d'une science
non-psychanalytique de Lacan
Pour François Laruelle la non-psychanalyse constitue un cas
particulier de la non-anthropologie à venir. Dans Théorie des étrangers,
il présente lui-même les enjeux de la non-psychanalyse induits d’un matériau
présenté comme un “lacanisme standard”, bien suffisant dès lors qu’on s’en
tient aux hypothèses premières et à la constitution d’un “algorithme” de la
non-analyse. Dans notre Thèse ("Psychanalyse et non-psychanalyse", 1998)
nous tentons une description plus concrète et plus méthodique du matériau
lacanien, notamment en appliquant à cette thématique les règles de
pragmatique non-philosophique élaborées par Laruelle dans Philosophie et
non-philosophie. (Nous assumons le télescopage ainsi produit entre deux
états légèrement hétérogènes de la doctrine laruellienne.)
Le minimum supposable reste bien sûr l’Ego-en-Ego, ou
l’immanence radicale, comme cause réelle de la non-analyse. Déjà le réel
n’est pas supposé faire système avec l’analyse; ce n’est pas le symptôme
(par exemple) comme plus-de-jouir mais un “Joui-sans-jouissance”. L’instance
du symptôme, au lieu d’être le point d’orgue de l’analyse, est rejetée à
l’intérieur de la dualité unilatérale qui “suit” immédiatement le Joui et
qui est constitutive de la Jouissance. Ainsi emplacé, le symptôme prend la
forme résiduelle d’un “objet mixte” ou “complexe philosophico-analytique”
(ce qui signifie, dans l’épure, un mélange constant de l’Etre et de
l’Autre). L’ordonnance strictement verticale de ces principales
instances constitue donc ce que Laruelle nomme l’“algorithme de la
non-analyse” : 1° le Joui, 2° la détermination en-dernière-instance et la
dualité unilatérale (la Jouissance comme Sujet et son mode, l’Inconscient),
3° le complexe philosophico-analytique qui, lui, comprend une dualité
horizontale (toutes sortes d’amphibologies produites pas la théorie
analytique). A titre indicatif, l’on pourra comparer cet algorithme avec la
structure du discours formalisée par Lacan, autour de quatres termes (S1,
S2, $, a) et quatres places (agent, autre, vérité, production), mais
surtout fondée sur la dualité horizontale de l’Un et de l’Autre, soit dans
le modèle princeps du “discours du maître”, celle du signifiant unaire S1
représentant le sujet $ (rapport de gauche : l’Un) et du savoir S2
dont on jouit “en plus” (‘a’) (rapport de droite : l’Autre), dualité qui se
solde d’ailleurs par une impossibilité et une impuissance propres. On
constate immédiatement que l’instance du réel y est confondue avec la
jouissance. La réécriture non-psychanalytique de ce schéma supposerait à
tout le moins d’exclure le réel de toute dualité et toute structure,
au-dessus d’une barre horizontale qui recouvrirait la dualité simple,
absolument non-représentationnelle, du sujet (à gauche) et de la paire
signifiante (à droite).
Quoi qu’il en soit des “petites lettres”, il est douteux que
l’on puisse faire un usage innocent du mathème (et de la “lettre) en
non-psychanalyse sans tomber dans le piège auto-privationnel qu’il nous
tend. “La solution proposée est d’une tout autre nature : le devenir-science
de l’analyse ne passe pas nécessairement par une mathématisation, certes
toujours possible, mais par son insertion sous les conditions d’une théorie
unifiée de la science et de l’homme, qui aurait l’Ego (le Joui) pour cause
et les Etrangers (l’Inconscient radical) pour objet — donc d’une mathèse
transcendantale de la Jouissance" (Laruelle). Une axiomatique “ordinaire” ou
“réelle” est toujours possible en droit dès lors que, suivant la conception
non-performationnelle du langage que nous avons déjà admise, le problème du
métalangage ne revêt pas de caractère décisif comme c’est le cas en
philosophie (et en psychanalyse, puisque Lacan le dénie violemment : “il n’y
a pas de métalangage”) : il suffit de considérer que le métalangage existe,
qu’il appartient au matériau lui-même, qu’il est reconduit par les règles de
réécriture non-philosophique à un état inerte (philosophiquement) mais aussi
particulièrement fécond (non-philosophiquement). Cela nécessite quelques
précisions.
1. Caractéristiques et devenir-sujet du matériau
Dans le cadre d'une étude générale sur Lacan, on emprunte le nom de
Lacan pour en faire le terme devant assumer la fonction de sujet. Cette
identification se vérifie empiriquement, puisque le signifiant "Lacan"
paraît ultimement concentrer en lui tous les enjeux du lacanisme. Quant au
matériau il se constitue empiriquement de l'"œuvre" lacanienne, avec son
aspect a priori que l'on étudiera exclusivement, soit la "théorie"
lacanienne comme telle (débordant en ce sens largement les écrits ou les
paroles de Lacan puisqu'on l'étendra juqu'au lacanisme contemporain).
L'intérêt majeur de cette règle est de pouvoir considérer un objet (ici
"Lacan") dans sa totalité. Totalité donnée de surcroît, bien sûr. Autrement
dit "Lacan en tant qu'Un" (c'est le premier effet) est aussi "tout-Lacan".
La totalité comme conséquence à peine paradoxale d'une pétition minimale,
non-analysable : l'Un. Le point de vue des "lacaniens" a bien prescrit une
réduction comparable à notre "mise en matériau", mais elle l'intègre
immédiatement, ou parallèlement, dans le processus transférentiel qui est là
avant la réduction et la surdétermine. Notre méthode au contraire "libère"
la doctrine en totalité, surtout parce qu'il s'agit d'une totalité sans
opération de totalisation ni périodisation empirique. Au-delà même de la
totalité de l'oeuvre, il faut poser de manière beaucoup plus radicale
l'équivalence à la fois des époques et des parties de la théorie lacanienne.
Et non seulement leur équivalence, mais leur capacité à représenter
tout-Lacan. Leur conférer, depuis l'Un, cette capacité réelle, revient en
même temps à leur hôter la prétention de le faire.
2. La suspension du PPS
La Totalité n'est pas admise une fois pour toutes puis laissée en
chemin, comme simple élément d'une démonstration; elle reste effective et
opérante notamment au travers des autres règles de la non-psychanalyse où, à
chaque fois, un élément essentiel de la théorie de Lacan peut être
appréhendé ou critiqué, en même temps que la théorie entière s'y retrouve et
s'y inscrit. La règle 2 correspond à la suspension du PPS. On serait en
droit de distinguer "principe de philosophie suffisante" et "principe de
psychanalyse suffi-sante", le second n'étant qu'un cas particulier du
premier. Pourtant, on ne peut vraiment les distinguer pour deux raisons. La
première est que le principe de suffisance, en lui-même, soit la
co-détermination supposée de la pensée et du réel, définit la
forme-philosophie elle-même dans sa plus grande généralité. La seconde
raison semble inverse de la première, puisqu'elle suggère ceci : l'aspect le
plus décisionnel ou différentiel de la philosophie est justement apporté par
la théorie-pratique analytique, par l'analyse qui est la forme ultimement
élaborée de la subjectivité théorique, au point qu'elle prend le nom de
"théorie du sujet". L'analyse étend le Deux ou la Dyade jusqu'à une
quasi-immanence, que la psychanalyse trouve dans la forme-symptôme ou la
forme-sujet, donc le sujet-du-symptôme.
3. Le sujet et le symptôme philosophico-analytique
Le "principe de psychanalyse suffisante" est d'autant plus retors qu'il
existe déjà, dans la doctrine lacanienne, sous la forme d'une matière
dispersive, d'un matériau.... D'abord en tant que sujet du signifant, tel le
furet, il paraît naturellement insituable et insaisissable. Dans ce domaine,
la non-psychanalyse devra pratiquer une inversion : en psychanalyse, la
dispersion est du côté du sujet, lequel en revanche tient dans un ordre
serré, structural, tous les autres termes ; il est l'exclusion, la "case
vide" par quoi se maintient toute structure. A l'inverse, la
non-psychanalyse devra emplacer toute décision de manière à disperser et à
rendre équivalents tous les termes. La difficulté provient ensuite de ce
qu'il y a différents aspects ou différents niveaux de la manifestation du
sujet. A la limite, au niveau le plus englobant, c'est la psychanalyse
elle-même. La psychanalyse s'inscrit dans le champ du symptôme, elle est
même pourrait-on dire la reconnaissance ou la nomination de ce champ, mais
le champ lui-même n'est autre que la pensée philosophique… et la
psychanalyse en constitue le symptôme. Aussi F. Laruelle est-il dans le vrai
en évoquant un "symptôme philosophico-analytique", car ce mixte est la
vérité de tout symptôme.
4. Le sujet de la jouissance
On insiste sur ce point qui résume toute la théorie non-psychanalytique
de la jouissance. Il faut distinguer trois plans ou trois ordres de réalité
apparemment superposés. 1) Il y a d'abord la jouissance comme faisant partie
du symptôme philosophico-analytique dans son ensemble, donc inexorablement
liée à un affect du manque et de la perte. Elle reste incluse dans
l'ambivalence jouissance/souffrance du symptôme et, par ailleurs, forme un
mixte avec le désir qui la limite et lui impose la médiation signifiante,
phallique. Le style auto-privationnel est résumé par la formule lacanienne :
"il n'y a pas de rapport sexuel" ; quant à l'aspect auto-décisionnel et
auto-positionnel de l'érotique psychanalytique, il se déduit du réel
considéré comme impossible qui limite la jouissance à n'être qu'une
opération, la renvoie en quelque sorte à sa propre signifiance ou la
condamne à faire couple avec le signifiant. L'essentiel de cette structure
transcendante de la jouissance, d'un point de vue analytique, est la
relation bilatérale (signifiante) contenue dans l'expression "jouissance
de". De quoi ? Jouissance de l'objet 'a', soit le résidu de la perte, de
sorte que la structure de cette jouissance analytique, son altérité propre
se limite à l'aliénation et à la séparation, conformément d'ailleurs à la
structure propre du fantasme qui s'y retrouve par transparence. Le fantasme
étant la mise en scène subjective de la jouissance. Mais la jouissance n'y
est jamais l'Autre ou la relation comme telle. 2) C'est pourtant ce qui
apparaît dans le second plan que nous distinguons maintenant, qui est celui
de l'a priori non-thétique, soit une autre dimension de la structure de la
jouissance où elle est enfin dépourvue de la forme mixte du transcendant (empirico-idéal).
Elle apparaît cette fois comme extériorité pure, structure transcendantale
de transcendance non mêlée à du transcendant particulier. Cela veut
seulement dire que le second plan ne vient pas co-déterminer le premier ; en
revanche il lui sert de signal nécessaire, car évidemment il n'est pas
question de transcendance "en soi", auto-suffisante, tout ce à quoi prétend
justement l'empirico-idéal livré à lui-même. Donc la jouissance comme
structure de transcendance est l'Autre, corps immanent de la jouissance :
jouissance (de) l'Autre. La jouissance comme extériorité pure est rapport ou
relation : simplement il s'agit d'une relation unilatérale ("unilation") et
non bilatérale. L'identité de la jouis-sance en tant qu'Autre est cependant
une autonomie relative, déterminée par une dernière-instance que La-ruelle
appelle le "Joui" et qui n'est que la traduction de l'Un dans le lan-gage de
la non-psychanalyse. 3) Le "Joui" - équivalent encore de l'"Ego-en-ego" dans
le langage de Laruelle - détermine en-dernière-instance le plan de la
jouissance ou de la transcendance pures. Comme ce dernier ne faisait pas
cercle avec la réalité transcendante et auto-positionnelle du monde, le
"Joui" se définit à son tour comme "Joui-sans-jouissance" purement immanent
: phénoménalité sans opérativité, il est le réel donné-sans-donation, le
joui-sans-symptôme. Au niveau précédent (2), nous étions en droit de parler
d'un "sujet de la jouissance", au sens transcendantal du terme, bien qu'il
ne s'agisse certainement pas d'un sujet divisé ou d'un reste sous forme
d'objet 'a'. Alors qu'on ne peut parler d'un "Sujet-du-Joui", par exemple,
car le Réel n'est pas sujet.
5. L'inconscient et l'objet de jouissance
Revenons maintenant sur la nécessaire (quoique secondaire) distinction
de deux niveaux dans le plan transcendantal de la jouissance : il s'agit
d'un côté de l'inconscient comme syntaxe de la jouissance, niveau de la
décision proprement dite ou de l'Autre ; de l'autre côté nous avons le désir
comme réalité de la jouissance, niveau de la position ou de l'Etre. 1) On
peut à bon droit ramener la question de l'inconscient, dans sa version
lacanienne, à celle du signifiant qui est en même temps une épure du
problème philosophique de la représentation. On opposera la forme
différentielle généralisée du signifiant, soit une structure de
"représentation pour" en général qui suppose un sujet (puisque le sujet est
ce que représente ou signifie le signifiant) et la forme duale du signifiant
qui exclut au contraire toute représentation de soi au profit de la seule
présentation qui est cette fois le sujet. Du côté analytique le sujet est le
produit de la chaîne signifiante puisque, selon la fameuse définition de
Lacan, "un signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre
signifiant", le sujet divisé participant de l'un et de l'Autre ; du côté
non-analytique le sujet est seulement l'Autre, l'inconscient de la
jouissance, et c'est lui qui présente unilatéralement les signifiants rendus
à une multiplicité radicale. 2) Mais la jouissance ne se réduit pas à une
syntaxe ou à une uni-taxe inconsciente, elle correspond aussi à une
transcendance objectale non-thétique répondant elle-même à la forme
auto-positionnelle de l'objet dans le monde. Il y a donc un objet spécifique
de la jouissance qui est le résidu du complexe philosophico-analytique (soit
par exemple l'objet 'a' de Lacan) dualisé, suspendu, perdu unilatéralement.
6. L'auto-positionalité du désir dans l'analyse et le narcissisme
La théorie du narcissisme développe une série de dyades
(auto-érotisme/relation d'objet, pulsions par-tielles/moi, moi/idéal du moi,
etc.) qui forment en réalité des triades, à quelque niveau qu'on les prenne,
en s'accouplant avec la dyade suivante en guise de troisième terme. Ce
schéma est celui de l'auto-position par excellence. En revanche le supposé -
qui n'est pas pré-supposé, mais hypothèse - de la non-psychanalyse, est
qu'il y a un narcissisme philosophico-analytique, soit l'auto-positionnalité
elle-même. Ce que ne voit pas Lacan, c'est que ce fonctionnement imaginaire,
auto-réflexif, est en réalité ce qu'il appelle lui le symbolique ou la
dimension du langage (du moins peut-on affirmer cela de la première théorie
du symbolique chez Lacan, antérieure à la doctrine de la "lettre"). Mais la
structure du miroir, pour une théorie du narcissisme élargi, est justement
le "stade du langage" comme constitutif du narcissisme philosophique (ce
vaste continent de la "subjectivité philosophique"). Le fonctionnement du
symbolique lacanien est en réalité imaginaire, comme la seule théorie de la
métaphore, par exemple, suffirait à le démontrer.
7. La fonction support du matériau. L'Un et le Réel
1) La tâche de la non-psychanalyse est ici de dégager radicalement la
fonction-support de la fonction symptôme qui lui correspond dans le champ
philosophico-analytique. Ce qui doit nous amener à reformuler directement la
théorie de la jouissance en fonction de la cause de-dernière-instance, soit
l'Un lui-même ou le Réel. Rappelons les deux axiomes qui résument la
conception lacanienne de l'Un : 1) Il y a de l'Un ; 2) l'Un est l'Autre. 2)
On peut aussi présenter ces choses par le biais des thèses portant sur le
Réel. Lacan soutient la thèse du réel "impossible", parallèle à celle du "non-rapport
sexuel". C'est évidemment parce que le désir de l'homme est désir-du-Réel,
ou désir-de-l'Un (comme Etre ou comme Autre en régime philosophique), qu'une
doctrine de la castration s'impose. Du point de vue philosophico-analytique
nous sommes en présence d'une théorie élargie de l'inceste : un inceste
philosophique puisque l'Etre ou l'Autre sont en position d'objets du désir.
De son côté, la non-psychanalyse part d'un Réel qui n'est pas un
Réel-du-manque, ni celui de la plénitude, mais un Réel-Un minimal et surtout
déterminant : comme déterminé radical, il détermine unilatéralement
l'espace non-thétique de la "non-castration", autrement dit le lieu
transcendantal du (non-)Un qui suspend la résistance du symptôme
philosophico-analytique à l'Un (ou au "Joui").
8. La théorie et l'objet de connaissance
C'est donc sur une description réciproque de l'analyse et de la
non-analyse comme telles que doit s'achèver ce travail. Notre objet n'est
plus que l'essence de la théorie elle-même. On opposera le style axiomatique
de la non-analyse qui consiste à partir du Réel-Un comme donné ou pétition
minimale, et le style algébrique et/ou topologique de Lacan qui part au
contraire des axiomes du nombre, de l'"unaire" et en général de l'Un comme
Autre. On peut encore parler d'un style donationnel pour la non-analyse par
opposi-tion au style privationnel caractérisant l'analyse. Il est clair que
l'intérêt de la non-analyse est de donner à travailler et surtout à inventer
à partir du matériau psychanalytique lacanien.
9. Formation, pratique et non-pratique analytiques
Si l'on s'en tient à la position de l'analyste en 'a' dans la conception
lacanienne, on voit que la pratique confirme le style auto-privationnel de
la théorie : l'analyste incarne le semblant ou l'ambiguïté de l'objet qu'il
est et qu'il n'est pas à la fois, et l'on peut dire que sa présence rend le
manque opérant en suscitant une identification imaginaire à l'Un-comme-Autre
; soit, concrètement, à lui-même en tant qu'analyste, car l'identification
demandée ne peut se faire qu'à l'opération ou à l'analyse elle-même. Comme
l'a bien vu Lacan lui-même, le principe de la cure n'est pas autre chose que
la production d'autres objets 'a', donc la formation d'autres analystes.
Tandis que la formation du non-analyste reste un problème tout à fait
contingent, d'autant plus qu'il n'a pas à faire à des "sujets" ou à des
"cas" mais à la théorie elle-même. De toute façon il ne s'autorise
certainement pas "de lui-même", comme le demande Lacan, mais seulement du
Réel, ce qui, reconnaissons-le, ne veut rien dire sinon que cette question
se présente seulement a posteriori. Fondamentalement, plutôt que d'une
"position" en 'a', nous parlerons d'une "posture" du non-analyste en sujet
de la jouissance. Il n'a pas à gérer le semblant, mais directement à
produire la semblance en fonction du semblé initial qu'est
le Joui ou l'Un. Sa fonction est d'assurer un suspens unilatéralisant, afin
que des effets multiples s'ensuivent dans la théorie, non de conduire une
cure.