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Théories philosophiques, théories psychiatriques La mathématisation et la conceptualité Vers une non-psychiatrie
par Sylvain Létoffé
Au cours de la séance du 9 Novembre, il a été question, lors d’un exposé, de la mathématisation de la psychiatrie. Dans quelque domaine que ce soit, la mathématisation de ce domaine signifie un accroissement de la fiabilité des connaissances dont nous disposons. À un certain niveau, où la mathématisation opère, on sait que le résultat, sauf erreur de calcul, est fiable. Or on sait qu’en matière de psychiatrie, si la fiabilité de cette pratique est accrue, cela devrait se répercuter considérablement sur les usagers, les malades qui souffrent parfois considérablement, mais aussi inévitablement du côté des médecins ainsi que du personnel infirmier. Après avoir répondu à la question de savoir à quel niveau la psychiatrie se mathématise, on pourrait toutefois élargir le cadre du questionnement pour savoir s’il n’existerait pas un autre niveau d’intervention pour que cette discipline puisse trouver une fiabilité supplémentaire. En effet, la mathématisation est-elle, au final, la seule destination de ce domaine où peut-on encore espérer intervenir à un autre niveau, notamment celui des concepts de cette discipline ? D’abord, on va montrer brièvement comment la mathématisation de la psychiatrie intervient dans ce domaine. En fait le principe de cette mathématisation est simple. La procédure qu’elle convoque fait appel à un calcul statistique. Il s’agit d’établir sur un même patient deux diagnostics opérés par deux psychiatres. Puis, et c’est là qu’intervient la mathématisation, on compare et établit le taux de concordance entre les deux diagnostics. On peut dire que plus le taux de concordance est élevé, plus le diagnostic a des chances d’être fiable, plus on peut déterminer le traitement adéquat. La mathématisation intervient après une première procédure, et elle vise à reconnaître cette procédure répétée deux fois par deux personnes différentes. C’est qu’on estime que la première procédure est susceptible d’erreur, qu’au niveau du diagnostic, nous ne sommes pas certains de repérer chez un patient les mêmes troubles d’un entretien à l’autre. La mise en relation de deux diagnostics différents vise à pallier cette faillibilité du regard des psychiatres, ce qui peut faire dire ici que la devise de cette procédure pourrait être : « deux avis valent mieux qu’un ». On peut se demander si au final, la mathématisation ne vise pas à compenser un doute fondamental quant aux résultats d’une observation que l’on ne jugera jamais, quoi qu’il en soit indubitable. Ce qu’observe un médecin chez un patient, le « phénomène » même du patient, en quelque sorte, induit un discours, dont il n’est pas certain, si un autre examen est pratiqué par quelqu’un d’autre, que nous retrouvions le même. Soit que le médecin observe tout autre chose que ce que voit son collègue, soit qu’il ne voie pas du tout ce que l’autre a vu. Ou peut-être encore d’autres cas imprévus. Si les deux ont produit les mêmes observations, alors on peut dire que ces observations comportent un degré supplémentaire de fiabilité. On notera l’importance de la réussite d’une telle procédure dans n’importe quel examen psychiatrique, mais surtout dans ceux de la médecine légale où il s’agit de déterminer le profil de quelqu’un pour savoir s’il présente des dispositions ou non à commettre tel ou tel délit. Reste que cette procédure, l’observation (bien entendu aussi l’écoute) et la description semblent hautement faillibles (puisque le calcul statistique est convoqué), et il nous faut maintenant aller trouver dans le discours théorique ou la conceptualité de la psychiatrie, si cette faille peut être sinon résolue, au moins résorbée. La thèse que nous voudrions soutenir ici, c’est la nécessité de revenir sur les concepts de cette discipline (mais pas seulement), et la manière dont ils sont articulés, tout en ne déniant pas l’importance ainsi que la pertinence d’autres approches, moins orientées sur la conceptualité, par exemple celle qui s’applique à mathématiser.
La psychiatrie véhicule des philosophèmes comme elle véhicule sans doute des savoirs scientifiques. Il lui faut par exemple, sans aucun doute, construire une théorie de l’observation, de la description (parfois étayée de calculs statistiques, de calculs de fréquence de symptômes, tout le domaine de la clinique). Mais comme il a été dit plus haut, plutôt que de chercher le principe d’une distinction toujours sujette à caution pour montrer quelle est la part du philosophique et quelle est la part du scientifique, nous ne ferons que citer un exemple visant à prouver, si cela devait encore se faire, de la véracité d’une telle proposition. Cet exemple, nous le prenons dans le DSM-IV, comme nous aurions pu le prendre dans n’importe quelle autre brochure de psychiatrie de quelque tradition que ce soit. Nous le prenons plus particulièrement d’une tradition qui se voulait a-théorique, de celle qui a peut-être le plus tendu (non sans raisons) à vouloir s’émanciper de la spéculation abstraite propre à illusionner les chercheurs et les médecins (critique qui visait avant tout la psychanalyse conçue comme théorie psycho-dynamique par ses adversaires). Depuis quelques décennies, paraît régulièrement dans la psychiatrie américaine, une brochure qui tend à synthétiser tout ce que l’on sait en psychiatrie et à opérer une réforme de ce savoir. Cette brochure a pour nom DSM (Diagnostic and Statistical Manual). Dans cette brochure, on trouve une description des troubles mentaux les plus répandus. Déjà, la notion de trouble mental fait inévitablement appel à une manière de juger, ou dévaluer, donc à une théorie du jugement, de l’évaluation, du diagnostic, théorie que l’on pourrait être tenté de placer plus explicitement du côté de la réflexion ou de la pensée philosophique. Ce que nous voulons dire ici, c’est que le DSM, quoique sa tendance serait à la répudiation de certaines réflexions propres à égarer le chercheur, contient elle aussi une part de théorie, aussi a-théorique qu’il se veuille. Il contient au moins une réflexion ou une méditation sur l’observation et sur le comportement. Or, nous nous demandons comment traiter les philosophèmes fussent-ils résiduels avec d’autres notions plus proprement scientifiques, quoique nous ne disposions pas d’une méthode visant à séparer les deux, méthodes dont la pertinence est ici remise en doute. On cherche plutôt que deux traitements particuliers, un traitement théorique universel et complet. Nous trouvons des notions philosophiques d ans le DSM, même si leurs occurrences sont moins nombreuses que partout ailleurs : par exemple il est fait mention de troubles de la personnalité, troubles également de l’identité. Il y a donc en fond une méditation sur la personne, une méditation sur la personnalité comme notions. Même si elles ont l’air d’aller de soi, l’examen théorique doit montrer qu’elles ne vont pas de soi. Alors, plutôt que de mentionner diverses théories de l’identité ainsi que diverses théories de la personnalité et de la personne, il faudrait établir une théorie unifiée de la psychiatrie et de la philosophie. Nous nous acheminerions alors vers une non-psychiatrie. Une théorie unifiée (ou non-psychiatrique) de la personne et une théorie unifiée de l’identité.
La non-psychiatrie pourrait être l’utilisation de la théorie psychiatrique (philosophie et psychiatrie proprement dite) issue des recherches non-philosophiques de François Laruelle. Elle n’est bien évidemment pas une antipsychiatrie. La théorie non-philosophique de la psychiatrie peut prendre pour matériau l’antipsychiatrie elle-même, comme elle peut prendre les théories cognitives comportementales, la psychanalyse, la schizo-analyse, la dasein-analyse comme matériaux, qu’il s’agira de traiter. D’ordinaire, toutes ces théories se disputent en ce qui concerne la théorie, là elles deviennent le champ de travail de psychiatres (de psychologues également), mais aussi de patients désireux d’entreprendre une démarche active de guérison, et en réalité toute personne. Cette non-psychiatrie viserait à exhiber les structures de pensée que mobilise pour son établissement la psychiatrie (scientifique+ philosophique) pour montrer qu’un autre savoir du psychiatre est possible, qu’un autre savoir du patient est possible également. Pour résumer ici, ce serait une théorie qui ne déciderait pas du Réel humain comme ont tendance à faire des entreprises théoriques concurrentes. Elles sont concurrentes de toujours estimer que leur décision concernant l’humain est toujours la mieux fondée. Ici, on s’achemine vers une théorie non-décisionnelle de l’Humain. Pour travailler de la sorte, il faut poser l’égale pertinence quant au Réel, de toutes ces théories, de manière d’être en mesure de les traiter toutes suivant une rigueur identique, à chaque fois, plutôt qu’une fois pour toutes.
***
En second lieu, nous prendrons pour exemple de cette sorte d’analyse un cas de pathologie telle que répertorié par les psychiatres sous le nom de schizophrénie. Ce terme est déjà problématique en lui-même, nous allons voir pourquoi (avec la notion de coupure). Nous prendrons l’exemple de cette notion répandue dans la littérature psychiatrique, et qui a donné lieu à des polémiques tout au long du siècle dernier. Si l’on examine la manière dont est conçue la schizophrénie, alors on retrouve, de manière inévitable, une certaine conception de l’humain. Nous allons pour cela nous appuyer sur l’exemple de cette maladie, et nous verrons ce que dit en creux ce discours, c’est-à-dire aussi ce qu’il ne dit pas. Il s’agit simplement, ici, de la description médicale du trouble dissociatif reconnu comme symptôme de cette maladie. « Il constitue le syndrome principal des malades schizophréniques dans la clinique française. Sa première étape, la plus initiale, est la dépersonnalisation, qui consiste en un sentiment de perte de l'unité et de l'intégrité psychique et physique, un sentiment de transformation interne, de sa propre identité, que les patients rapportent parfois comme étant le sentiment de devenir fou. La dépersonnalisation n'est pas pathognomonique du syndrome dissociatif schizophrénique. En effet, c'est un symptôme assez fréquent en pathologie psychiatrique, puisque l'on peut le constater dans les crises d'angoisse aiguë, les attaques de panique, ou toute perturbation associée à une angoisse intense. Dans les schizophrénies, le syndrome de dépersonnalisation est durable et peut conduire le patient à avoir le sentiment de ne plus être lui-même, de se transformer. Ceci entraîne parfois des angoisses de morcellement corporel, d'anéantissement, très caractéristiques (sentiment que le cerveau s'écoule, que les membres changent de forme, tombent, que le sujet est possédé …). Certains patients, au début de l'évolution de leurs troubles, peuvent ainsi vérifier des heures durant devant le miroir, ou en se palpant, leur intégrité physique. Fréquemment associée à la dépersonnalisation, on peut constater une déréalisation. Il s'agit d'une impression de transformation de ce qui est extérieur au sujet : sentiment de modification de l'ambiance, d'étrangeté. Ces phénomènes de dépersonnalisation-déréalisation sont rapidement repris, chez les schizophrènes en phase active de leur maladie, dans une activité délirante (à thèmes corporels, de possession, d'influence, ou de persécution émanant du contexte extérieur jugé transformé). »[1]
« Analyse » conceptuelle proprement dite
I : Un sentiment de perte de l'unité et de l'intégrité psychique et physique.
Voici le premier énoncé de cette psychiatrie de la schizophrénie concernant le syndrome de la da dissociation. Nous allons formuler d’autres énoncés proches de celui-ci et qui permettent de mieux comprendre la structuration de celui-ci. D’abord le schizophrène peut être dit celui qui sent une perte. Ou plus précisément, celui qui dit sentir une perte de son unité et de son intégrité psychique et physique. Autrement dit quelqu’un de non schizophrène est quelqu’un qui n’a pas ce problème : il est une unité psychique et physique. Avant, le schizophrène était quelqu’un de normal, il était cette unité d’une dualité d’un corps et d’un esprit. Maintenant, il entre dans une autre phase où il est dit perdre cette unité : il est dit se dissocier. Comme si maintenant il était un corps, et un esprit dissociés. Un esprit qui ne correspondrait plus à ce corps. Ou un corps qui ne correspondrait plus à cet esprit. Dans l’unité psychique et physique, l’un correspond avec l’autre. Dans la perte de cette unité, l’un ne correspond plus avec l’autre, le corps ne correspond plus avec l’esprit. Une première remarque est maintenant possible : ici on dispose d’une conception suivant laquelle l’homme est âme et corps. On pourrait dire, de manière un peu caricaturale, qu’il s’agit d’une position platonicienne standard, et que cette position est susceptible d’être discutée. Nous repérons ici un philosophème qui comme tel, dans la tradition philosophique rencontre de multiples variantes et interprétations, ainsi que des positions opposées. En effet, certains philosophes remettront en cause ce principe d’une hiérarchie entre l’âme et le corps ou entre somatisme et psychisme, d’autres privilégierons un prééminence de l’âme sur le corps, d’autre du corps sur l’âme, d’autres variantes sont encore possibles. En réalité , ce conflit de positions va plus loin puisqu’il débouche sur un déplacement important des concepts, âme et corps comme termes étant abandonnés pour d’autres concepts jugés plus opératoires (tout du moins dans certains autres courants). Quoiqu’il en soit, si l’on conserve ces termes, on peut voir que les positions peuvent varier, et cette variation s’opère lorsqu’on conçoit un changement ou un renversement de hiérarchie. Ainsi, dans le platonisme, ce qui a la primauté, c’est l’âme sur le corps, alors qu’avec Nietzsche on voit que c’est le corps qui a la primauté. Ce que nous cherchons ici à montrer, c’est qu’au stade où nous en sommes dans l’examen d’une description d’un trouble psychiatrique, c’est qu’il met en jeu des notions qui ne sont pas sans faire intervenir des concepts philosophiques, concepts philosophiques utilisés pour les besoins de la médecine psychiatrique. On pourrait aller bien plus loin dans cette analyse des premiers termes de la description du syndrome de dissociation, mais on préfère ici poursuivre pour montrer que cette utilisation de la conceptualité va bien plus loin que le simple emprunt de concept, puisqu’en réalité, ce qui est immédiatement utilisé, c’est la structure philosophique de penser. On montrera plus bas, qu’une autre structure de pensée est envisageable, celle qui ne décide pas du Réel.
II. Un sentiment de transformation interne, de sa propre identité, que les patients rapportent parfois comme étant le sentiment de devenir fou.
Si, plus haut on a parlé de l’intervention d’une conceptualité philosophique, ici toujours présente, il faut préciser que cette intervention va bien au-delà du concept philosophique, dans l’utilisation même d’un schème (décionnel) de pensée (à l’égard du Réel) qui s’il n’est pas exhibé, reste tout à fait inaperçu. On insiste ici sur le fait que les patients « rapportent » un « sentiment de transformation interne ». Ce sentiment de transformation interne pose un problème d’interprétation. Celui qui est dit les éprouver, qui se dit les éprouver, interprète un vécu et ce vécu, il est dit qu’il est un vécu de transformation. Ensuite, le médecin ou le soignant, rapporte le propos du patient qui dit éprouver cette transformation interne. Un problème se fait jour par rapport à la réception de tels contenus de pensée. Ce qui est sous-tendu, c’est que la transformation du patient, de la personne, de l’individu, est réelle. On en vient à enchaîner rapidement, mais trop rapidement peut-être, en disant que ce qu’éprouve réellement un patient ou un malade schizophrène est une transformation : le réel de schizophrénie est transformation. L’humain est alors considéré comme celui qui est en train de se transformer, comme celui qui est en train de devenir autre, qui le sent, et qui en fait état en le rapportant, vu que cette transformation (dite réelle) pose problème. Or la transformation en question, est celle, problématique de son identité. Il y a un important problème à affirmer que ce qui se transforme c’est l’identité de la personne du patient. Ce problème vient de ce qu’on suppose que l’identité est susceptible de troubles, de variations, bref de transformations. Le patient schizophrène est victime une première fois d’un état inhabituel, et qu’il ressent comme douloureux. Mais ne risque-t-il pas de devenir à son tour une deuxième fois victime dans la mesure où on l’aura interprété comme celui qui perd son identité (qui peut-être en gagne une autre) ? Ce problème est de taille. Ce problème est interprété de manière philosophique lorsqu’on pensera que l’identité est susceptible de transformation. Lorsqu’on pense que l’identité ne peut se transformer du fait qu’elle (est) identité, on pensera de manière non-psychiatrique. Mais on n’aura pas résolu le problème du patient, ou notre propre problème. On se sera imposé une contrainte théorique qui consiste à penser en toute logique que l’identité ne se divise pas, et ne peut être affectée. Et peut-être alors, la tournure philosophique de pensée consistant à dire que l’identité est troublée, altérée, pourra être conçue comme une erreur de pensée, une illusion. Une identité ne reste qu’identité, et cela en toute logique. Lorsqu’on dit que l’identité diffère, comment peut-on parler d’identité ? L’identité reste, et peut-être n’a-t-elle même aucun besoin de rester du fait de son identité. Du coup, tout un travail se dessine, consistant à appréhender les philosophèmes où cette violence à l’Identité est cachée. On dira que penser avec cette contrainte axiomatique d’une identité-rien-qu’identité nous amène vers la théorie unifiée de la philosophie et de la psychiatrie. Cela entraînera, pour la théorie, un remaniement qui consiste à déduire de cet axiome, ce qu’il implique. On pourrait dire qu’il s’agit-là encore d’une philosophie, mais à la différence des philosophies, elle ne se posera plus, à l’égard du réel, comme suffisante. Sous la thématique du devenir, on peut aborder la question de la schizophrénie, mais on le fait de manière philosophique, car on pense qu’un devenir est susceptible d’affecter l’identité. C’est le cas de la philosophie schizo-analytique, qui se voulait une psychiatrie matérialiste. Il faut alors, pour « reconnaître » un schizophrène, qu’il fasse état d’une transformation remettant en cause sa constitution présente qu’il interprète comme sa propre identité. Le schizophrène est quelqu’un qui sent qu’il devient quelqu’un d’autre et que cette transformation indispose, parce qu’elle ne semble pas programmée par lui. Qu’une identité puisse être transformée, c’est ce que toute philosophie présuppose (selon la non-philosophie). Une philosophie ne peut se constituer sans présupposer une altération de l’identité, notamment grâce ou à cause du temps. Il nous faut une non-philosophie pour que cette identité ne puisse être conçue que comme identité, sans transformation possible. La question de l’identité du schizophrène, identité transformée, retentit dans la formulation populaire de cette affection lorsqu’on prononce le terme de double personnalité. Or, elle suppose que ce qui fait qu’un individu est un individu, son identité, est sujette à variation. Quant à savoir s’il vit vraiment une transformation de l’identité, on ne peut trancher. Que ce soit une interprétation pour dire autre chose, voilà qui doit être pointé. Lorsqu’on parle d’une telle transformation, on évoque immédiatement le vécu du schizophrène, et l’on évoque aussi le discours sur ce vécu. Quant à savoir si ce discours du vécu recouvre le vécu lui-même ou lui corresponde, c’est encore un questionnement philosophique. On pourrait plutôt faire une séparation nette entre l’identité de vécu de ce vécu et le discours de ce vécu. Dans la philosophie, on présuppose toujours une réversibilité des termes, le vécu conditionnant le discours, tantôt conditionné par le discours. On ne peut malheureusement pas non plus travailler dans toute sa complexité cette distinction. Mais on peut noter qu’elle est recouverte par l’intervention du psychiatre, qui se doit lui aussi d’interpréter ce que dit un patient et ce qu’il vit. Il va dire quelque chose de ce que dit son patient de son vécu. Nous arrivons à un processus de recouvrement de l’interprétation par une autre interprétation, si bien que le vécu est d’emblée comme refoulé deux fois de suite par un discours qui prétend valoir pour lui, être sa vérité. On pourrait envisager une psychiatrie qui ne s’embarrasse pas d’un tel mécanisme de recouvrement, pour éviter les illusions d’un discours se prenant pour le réel-de-vécu. Nous en arrivons au terme même de schizophrénie : c’est que le réel de schizophrénie est tout de suite interprété comme scission du vécu lui-même, comme si le vécu pouvait être réellement scindé, alors que c’est ici le langage qui croit scinder le vécu. On met ici, de manière schématique une illusion propre à un discours qui se présuppose comme le réel-de l’identité, ou le réel-vécu, qui se pose lui-même comme le réel de ce dont il parle : c’est ce qu’en terme de non-philosophie nous nommons une autoposition. Le patient schizophrène, peut être également victime de cette illusion. Il faut, à ce point de l’analyse parler de la référence que nous venons d’évoquer et qui sert de fil conducteur de cette analyse. Il s’agit d’une théorie contemporaine, la non-philosophie qu’il faut se garder tout de suite de comprendre comme une négation de la philosophie ou d’une quelconque volonté de vouloir s’en passer. Le nom de cette théorie déclenche immédiatement toutes sortes de confusions qui font qu’on la rejette ou qu’on la regarde avec inquiétude alors qu’elle peut constituer un outil pour permettre de mettre en évidence les structures de la philosophie ( des multiples philosophies), et ses invariants, qui sont des mécanismes de pensée qu’on n’essaie plus de mobiliser, mais que l’on décrit d’une manière non-philosophique. Cette théorie a été mise en place par François Laruelle, professeur de philosophie à Paris X. Il s’agit d’envisager de travailler suivant des procédures que la tradition n’a pas pu mettre en place du fait des présupposés ontologiques qu’elle mobilisait à chaque fois pour se constituer : un réel susceptible d’être mélangé. L’importance que l’on accorde ici à la conceptualité de la psychiatrie et à son analyse plutôt qu’à sa mathématisation se justifie maintenant. C’est qu’en mettant en œuvre une mathématisation tout en travaillant avec le même dispositif conceptuel, on peut certes obtenir une amélioration de la procédure, mais quant à l’architecture sous-jacente, elle demeure intacte, bien qu’alors elle pourrait faire l’objet d’un traitement théorique. Or, si on laisse intact un tel édifice on continue de travailler comme si cet édifice était valide alors qu’il présente tous les signes de présence de philosophèmes non critiqués. Il faut noter que le DSM IV qui se veut athéorique, n’a pas opéré la réforme de fond qu’il prétend. Il ne s’agit que d’un remaniement de concepts, avec toujours des préjugés gréco-occidentaux sur l’homme, avec donc les mêmes mécanismes de forçage, sinon pires, que l’on trouve dans la psychiatrie qui la précède. Mais il faut nuancer notre propos ici. Il est bien évident qu’à de multiples égards, la brochure DSM constitue un progrès, qu’elle a été conçue dans un esprit de justice et de prévenance à l’égard des patients, qui pouvaient faire l’objet de diagnostics erronés. C’est pour prévenir ces diagnostics erronés, douteux, que cette brochure a été mise en circulation. Mais la psychiatrie a besoin d’un théorie contrairement à ce que semble prôner les tenant du DSM, ou tout du moins certains d’entre-eux..
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Dans l’exposé du 9 Novembre, était présentée comme un progrès la mathématisation de la psychiatrie. À bien des égards, cette mathématisation en constitue un, et il serait absurde de le nier. Cependant, nous ne partageons cet enthousiasme, que de manière modérée, pour les raisons théoriques que nous avons évoquées plus haut. Le parti pris théorique du DSM risque aussi de ne faire que confirmer comme acquis et comme valide tout un système de pensée qui décide de manière qui pourrait être autoritaire (mais il resterait à le montrer, mais on ne le peut ici) de l’essence de l’humain. Concernant la mathématisation en général, elle est souvent présentée comme la voie vers la science par certain de ses tenants. Pour ce qui concerne la psychiatrie, on pourrait dire de manière plus nuancée qu’elle constitue une voie qui ne doit pas se présenter comme exclusive des autres. Une non-psychiatrie pourrait constituer la théorie-méthode pour l’exploration de chaque voie ; théorie expérimentale dans la mesure où elle devrait, les explorant, en transformer à chaque fois les réquisits pour évaluer ce que cela donne au niveau de la théorie nouvellement transformée. On a vu dans cet exposé qu’il y avait bien, au moins dans cette description de la schizophrénie, une manière de penser l’humain, qui est une décision sur l’humain, sur son être. Cette décision remonte au moins à l’antiquité (elle en est une parmi d’autres qu’il faudrait examiner également) ; mais tant qu’on la critique pour imposer une autre décision, nous ne faisons que reproduire ce geste. Alors que si l’humain, dans un axiome, est pensé comme Indécidé, condition de toute décision, cela change fondamentalement la théorie, qui devient une théorie non-décisionnelle (dont les effets sont à produire théoriquement par un travail d’examinen de la théorie philosophique et psychiatrique proprement dite). Dans le DSM IV, est reconnu comme schizophrène quelqu’un qui délire.
« On trouvait qu’il parlait mal car il était simplement devenu inapte à parler notre langage pour rendre compte de ce qu’il avait vécu – et moi d’entre-apercevoir, à travers des bribes frappantes de son discours par ailleurs incompréhensible, cette expérience, en remontant les quelques fils que j’arrivais à saisir, et qui me firent voir en retour qu’il était en train de forger devant nous, bien qu’avec peu de succès, un langage capable de rapporter ce qu’il avait vécu au plus fort du chaos ; et il était par conséquent abusif de dire qu’il parlait plus ou moins bien que nous : il parlait, et c’était nous qui étions bafouilleurs, aphasiques, peut-être mêmes muets et aphones…. »[2]
C’est sur cette citation que nous terminons cet exposé sur la mathématisation de la psychiatrie, citation qui permet de montrer tout le dilemme qu’à chaque fois nous pouvons rencontrer concernant la psychiatrie. Et une mathématisation, ne peut, selon toute vraisemblance, être en seule en mesure de le trancher. On risquera toujours à l’égard de quelqu’un de lui faire du tort par nos jugements, plutôt que de songer au moyen de liquider tout tort, comme si le tort était évitable, il faudrait se demander comment nous pouvons lui causer le minimum de torts. On éviterait peut-être de causer du tort supplémentaire (aux patients mais pas seulement) dans la mesure où toutes les ressources de chaque théorie seraient mises sur un pied d’égalité (à l’égard du Réel). Et qu’à cette occasion, nous nous donnions la chance d’explorer chacune d’entre elles, plutôt qu’une seule à l’exclusion de toutes les autres.
Réponses aux questions :
Question 1 : cet exposé concerne-t-il la mathématisation de la psychiatrie ou sa conceptualisation ?
Réponse 1 : cet exposé concerne les deux, peut-être plus particulièrement la conceptualisation, mais l’approche théorique proposée affecte également la mathématisation. On cherche le principe d’une théorie unifiée où les caractères philosophiques et scientifiques sont unifiés en dernière instance par le Réel. Or, il y a peut-être bien une mathématisation de la psychiatrie, mais il y a aussi certainement une théorisation d’ordre philosophique de cette mathématisation. On cherche une approche identiquement philosophique et scientifique car la psychiatrie ne peut se passer de certaines méthodes de calcul, pas plus qu’elle ne peut se passer d’une conceptualisation comportant des philosophème. Reste que cet exposé a été composé à l’occasion d’un autre exposé sur la psychiatrie et sa mathématisation. Il a d’abord été conçu comme une réaction par rapport à une conceptualisation de la mathématisation qui m’a parue plutôt scientiste. Alors, il est vrai que la mathématisation intervient secondairement par rapport à la conceptualisation. Mais quant à moi, je suis enclin à penser que cette distinction comporte encore des présupposés philosophiques qu’il s’agirait d’expliciter. Aussi, on pourrait concevoir la non-psychiatrie comme théorie unifiée de mathématisation (conceptualisée) et conceptualisation (mathémathisante, mathématique ?) Il ressort de cette question que la mathématisation semble devoir être aussi conceptualisée.
Question 2 : la théorie selon laquelle nous avons un corps et une âme n'est pas spécifiquement philosophique, cela relève tout aussi bien de ce qu'on appelle la "psychologie naïve". Quant aux théories philosophiques concernant l'âme et le corps, elles sont variées.
Réponse 2 : quoiqu’il en soit du statut de ces notions, ces notions sont des philosophèmes. Et si la psychiatrie emprunte des notions plutôt qu’à la philosophie, à la psychologie naïve, cela est problématique et quelque peu inquiétant. Une non-psychiatrie emprunte plutôt son matériau à la philosophie qui est plus théorique, plus établie, plus argumentée. Les philosophies de l’âme et du corps sont multiples, il est vrai, et cela n’est point contestable. Pourtant, on peut mettre en évidence des schèmes invariants, notamment dans la décision qu’implique ces schèmes. Une théorie non-décisionnelle du Réel-Un est capable de montrer l’invariance de toutes ces philosophies en tant qu’elles décident du réel et plutôt de manière autoritaire. S’il en était autrement, comment expliquer la guerre perpétuelle que se vouent les philosophies ? Si elles se vouent une guerre, c’est parce que chacune se veut suffisante quant au Réel.Geste qu’on lèvera en non-philosophie en mettant toutes les décisions sur un plan d’équivalence. Mais l’explication de cette approche est très complexe.
Question 3 : la description (sentiment de perte de l'unité) n'est pas une invention gratuite des psychiatres (une "décision" qui pourrait être autre), elle se propose de synthétiser les mots que leurs patients mettent sur leur douleur. Sans doute est-il possible, en revenant à ces mots là, de montrer que cette description trahit les mots des patients : mais vous ne le faites pas. Bien au contraire, vous vous contentez de désigner la possibilité qu'il y ait trahison, et on a dès lors l'impression que les psychiatres forgeaient une description à partir de rien.
Réponse 3 : si j’ai laissé entendre dans cet exposé que la description était une invention gratuite des médecins psychiatres ce n’ai pas ce qu’ai j’ai essayé de dire. Il s’agissait par contre, sans aucune ambiguïté, de contester l’idée suivant laquelle cette description valait du Réel. Par exemple la perte de l’unité, cette description quant au Réel est du point de vue non-psychiatrique (qui n’en est plus un) complètement illusoire. Mais en effet, il est précisé par les médecins qu’il s’agit d’un sentiment, soit d’un contenu de pensée, d’une pensée qui pense que le Réel peut être scindé ou divisé, ou perdre son unité. Mais le réel rien-qu’Un n’est plus une unité synthétique (une unité est toujours susceptible d’être divisée ou scindée (par exemple l’unité âme/corps), il (est) rien qu’Un suivant l’axiome que nous avons librement choisis d’effectuer par la suite. Dit autrement le vécu ne connaît pas de scission. Cette thèse peut sembler dogmatique, mais il ne s’agit pas d’une thèse. Du coup, nous pouvons revenir aux questions précédentes : ces descriptions mobilisent des philosophèmes qu’il s’agit maintenant de critiquer quant à leur prétention de valoir pour le Réel. Reste l’opération délicate et concrète de savoir que doit faire un médecin si un patient lui rapporte un sentiment de perte de l’unité. Un malade a-t-il jamais parlé ainsi ? C’est possible en fait. Peut-être avais-je le sentiment que les médecins eux-mêmes y croient, qu’eux-mêmes lorsqu’ils parlent où font leurs rapports écrivent : le patient est (entendons réellement) dissocié, le patient a perdu le sens du Réel, le patient est coupé du Réel…Or les médecins aussi portent une responsabilité lorsqu’il s’agit d’interpréter la douleur réelle ainsi. Comment alors la thérapeutique peut-elle se mettre en place ? Cela risque d’être une thérapie qui fait violence aux patients, voulant de toutes forces réconcilier un vécu qui n’a jamais été dissocié (en-Réel). La non-psychiatrie établit alors qu’il ne s’agit pas de cela. Que l’opération de thérapie ne consiste certainement pas à réconcilier le vécu avec lui-même comme s’il devait être en rapport circulaire à soi. Reste alors à déterminer en dernière-instance (en-Réel) une thérapeutique unifiée qui doit recourir à toutes les théories (philosophico-psychiatriques) pour les transformer. On pourrait appeler cette thérapeutique une thérapeutique déterminée en dernière instance plutôt qu’une thérapeutique supposée déterminante du Réel (comme ont tendances à croire toutes les entreprises de réforme de la psychiatrie d’inspiration philosophiques ou autre, en réalité toutes philosophiques, schizo-analyse, thérapies cognitives comportementales, dasein-analyse, psychanalyse etc…
Question 4 : Pour synthétiser : vous écrivez à juste titre que la prétention à proposer une description pure, dépourvue de toute théorie, est outrée. Cela n'a pas pour conséquence que le contraire est vrai, à savoir que toute description soit tellement saturée de théorie qu'elle ne laisse aucune place aux données empiriques.
Réponse 4 : Une description empirique doit rester empirique. Mais l’empirique philosophique est immédiatement investi dans la tâche d’extraction des a-priori de l’expérience, ces a-priori immédiatement connectés à leur condition transcendantale. Le système empirique, a-priori, transcendantal est bientôt confondu avec le Réel. La non-psychiatrie entend montrer que le Réel ne fait pas système ou machine (schizo-analyse). La non-psychiatrie, dans sa phase d’élaboration devra nécessairement être cette théorie qui se laisse déterminer en dernière instance par le Réel en transformant la pensée qui se veut équivalente au Réel (la pensée spéculaire philosophique) : cela implique bien évidemment un travail effectif et attentif du psychiatre par rapport à chaque patient, un travail plein avec chaque patient, qu’il puisse réfléchir pleinement sur le cas de chaque patient, que le patient puisse à son tour trouver des conditions favorables pour se sortir de ce pétrin le plus vite. Ce qui remet en cause bien évidemment la psychiatrie actuelle, frénétique, ou les patients ainsi que les médecins sont victimes d’une cadence de traitement véritablement infernale. Déjà, le DSM IV avait tenté de limiter cette infernale exploitation par l’utilisation de la mathématisation. La mathématisation dont il était question constituait une phase par laquelle on s’intéressait deux fois plutôt qu’une au patient (constituait alors une sorte de progrès social comme pouvait dire le médecin qui a intervenu dans ce séminaire) , mais seulement pour dire exactement les mêmes choses au final, ce qui est très inquiétant. Pour cela, le DSM constitue une régression par rapport à la psychanalyse, qui n’a pas opté encore pour le traitement industriel, ou à la chaîne des patients et à l’exploitation forcenée du personnel. Freud, le médecin psychiatre, opère pour chaque patient une théorie, il y a autant de théorie chez lui que de patients, voilà pourquoi sa pensée est déconcertante. Elle ne les réduit pas à des types assimilables les uns aux autres. Mais nous nous déplaçons vers des considérations politiques et vers des revendications multiples de la part des patients et des médecins par rapport aux pouvoirs publique. Mais le même constat est sans doute observable dans d’autres secteurs d’activité, notamment à l’éducation. Mais il ne faudrait pas prendre la non-psychiatrie pour une théorie qui se résoudrait finalement à demander des moyens supplémentaires (bien que manifestement dans les institutions publiques la psychiatrie nécessiterait avec certitude des moyens supplémentaires (à déterminer à chaque fois)). Il ne s’agit pas de cela. Elle pourrait pointer par contre le fait que les critiques de la psychiatrie se contentent de monter les patients contre les médecins. Je pense que tant qu’on se contente de monter les uns contre les autres, le problème n’est pas résolu, et ne le sera pas. Il ne peut l’être une fois pour toutes, mais une fois chaque-fois : telle serait alors la devise générale de la non-psychiatrie issue de la non-philosophie. Dernière remarque à ce propos : il n’est pas dit que le coût d’une autre politique de la psychiatrie serait alors si exorbitant. Elles coûterait certainement moins en dommages collatéraux comme aiment à dire les experts militaires.
[1] Cette description a été extraite d’un site consacré à la psychiatrie, dont nous avons perdu la référence. Elle ne constitue qu’un exemple du genre d’analyse que nous sommes susceptibles de trouver à ce propos. [2] M. B. KACEM., L’antéforme, Tristram, Pau, 1997
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