La
philosophie se définit elle-même comme pensée du réel. Tout son effort
depuis 2500 ans en Occident a été de mettre le réel en système, c’est à dire
à décrire la réalité observable par l’expérience dans un cadre à vocation
définitive, qui serait valable pour tous les hommes pour l’éternité. Cette
forme de pensée reflète la croyance absolue que l’homme par son esprit peut
atteindre le réel ; en enchaînant ses pensées dans l’ordre convenable (dont
la définition diffère selon les siècles), l’esprit pensera par idées
adéquates, en complète conformité avec celui-ci. Au XVIIème siècle, avec
l’avènement des grands systèmes dits métaphysiques, les philosophes pensent
avoir atteint la vérité absolue : l’ordre qu’ils proposent pour enchaîner
leurs idées leur paraît être l’ordre même du réel. Mais un système
philosophique étant d’abord une invention, pour la philosophie le
« véritable » réel, la réalité « authentique » est le discours qu’elle
énonce sur cette réalité. Elle prend son discours sur le réel, les
suppositions qu’elle fait sur lui pour la réalité et pour la vérité : c’est
là sa prétention. Par ailleurs, la vocation de tout système
philosophique consiste également à montrer que la philosophie est un acte
libre par lequel la raison pose la réalité et se donne ainsi à elle-même sa
propre loi pour construire le monde réel. Les philosophies se distinguent
ainsi les unes des autres, mais aussi se jaugent l’une l’autre, par la
manière dont chacune détermine comme apparence ou illusion ce que les autres
tiennent pour le réel. En cela, on peut dire que chaque philosophie consiste
en une décision par rapport au réel-vérité. Ceci a aboutit au XIXème
siècle au système de Hegel pour qui « le rationnel est réel et le réel est
rationnel », ce qui signifie le règne absolu d’une Raison omnipotente et
omnisciente.
Prétention
et décision sont donc les deux caractères majeurs de la philosophie.
Alors en quoi cela pourrait-il être critiquable ? Là où il y a matière à
critique, c’est que le cœur de tout système philosophique est l’homme. C’est
le premier reproche que feront les philosophes du XXème siècle à leur
prédécesseurs ; Heidegger l’énoncera ainsi : la philosophie et surtout la
métaphysique occidentales ont réduit le réel à un ensemble d’objets
mesurables. Or l’homme n’est pas une machine totalement prédictible.
Préalablement, la psychanalyse freudienne est venue bouleverser la donne de
la pensée philosophique, en mettant en exergue la notion d’inconscient ; par
cette découverte, il est désormais impossible de réduire l’homme à ses
seules raison et conscience ; l’être humain restera toujours partiellement
une énigme pour lui-même, et ses actes seront à jamais en partie déterminés
par des motivations inconnues. Ce sont les raisons pour lesquelles, dans la
seconde moitié du XXème siècle, on a entendu parler de la « mort de la
philosophie » : d’une part, elle semblait incapable de prendre en compte
cette découverte de l’inconscient humain et d’autre part, face aux atrocités
commises au cours des deux guerres mondiales, à l’horreur des camps et de la
bombe atomique, sa prétention à vouloir comprendre, expliquer et transformer
le monde réel paraissait à jamais compromise et discréditée. Pour la
première fois depuis le début de la pensée occidentale, la philosophie
avouait son impuissance devant la capacité de l’homme à engendrer le mal et
des actions qu’elle n’avait pas imaginé. En dépit de ce total désarroi, les
philosophes ont tenté tant bien que mal de reprendre l’initiative et
d’assumer ce tournant fondamental de l’histoire de l’humanité, mais avec une
humilité de circonstance qui a profondément modifié le « paysage » de la
philosophie. C’est le moment de réviser la conception du réel : de unique et
rigide, il devient multiple et complexe. Une vision du monde s’impose où les
certitudes volent en éclat ; c’est également le temps d’une crise générale
de toutes les philosophies morales et politiques. L’homme devient un sujet
créateur de réel, alors qu’il n’était autrefois que le jouet du destin du
monde. Ce sont des penseurs comme Deleuze et Foucault – et encore
aujourd’hui Derrida - qui, dans le courant des années 70, établissent les
fondements de cette nouvelle approche philosophique que l’on appelle
Déconstruction.
La
philosophie contemporaine est ainsi caractérisée par une « pensée de
l’impensable ». La Déconstruction tente de supprimer toute référence à une
quelconque mythologie de la métaphysique, mais elle ne parvient ni à
s’extirper des méandres de la psychanalyse, ni à se libérer de sa
culpabilité vis à vis de la Pensée judaïque. Cette dernière, par
l’intermédiaire de Lévinas, prône une nouvelle approche de l’homme et de son
identité, mais sous la très haute autorité de l’Autre, qui serait en tout
être l’image, le Visage de Dieu et qui garantirait le respect de toute
humanité. Cette approche qui marque de manière très forte le retour à
l’éthique et à une possibilité de morale pratique, signe par bien des
aspects un regain métaphysique, qui sera considéré parfois comme plus proche
de la religion que de la philosophie. En tout état de cause, la part de
décision philosophique sur le réel et sur l’identité de l’homme reste
entière, même si elle est motivée par les plus généreuses intentions (Pensée
judaïque) ; le risque ici est que, à force de persister à penser l’homme et
le réel tels qu’ils ne sont pas, à les rêver d’une certaine manière, la
philosophie se révélera toujours plus incapable de relever les défis qui ne
cesseront de se présenter à elle à l’avenir, dans un monde toujours plus
fluctuant, plus complexe et plus aliénant pour l’être humain. Par ailleurs,
le transfert de décision dans un réel multiple et complexe où l’homme n’est
envisagé que sous la forme du nombre et du différent (Déconstruction) ne
résout pas la question de savoir dans quelle mesure les hommes justement
pourront parvenir à lutter eux-mêmes contre l’actuel sentiment
d’impuissance qui les ronge et décider – encore une fois par et
pour eux-mêmes - de leur place dans le monde et de la manière
dont ils veulent y vivre. En résumé, dans un cas, l’homme semble encore
muselé dans le cadre de la morale et de la philosophie ; de l’autre, il est
livré à l’aléatoire d’une réalité multiforme incontrôlable. Dans les deux
cas, on constate que l’humain est abandonné de la philosophie, soit par
persistante prétention, soit par dilution, mais toujours sous la même
constante : le refus de lui reconnaître une véritable identité. Le
réel reste irrémédiablement forclos à la pensée philosophique, sans que
celle-ci ne parvienne à l’admettre.
C’est à
partir de cette constatation que François Laruelle bâtit sa pensée qu’il
désignera dans le début des années 80 par le nom provocateur de
non-philosophie. Non- , pas pour nier la nécessité de la pensée
ni même de la philosophie, mais pour souligner ses incohérences et les
raisons de son échec dans le cadre des ambitions qu’elle s’est toujours
données. Laruelle relève que Marx, dès le XIXème siècle clamait que la
philosophie avait toujours voulu changer le monde mais qu’elle n’avait fait
que l’expliquer ; il s’agit désormais de formuler les raisons philosophiques
qui conduisent à cette impasse, et de proposer une alternative sous forme
d’hypothèse. Les raisons sont en partie celles qui ont été énoncées
jusqu’ici, et qui proviennent d’une persistante volonté de décision et de
prétention sur le réel de la part de la philosophie, en particulier sur
l’homme, de même que du refus de reconnaître à ce dernier une véritable
identité. Pour Laruelle, la philosophie prétend connaître l’homme, dire ce
qu’il est et ce qu’il doit être, tout en ayant l’intention inavouée de
vouloir en faire un philosophe, un être parfait, bon et obéissant,
gouvernable, et pourquoi pas exploitable ( les liens diffus entre une
certaine idéologie philosophique et le capitalisme avaient déjà été mis à
jour par Marx lui-même, encore une fois…). Cet état de fait, cette
prétention doit impérativement être levée pour qu’un autre style de pensée
puisse naître enfin, « une pensée qui fait ce qu’elle dit et dit ce
qu’elle fait ». Pour Laruelle, c’est là le fondement de toute éthique
possible : si la philosophie prétend servir l’homme alors que finalement,
elle l’asservit, elle se refusera toute véritable légitimité et ne lui
continuera à ne lui être d’aucun secours pour l’avenir.
Alors
comment faire ? L’hypothèse avancée par Laruelle est simple : elle consiste
à renoncer à énoncer un quelconque discours sur le réel. Le Réel - Laruelle
l’écrit avec une majuscule pour stipuler la forclusion reconnue et proclamée
dont désormais il va faire l’objet en non-philosophie - apparaît comme la
seule instance qui puisse défaire les prétentions de la philosophie. Nous
l’avons vu, dans la philosophie, c’est la décision qui prime sur le réel,
alors que celui-ci, en fait, lui échappe constamment, comme elle a pu
douloureusement en faire l’expérience au XXème siècle. Ici, on fait
l’hypothèse que le Réel est quelque part nécessairement inconnaissable,
inquestionnable, indéconstructible ; mieux vaut donc lui accorder une
primauté radicale, tout en refusant de le penser, de dire arbitrairement
« il est ceci, il est cela ». Si nous agissons ainsi, nous entrons dans un
autre mode de pensée (on dit aussi que la pensée change de terrain) dit
non-philosophique, qui pense à partir du Réel, selon lui, sous sa
condition nécessaire et première. Le Réel va ainsi déterminer en dernière
instance ou en dernière identité la pensée, de manière unilatérale c’est
à dire que la pensée se refuse à faire retour sur lui pour le dominer, le
déterminer à son tour. Le Réel précède toute description ; il est la source
de tout ce que nous pouvons connaître, ressentir mais, en dernière
instance, nous ne pouvons pas dire ce qu’il est et nous nous refusons de
prétendre le connaître dans un acte ou un geste de manipulation quelle
qu’elle soit. Il s’agit d’un suspens de tout idéalisme au cœur même de la
pensée. Cela ne signifie pas que nous ne pouvons plus rien dire, mais nous
le faisons dans le cadre d’une humilité première qui nous permet de rester à
l’écoute du Réel, et de l’homme plus particulièrement, sans l’enfermer dans
des systèmes clos et rigides qui ne lui correspondent de toute façon
aucunement. On va toujours du Réel vers la connaissance, jamais de la
connaissance vers le Réel ; c’est ce que Laruelle appelle Force(de)pensée.
Celle-ci est une ouverture radicale ; nous sommes désormais en posture de
découverte et non plus décision par rapport au Réel : c’est la
Vision-en-Un - l’Un étant désormais l’autre nom du Réel et non plus
l’unité globalisante et totalisante de la théoria philosophique. Dès
lors, où la philosophie pense « système », la non-philosophie pour sa part
pense uni-vers, ce qui signifie que tout ce qui est est en-Un,
appartient à ce Réel, cet Un dont tout procède sans que nous
puissions le connaître dans sa totalité, si ce n’est au travers de ses
diverses manifestations. La non-philosophie s’envisage comme simple théorie,
non une doctrine, et entend le rester ; elle procède par hypothèses, non par
impératifs catégoriques ou injonctions. C’est parce qu’elle le sait
intraduisible dans les termes de la compréhension humaine, parce qu’il
échappe à la logique, que la non-philosophie entend protéger le Réel de
toute réduction arbitraire, de toute utilisation idéologique. L’enjeu de
cette posture est bien sûr l’homme. Cette nouvelle posture va mettre en
évidence, comme en creux, son identité. Là où la philosophie a toujours
dénié à l’homme une identité réelle, la non-philosophie, adoptant la
démarche de pensée adéquate à la Vision-en-Un, et le présupposé d’un Réel
inconnaissable en dernière instance, le laisse être, exprimer son identité
sans l’enfermer dans un quelconque système verrouillé par autre chose que
lui. Laruelle refuse d’exprimer des affirmations du style « l’homme est un
loup pour l’homme » (comme Hobbes), « l’homme est foncièrement bon, c’est la
société qui le pervertit » (comme Rousseau), « l’homme est un animal
politique » (comme Aristote), etc. Est dénié ici le droit de décider a
priori qu’il y a une nature humaine donnée et finie, car c’est là le moyen
le plus efficace d’enfermer l’homme dans des catégories où il lui est alors
impossible de prouver qu’il peut se modifier, évoluer… La non-philosophie
met en revanche l’accent sur le seul aspect dont on puisse parler au sujet
de l’homme : sa solitude. La philosophie fait globalement l’impasse
sur ce point, pourtant le seul dont tout être humain fait l’expérience :
celle de son être à la fois multiple et unique. Nous vivons notre différence
par rapport aux autres êtres vivants mais aussi entre nous. Aucun homme qui
se ressemble, et pourtant pouvons-nous dire que nous ne faisons pas
l’expérience du semblable en côtoyant d’autres humains ? Ce que nous
reconnaissons comme seule expérience vraiment commune est le désarroi face à
la vie - en tant que seuls êtres vivants conscients de notre condition de
mortels - et en même temps, la solitude intrinsèque qui fait que nous le
ressentons tous à des degrés divers, de manière différente, partiellement
incommunicable. C’est ce pourquoi la non-philosophie propose une nouvelle
approche de l’humain qui tienne compte de cette expérience incontournable,
mais d’elle seule. On ne va plus pour ce faire employer le terme d’Homme
comme catégorie philosophique, mais on parle de l’Etranger ou de
l’En-Homme pour le distinguer du précédent. La pensée non-philosophique,
reprenant les mêmes hypothèses que pour le Réel en général, va s’effectuer
à partir de l’Etranger, dans le refus fondamental d’en dire quoi que
ce soit d’autre, de décider pour lui de ce qu’il est ou doit être. Ainsi,
on ne prétend plus penser l’homme ; on pense (toujours dans la
force(de)pensée) selon lui. L’Etranger n’est plus l’objet de la
philosophie comme l’était l’homme, il est l’acteur principal, l’auteur réel
de la pensée comme force : le sujet de sa propre théorie.
S’il peut
sembler au premier abord que la différence soit vraiment minime, elle ne
l’est plus du tout si l’on se place d’un point de vue pratique, au niveau de
la morale par exemple. Il s’agit là au contraire d’un véritable changement
de terrain du point de vue éthique sur la condition humaine, et a fortiori
sur le problème de l’intersubjectivité, à savoir l’ensemble des questions
qui tournent autour du problème d’autrui (est-il autre ou même que moi, ne
puis-je l’envisager qu’à travers la perception que j’ai de lui, ce qui tend
à dire qu’il n’existe que par rapport à moi, doit-il être la référence
absolue de toutes mes actions au point que j’en perde ma personnalité ?…),
de même que toutes celles relatives aux notions de respect et de liberté. L’Etranger
est réellement autonome par rapport à la philosophie : elle ne peut plus le
déposséder de son identité radicale ; et par rapport aux autres humains, il
partage avec eux la solitude fondamentale (en cela ils sont identiques),
tout en restant un être unique dans chaque corps (en cela, toute personne
peut dire : moi/je suis différent). Ce que Laruelle formule de la manière
suivante : Moi et l’Etranger sommes identiques en dernière identité. En
dernière identité signifie qu’au fond de nous tous, outre toutes nos
différences, quelque chose nous relie qui relève de notre solitude ; mais
qu’au-delà, nous ne pouvons rien décider sur ce que les liens, les relations
entre humains sont ou doivent être. Comme pour le Réel, c’est l’Etranger qui
détermine son être et sa pensée, sans que la pensée fasse retour sur lui
dans une volonté de domination. De plus, cette formule permet de ne plus
penser autrui uniquement comme un autre moi ou comme une priorité absolue
sur moi : elle permet d’envisager un respect pour lui qui vienne de la plus
profonde identité que nous partageons, sans jamais m’avancer au-delà, sans
jamais que quoi que ce soit d’autre, en tout cas aucune décision extérieure
à moi ou à lui, ne vienne enfreindre notre liberté. A partir de là, un
humanisme réel est envisageable, qui ne soit plus ce que la philosophie
pense de l’homme, mais à partir de ce que l’homme en tant qu’Etranger pense
de/par lui-même, hors de toute aliénation.
On pourra
objecter qu’il s’agit là d’une carte blanche bien optimiste donnée à l’être
humain, qui ne tient pas compte de sa capacité au mal ni de ses tendances à
la perversion. Il faut alors se remettre dans le cadre de la philosophie, et
rappeler que sa vocation première est de comprendre, de changer le monde et
les hommes dans le but de les rendre meilleurs. Tout ce qui est dit ici - et
rien de plus finalement, mais quelle modification de notre champ de vision !
- c’est qu’elle n’a aucune chance de réussir cela dans la mesure où elle le
rêve et qu’elle ne le laisse pas être ce qu’il est vraiment. L’homme n’a
jamais réellement eu la parole dans l’histoire de la pensée ; il est temps
de la lui donner : pourquoi faire absolument l’hypothèse qu’il ne s’ensuivra
que des catastrophes ? Ces catastrophes n’ont-elles pas eu lieu et
n’ont-elles pas lieu encore chaque jour, sans que la philosophie ne puisse
quoi que ce soit ? Pourquoi ne pas miser sur l’Etranger, sur sa capacité à
construire un monde vivable, sans qu’il soit nécessaire de le canaliser ?
Car enfin, que signifie cet acharnement à vouloir toujours décider à sa
place, si ce n’est la peur que la philosophie et toute autorité en général,
voire tous les pouvoirs, ont de le voir leur échapper : la peur qu’il ne
devienne incontrôlable ?