La Non-philosophie

un site de  Didier Moulinier

Pensée non-européenne

 

 

Uni-vers Non-philosophiques

 
Accueil
De la Non-Philosophie
Non-Psychanalyse
Non-Psychiatrie
Non-Antropologie
Non-Pédagogie
Pensée non-européenne
Non-Poétique
Non-Encyclopédie
Non-Religion
Non-Economie
Non-Politique
De la Philosophie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visions non-philosophiques et non-européennes

de l'Europe

 

 

 

D'après une lecture de :

 

Serge Valdinoci ; François Laruelle
Danilo di Mano de Almeida, "Nous, les non-européens"
in Non-Philosophie, le Collectif, Discipline hérétique, Paris, Kimé, 199
Danilo di Mano de Almeida, Pour une imagination non-européenne
Paris, Kimé, 2002

 

 

 

 

On appelle cosmopolitisme toute philosophie définissant l'être humain comme citoyen de l'univers - aujourd'hui on dirait comme citoyen du monde, citoyen international, voire "inter-naute" -, et j'ajouterais plus largement comme individu culturel. De ce point de vue, je ne connais pas de philosophie plus farouchement anticosmopolitique que celle de Serge Valdinoci. Ce dernier tente d'inscrire sa pensée dans une europe interne (soit en-europe) qui n'a rien à voir avec les fantasmes politiquement et culturellement réactionnaires qui courent encore de ci de là. Avant de poursuivre, signalons à ce propos une étrange similitude avec un ouvrage bien oublié aujourd'hui, écrit dans les années cinquante par un auteur lui-même assez occulté (et à vrai dire un peu douteux) : il s'agit d'Assomption de l'Europe de Raymond Abellio. Rien à voir a priori entre Abellio et Valdinoci, sauf que tous deux se réclament également du dernier Husserl, celui de la Krisis, et partent d'une même problématique, celle de l'intersubjectivité. Toutefois leurs interprétations divergent totalement : le premier parle d'"assomption" et de "structure absolue quaternaire", se référant sans cesse à la tradition biblique, et confond en réalité l'Europe avec l'Occident spirituel, dans une vision certes réactionnaire mais non vulgaire ; le second parle d'"effondrement" et de structure en "zigzag", coupant court à toute pensée d'ordre culturel, et détache d'une europe réelle et immanente le concept d'Europe-philosophie, c'est-à-dire l'Europe comme site principal de la philosophie. Occupons-nous maintenant et seulement de Valdinoci, et de sa méthode baptisée "europanalyse". Celle-ci reprend l'hypothèse non-philosophique du Réel immanent, mais s'écarte pourtant de la non-philosophie laruellienne sur un point essentiel : l'"In" (ou l'"interne") qui remplace ici l'Un, est une instance de co-naissance vécue, soit la pensée même comme invention réelle. Pour Valdinoci, l'"Un" désigne bien le Réel absolu comme étant l'impensé gréco-philosophique, mais se limite à cette fonction de désignation sans introduire véritablement au réel de pensée. L'"europe" (avec une minuscule) est l'autre nom de cette équivalence du réel et de la pensée, mais posée en immanence, et non dans le rapport transcendantal de l'intérieur et de l'extérieur, comme en Europe-philosophie. Cette dernière expression (avec une majuscule) désigne le phénomène culturel gréco-judaïque sous sa forme maîtresse qu'est justement la philosophie ou la pensée conceptuelle. Rien d'autre ne fonde ni ne justifie l'existence de l'Europe. Tandis qu'en europe immanente, réelle, prédomine une pensée antéprédicative et antéculturelle qui, à la vérité, est la source vive de la rationalité philosophique. C'est l'Europe philosophie qui est prélevée sur l'europe réelle, de sorte que la problématique du fondement le cède à celle d'un "ef-fondrement" plus abyssal, en l'interne. Seulement, pour cerner cette essence européenne de la philosophie, par-delà son marquage et son origine culturels grecs, il faut procéder à une analyse réelle, à une "europanalyse" de la philosophie : oeuvrant dans le noir de l'effondré vertical européen, plutôt que dans le jour horizontal de l'Europe philosophie (dont "les Lumières" ne sont qu'une occurrence), la pensée analytique réelle se meut dans une naïveté culturelle radicale. Valdinoci reproche d'ailleurs à la non-philosophie de concourir à une "couverture culturelle à structure philosophique (stoïcienne)", et de ne pas se plier à une autonomie de pensée suffisante. Ces quelques lignes de présentation témoignent très mal, il faut le dire, de la puissance de pensée tout à fait hors norme de cet auteur, dont l'inventivité et la rigueur nous laissent le plus souvent pantois. Seulement, aux yeux du non-philosophe, l'europanalyse reconduit bien un défaut majeur de la forme-philosophie, soit la circularité de l'auto-référence et de l'autonomie, disons de l'auto- en général, car même produite en interne ou en immanence, la pensée inventive du réel n'équivaudra jamais à la pensée selon le Réel - dernière instance qu'il est hors de question de confondre avec la pensée, fût-elle non-philosophique. L'idéologie de la pensée en général, et spécialement de la supériorité, de l'auto-suffisance de la pensée, ne signe-t-elle pas irréductiblement la foi philosophique ?

Il se trouve que c'est par défiance envers la suffisance philosophique, précisément, que le philosophe brésilien Danilo di Manno de Almeida conteste toute référence à l'Europe - fût-elle immanente - et revendique pour sa part une posture résolument non-européenne. Plus exactement il tente d'établir un rapprochement, qui soit un non-rapport plutôt qu'un classique rapport de dépendance, entre la théorie non-philosophique de Laruelle et les philosophies de la libération actuelles du continent sud-américain. Un dialogue doit être possible entre une non-philosophie venue d'Europe, capable d'analyser les présupposés philosophiques et culturels de celle-ci, et une pensée - elle-même philosophique ? c'est toute la question - localement mais résolument sud-américaine, par conséquent non-européenne. On voit bien tout l'intérêt de la non-philosophie qui, sur la base du "Réel" et de la "Détermination-de-dernière-instance" se présente également comme une théorie du non-rapport, pour une génération de penseurs sud-américains quelque peu lassés de devoir se positionner à l'aune de telle ou telle doctrine européenne, et d'entretenir un commerce fait pour les désavantager aussi bien intellectuellement, culturellement, qu'économiquement. Il y a beau temps, en effet, que le mode du rapport ne "rapporte" qu'aux dominants et aux exploitants. Ainsi, sans prétendre le moins du monde "importer" la non-philosophie en Amérique latine (cela serait contradictoire et reconduirait une domination de l'autre côté), De Almeida établit que le "non" de la non-philosophie, destiné à s'affranchir de la suffisance philosophique, "rejoint" - même s'il n'y a pas de "rapport", il y a moyen de s'entendre - le "non" de libération des philosophes sud-américains - thématique se présentant comme incontournable sur ce continent. De Almeida ("Nous, les non-européens", in Non-Philosophie, le Collectif, Discipline hérétique, Paris, Kimé, 1998) n'a aucune difficulté à nous convaincre de l'étroite relation entre les préjugés eurocentristes, parfois grossiers, qui émaillent la philosophie européenne et cette suffisance philosophique congénitale qui tend à identifier la Philosophie avec l'Europe, au nom de la Raison, des Lumières, de la Science, ou autre chose. Cela vaut de Hegel, au premier chef, pour qui le présent éternel de la philosophie (la Raison) se réalise évidemment en Europe, à l'exclusion de l'Asie qui n'est jamais que son passé, de l'Amérique qui est son annexe, et de l'Afrique qui pour lui ne fait pas partie du monde historique. Marx et Engels n'ont pas mieux fait, eux qui entendent soumettre l'ensemble de la Terre à une logique révolutionnaire prolétarienne, dont la réussite est d'abord centrée sur l'Europe, appelée ensuite à fournir un modèle de libération pour tous les peuples. Husserl, de son côté, ose écrire dans la Krisis : "nous ne nous indianiserons (par exemple) jamais", persuadé que l'"humanité européenne" et donc la philosophie conservent un rôle phare en maintenant bien haut le flambeau de la réflexion théorétique, qu'elle a reçu et héritage et qu'elle doit transmettre à l'humanité tout entière. Mieux vaut ne pas aborder le cas Heidegger, qui met carrément en connexion la question de l'Etre avec le destin politique quelque peu ambigu de l'Europe. L'europanalyse de Vadinoci n'échappe pas - on s'en doute bien - à la critique et se voit elle-même taxée d'eurocentisme. Il me semble cependant que De Almeida se trompe lourdement à ce propos. Il reproche à Valdinoci de définir la philosophie comme l'a priori culturel de l'Europe, ou d'écrire que seule l'Europe est de part en part philosophique. C'est pourtant ce qu'il affirme lui-même, peu ou prou ! Plus précisément De Almeida veut bien admettre l'européanité de la philosophie en tant qu'elle est dominante et aliénante, mais il n'admet pas l'idée d'une fondation théorique de la philosophie en Europe. Or il ne faut pas oublier que l'Europe philosophie, pour Valdinoci, n'existe qu'en contrepoint d'une europe immanente, réelle et antéculturelle, qui se confond avec sa propre pensée mais sur un mode non réflexif, non théorétique, et évidemment non encyclopédique. Les cultures autres que philosophiques possèdent leurs propres a priori, l'essentiel étant qu'il existe une structuration commune d'après une instance qui, elle, n'est pas culturelle, soit le Réel. Alors on ne voit pas bien en quoi l'europanalyse contredit sur le fond la vision non-européenne, sauf à y voir une tentative comparable et en quelque sorte rivale, qui pour nous présente la même difficulté faute d'une distanciation suffisamment non-philosophique. En ce cas, on serait tenté de renvoyer dos à dos Valdinoci et De Almeida comme étant tous deux trop philosophes : le premier, parce qu'il condamne effectivement la pensée (europe) à s'auto-analyser à l'infini - ou plutôt en abîme, mais cela revient au même - pour juguler le symptôme Europe-philosophie, le second parce qu'il se contente d'opposer à ce qu'il appelle la "posture européenne" une posture "non-européenne", plutôt anti-philosophique que non-philosophique, ayant pour vocation de libérer les peuples extra-européens d'une domination culturelle faisant cercle avec la suffisance philosophique. Mais comment d'une part supposer que cette suffisance philosophique n'est que "la version théorique" (p. 72) d'une posture culturelle dominatrice, en accréditant l'explication empirique (faible) qui ramène la philosophie à un fait de culture, et d'autre part revendiquer une autonomie de pensée déduite d'une situation culturelle et géopolitique différente, le "sol latino-américain" ? Il est à noter que Valdinoci ne réduit pas ainsi la philosophie à un fait de culture, ou à la simple superstructure d'une réalité culturelle européenne ; au contraire l'europanalyse a pour fonction de fonder LA philosophie (soit dégager son essence réflexive), en la désidentifiant du grec culturel (prédominance de l'éidétique), et cela pour l'analyser à partir du réel européen c'est-à-dire en interne ; son point de vue n'est donc en rien empirique ou historique, au contraire, il est même plus que transcendantal, il se veut immanent... C'est d'ailleurs au nom de l'immanence que l'europanalyse comme science vive ou inventive relativise la non-philosophie de Laruelle, considérée comme une superstructure théorique à vocation - malheureusement - cosmopolitique. La méfiance envers l'empirique est ici portée à son comble. A l'inverse, sans vraiment s'en rendre compte De Almeida écrase trop le non-européen sur le seul sud-américain, c'est-à-dire sur une situation intellectuelle et culturelle particulière, marquée en effet par une relation d'aliénation et donc encore d'appartenance avec l'Europe (via l'influence de l'Espagne et du Portugal). 

Soutenons qu'une approche transcendantale du fait philosophique est nécessaire si l'on veut briser d'"un coup" sa suffisance, sans même entrer dans la différence européen/non-européen. Quelle pensée peut effectivement unilatéraliser et vider de sa suffisance la pensée philosophique sinon une non-philosophie, suffisamment universelle pour valoir effectivement de toute non-européanité - pas seulement latino-américaine - mais aussi  de toute européanité ? Précisément De Almeida dénie à la non-philosophie elle-même une telle portée universelle. Mais revenons quelques instants sur les thèses "non-européennes" de celui-ci. On pourrait nous juger trop expéditif à son égard, comme il l'est lui-même envers Valdinoci, et estimer la thèse du "non-lieu" non philosophique un peu rapide, voire stérile. Il faut bien partir d'une situation philosophique donnée, celle de l'Amérique latine étant la "philosophie de la libération" (Dussel par exemple). Reprenons l'argumentation de l'auteur. Pourquoi supposer que, dans ce contexte, le "non" libérateur signifie la même chose qu'en Philosophie Europe, soit par exemple une relation d'opposition ou de confrontation ? Il pourrait s'agir d'établir au contraire un non-rapport, ou d'affirmer un mode d'identité dont la philosophie européenne n'a pas la moindre idée. Comme synonyme de ce non-rapport, De Almeida évoque même l'"indifférene" du non-eurpéen. Autrement dit, dans la prise en compte de la situation latino-américaine, il ne faudrait pas seulement voir le fait de la domination culturelle européenne ; plus positivement il y aurait bien en germe les conditions d'une remise en cause de la suffisance du philosopher en général, et une réelle volonté d'en découdre avec les discussions philosophiques à l'européenne, en particulier avec l'Europe. 

Il ne s'agit même pas - pas forcément - de discuter ou de se mesurer avec la non-philosophie - européenne, dans une certaine mesure - mais de faire comme elle et pourquoi pas avec elle : éradiquer, à chaque fois qu'il se présente, le principe de philosophie suffisante en tant que principe de domination. "N'est-ce ce pas en écoutant ce que la non-philosophie dit en Europe que l'on trouve les moyens de faire éclater son importance pour nous, les non-européens?" (p. 82). Il semble bien, ici, que l'auteur rattache d'une ultime façon la non-philosophie avec le sol européen et peut-être, implicitement, avec la philosophie ! En tout cas les non-européens ne se sentent pas concernés, comme le sont les non-philosophes, par la philosophie en tant que leur objet ou leur matériau obligé. Ne pas faire comme les européens, ce serait apprendre à parler du sol latino-américain ou à partir de lui, un sol qui n'est pas la terre ni le folklore mais une réalité vive dont l'appréciation ne ressortit pas forcément aux critères d'analyse européens. C'est en cela qu'une distanciation avec la philosophie européenne, et un non-rapport complice avec la non-philosophie telle qu'elle est pratiquée en Europe, peuvent fournir les clefs idoines de la libération. Naturellement, cela suppose que de son côté la non-philosophie s'en tienne à son "objet" philosophique et ne prétende pas valoir universellement, sans quoi serait créé un nouvel eurocentrisme, une nouvelle instance dominante. Comment, inversement, ne pas taxer la posture non-européenne de perspectivisme ? Tout simplement parce qu'elle invente un mode de pensée et de création absolument non dominateur, un non-rapport irréductiblement local nommé le "relatus". "Le relatus ne se réfère qu'à une oeuvre qui est entrain de s'effectuer au présent. La libération que l'on raconte n'est pas conceptuelle, objet d'un discours thématisant. Elle n'est pas non plus universelle, parce que l'oeuvre de libération se produit toujours en un lieu" (Di Mano de Almeida, Pour une imagination non-européenne, Paris, Kimé, 2002, p. 301). N'allons pas plus loin dans l'évocation de cette posture non-européenne fondée sur le "relatus" ; son originalité théorique et sa cohérence tiennent en particulier au statut d'"imagination non-thématique" qu'elle revendique et qu'il faudrait analyser en détail. Laissons là provisoirement nos suspicions, à savoir dans quelle mesure ce qui s'impose comme pensée de la libération reconduit ou non à une philosophie, avec ou sans suffisance, puisque le principe du "non-rapport" - suffisamment non-philosophique - invalide a priori pareille problématique. Effaçons de notre esprit l'impression de ressemblance troublante avec certains thèmes valdinociens, comme le présent, la création, l'invention, la vie, alors même qu'il n'existe peut-être pas deux théories plus opposées. Demandons-nous plutôt si cela ne pose pas la question d'une pluralité possible des approches non-philosophiques, et si tel est le cas, comment les penser ou, éventuellement, les "organiser"... Il faudrait également se demander dans quelle mesure la non-philosophie, comme discipline ou science transcendantale, se ramène ou non à la pensée de son fondateur François Laruelle, en l'occurrence citoyen européen et écrivain français... 

 

Vers une Vision-en-france de l'Europe

De deux choses l'une en effet : ou bien la non-philosophie est bien ce qu'elle prétend être, une science transcendantale de portée universelle, avec pour unique objet-matériau la philosophie comprise au sens de pensée-monde, et dans ce cas elle peut se diviser en autant de disciplines qu'il y a de perspectives philosophico-mondaines, mais l'imagination non-européenne n'en est qu'une possibilité ou qu'un exemple ; ou bien la non-philosophie est une science peut-être transcendantale mais limitée par son objet philosophique, cette fois au sens restreint de pensée-Europe, et sa validité ne peut dépasser ce cadre européen. En l’état, la non-philosophie ne sort pas de la contradiction suivante : théoriquement, elle confère à la philosophie une extension d’emblée maximale, précisément comme pensée-monde, mais pratiquement elle limite son matériau au corpus philosophique traditionnel gréco-européen. C’est ici que, d’un côté, Valdinoci tente d’extraire l’essence européenne de la philosophie de son fond culturel grec, et d’un autre côté De Almeida défend l’existence d’une pensée extra-européenne qu’il entend bien saisir sous les auspices d’une pensée elle-même non-philosophique.

La logique non-philosophique tient compte d’une double causalité, réelle et occasionale : si il y a de la philosophie, et à cause du Réel de-dernière-instance que dénie justement toute philosophie, alors elle va traiter celle-ci non-philosophiquement, et la dualyser selon une logique réelle. Pour cela il ne faut pas spécialement se vouloir européen ou non-européen, d'ici ou d'ailleurs, etc., il faut traiter la question du lieu à partir de l’instance du non-lieu (u-topique), précisément comme la-dernière-instance. En l’occurrence, qu'il existe une pluralité de fait ou de droit de non-philosophies - une hérésie ou des hérésies -, cela nous est foncièrement indifférent eu égard à la singularité en-dernière-instance d'une telle démarche de pensée. La singularité, l'individualité ne renvoient pas à un lieu, à une topique, à une cause plus ou moins locale, mais justement à l'Indivis comme Réel. La non-philosophie exige une posture individuale radicale en vertu de quoi tout le reste - universalisme, perspectivisme, individualisme, différence entre européen et non-européen, etc.  - est rigoureusement secondaire. Ceci semble acquis. D'un autre côté, il paraît difficile d'ignorer totalement le caractère localisé de cette pensée non-philosophique, du moins dans sa version d’origine. Pour abonder dans le sens de De Almeida, on imagine mal (c'est le cas de le dire) en quoi la doctrine non-philosophique telle qu'elle est constituée actuellement à travers les livres de François Laruelle et quelques autres concerne effectivement les non-européens. N'est-il pas évident que nous avons affaire ici à une pensée strictement européenne, du moins articulée en un langage appartenant à la philosophie européenne, et surtout confrontée à la seule résistance de celle-ci ? De Almeida signale avec justesse que la non-philosophie ne suscite aucune résistance particulière chez les non-européens. Allons plus loin : comment cette théorie aurait-elle pu être conçue et développée dans un pays autre que la France, au creux et/ou en marge de l'Université française, enseignée et divulguées par (et contre) celle-ci ?

Malgré cette détermination localement française de la non-philosophie, et au-delà même de sa délocalisation future, demeure une posture - radicalement insituable, injustifiable, a-topique - qui ne concerne que les individus, et dont le statut par rapport au fondateur de la « discipline » est rigoureusement égal en-dernière-instance : je dirais une posture en-france réelle - pour la distinguer de la France culturelle qui accueille, bien mal, mais qui accueille néanmoins la non-philosophie. Malgré les apparences, l'en-france n'équivaut cependant pas à l'en-europe de Valdinoci, pour qui l'Europe n'est pas un nom arbitraire mais véritablement le lieu immanent de la pensée analytique, tandis que en-france, même à désigner rigoureusement le Réel, et le sujet qui s'y découvre de surcroît à l'oeuvre, n'est que le répondant d'une situation culturelle et historique prégnante, voire suffocante : l'imprégnation de la suffisance philosophique sous toutes ses formes - intellectuelles, étatiques, morales, etc. - dans ce pays, de sorte qu'il faut sans doute être français pour en concevoir une nausée suffisante et se rendre compte que nous sommes tous potentiellement étrangers à cette France, et donc en même temps non-européens et non-philosophes.

Ainsi il est impossible d'affirmer que la non-philosophie est plutôt européenne ou plutôt non-européenne ; mais si elle s’énonce plutôt en Europe sous les conditions du discours rationnel spéculatif ou scientifique, alors se justifie une posture de pensée non-européenne qui doit inventer son propre relatus avec la philosophie et avec la non-philosophie européenne. Mais cela autorise aussi presque parallèlement une « europanalyse », comme une « cure » que la philosophie aurait à faire pour elle-même depuis son réel en-europe. De même, si la non-philosophie s'énonce surtout en France, comme cela semble être le cas pour l'instant, alors il faut traiter le cas de la France, non pas du tout comme un lieu central et privilégié pour la non-philosophie, mais bel et bien comme le milieu philosophique « naturel » de celle-ci ; et parallèlement, il faut re-nommer la France en termes non-philosophiques, justement comme un terme ou comme une dernière-instance. C'est pourquoi j’ai proposé l'expression "en-france" pour désigner ce non-lieu de la non-philosophie, et n’est pu le fonder proprement en-france - et en-interne - que via Internet !

Mais le réel dénoté ici résiste précisément à tout concept. Il faut voir plutôt dans ce terme la conséquence d'un double arbitraire : 1) celui du Réel qui en tant que seulement Réel n'a pas de nom "propre" ou attitré, 2) celui des faits empiriques, puisque l'histoire de la philosophie a fait naître en France la théorie non-philosophique. En effet, il faut bien non-philosopher là où il y a de la philosophie, s'il y en a - c'est le cas, en France, sous ses formes les plus suffisantes. La-France, capitale européenne et mondiale de la suffisance philosophique ? En-france, soit ici et aussi bien ailleurs, soit encore nulle part, lieu un-ique de la pensée non-philosophique ?

 

 

Accueil | Brèves | Internet | Bibliographie | L'Oeuvre de Laruelle | Lexique de Laruelle | Collectif | Uni-vers Non-Philosophiques | L'Europanalyse | Contact