La Non-Philosophie

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Non-philosopher c’est-à-dire penser selon le Réel

par Sophie Lesueur

 

 

 

 

La philosophie se définit elle-même comme pensée du réel. Tout son effort depuis 2500 ans en Occident a été de mettre le réel en système, c’est à dire à décrire la réalité observable par l’expérience dans un cadre à vocation définitive, qui serait valable pour tous les hommes pour l’éternité. Cette forme de pensée reflète la croyance absolue que l’homme par son esprit peut atteindre le réel ; en enchaînant ses pensées dans l’ordre convenable (dont la définition diffère selon les siècles), l’esprit pensera par idées adéquates, en complète conformité avec celui-ci. Au XVIIème siècle, avec l’avènement des grands systèmes dits métaphysiques, les philosophes pensent avoir atteint la vérité absolue : l’ordre qu’ils proposent pour enchaîner leurs idées leur paraît être l’ordre même du réel. Mais un système philosophique étant d’abord une invention, pour la philosophie le « véritable » réel, la réalité « authentique » est le discours qu’elle énonce sur cette réalité. Elle prend son discours sur le réel, les suppositions qu’elle fait sur lui pour la réalité et pour la vérité : c’est là sa prétention. Par ailleurs, la vocation de tout système philosophique consiste également à montrer que la philosophie est un acte libre par lequel la raison pose la réalité et se donne ainsi à elle-même sa propre loi pour construire le monde réel. Les philosophies se distinguent ainsi les unes des autres, mais aussi se jaugent l’une l’autre, par la manière dont chacune détermine comme apparence ou illusion ce que les autres tiennent pour le réel. En cela, on peut dire que chaque philosophie consiste en une décision par rapport au réel-vérité. Ceci a aboutit au XIXème siècle au système de Hegel pour qui « le rationnel est réel et le réel est rationnel », ce qui signifie le règne absolu d’une Raison omnipotente et omnisciente.

Prétention et décision sont donc les deux caractères majeurs de la philosophie. Alors en quoi cela pourrait-il être critiquable ? Là où il y a matière à critique, c’est que le cœur de tout système philosophique est l’homme. C’est le premier reproche que feront les philosophes du XXème siècle à leur prédécesseurs ; Heidegger l’énoncera ainsi : la philosophie et surtout la métaphysique occidentales ont réduit le réel à un ensemble d’objets mesurables. Or l’homme n’est pas une machine totalement prédictible. Préalablement, la psychanalyse freudienne est venue bouleverser la donne de la pensée philosophique, en mettant en exergue la notion d’inconscient ; par cette découverte, il est désormais impossible de réduire l’homme à ses seules raison et conscience ; l’être humain restera toujours partiellement une énigme pour lui-même, et ses actes seront à jamais en partie déterminés par des motivations inconnues. Ce sont les raisons pour lesquelles, dans la seconde moitié du XXème siècle, on a entendu parler de la « mort de la philosophie » : d’une part, elle semblait incapable de prendre en compte cette découverte de l’inconscient humain et d’autre part, face aux atrocités commises au cours des deux guerres mondiales, à l’horreur des camps et de la bombe atomique, sa prétention à vouloir comprendre, expliquer et transformer le monde réel paraissait à jamais compromise et discréditée. Pour la première fois depuis le début de la pensée occidentale, la philosophie avouait son impuissance devant la capacité de l’homme à engendrer le mal et des actions qu’elle n’avait pas imaginé. En dépit de ce total désarroi, les philosophes ont tenté tant bien que mal de reprendre l’initiative et d’assumer ce tournant fondamental de l’histoire de l’humanité, mais avec une humilité de circonstance qui a profondément modifié le « paysage » de la philosophie. C’est le moment de réviser la conception du réel : de unique et rigide, il devient multiple et complexe. Une vision du monde s’impose où les certitudes volent en éclat ; c’est également le temps d’une crise générale de toutes les philosophies morales et politiques. L’homme devient un sujet créateur de réel, alors qu’il n’était autrefois que le jouet du destin du monde. Ce sont des penseurs comme Deleuze et Foucault – et encore aujourd’hui Derrida - qui, dans le courant des années 70,  établissent les fondements de cette nouvelle approche philosophique que l’on appelle Déconstruction.

La philosophie contemporaine est ainsi caractérisée par une « pensée de l’impensable ». La Déconstruction tente de supprimer toute référence à une quelconque mythologie de la métaphysique, mais elle ne parvient ni à s’extirper des méandres de la psychanalyse, ni à se libérer de sa culpabilité vis à vis de la Pensée judaïque. Cette dernière, par l’intermédiaire de Lévinas, prône une nouvelle approche de l’homme et de son identité, mais sous la très haute autorité de l’Autre, qui serait en tout être l’image, le Visage de Dieu et qui garantirait le respect de toute humanité. Cette approche qui marque de manière très forte le retour à l’éthique et à une possibilité de morale pratique, signe par bien des aspects un regain métaphysique, qui sera considéré parfois comme plus proche de la religion que de la philosophie. En tout état de cause, la part de décision philosophique sur le réel et sur l’identité de l’homme reste entière, même si elle est motivée par les plus généreuses intentions (Pensée judaïque) ; le risque ici est que, à force de persister à penser l’homme et le réel tels qu’ils ne sont pas, à les rêver d’une certaine manière, la philosophie se révélera toujours plus incapable de relever les défis qui ne cesseront de se présenter à elle à l’avenir, dans un monde toujours plus fluctuant, plus complexe et plus aliénant pour l’être humain. Par ailleurs, le transfert de décision dans un réel multiple et complexe où l’homme n’est envisagé que sous la forme du nombre et du différent (Déconstruction) ne résout pas la question de savoir dans quelle mesure les hommes justement pourront parvenir à lutter eux-mêmes contre l’actuel  sentiment d’impuissance qui les ronge et décider – encore une fois par et pour eux-mêmes - de leur place dans le monde et de la manière dont ils veulent y vivre. En résumé, dans un cas, l’homme semble encore muselé dans le cadre de la morale et de la philosophie ; de l’autre, il est livré à l’aléatoire d’une réalité multiforme incontrôlable. Dans les deux cas, on constate que l’humain est abandonné de la philosophie, soit par persistante prétention, soit par dilution, mais toujours sous la même constante : le refus de lui reconnaître une véritable identité. Le réel reste irrémédiablement forclos à la pensée philosophique, sans que celle-ci ne parvienne à l’admettre.

C’est à partir de cette constatation que François Laruelle bâtit sa pensée qu’il désignera dans le début des années 80 par le nom provocateur de non-philosophie. Non- , pas pour nier la nécessité de la pensée ni même de la philosophie, mais pour souligner ses incohérences et les raisons de son échec dans le cadre des ambitions qu’elle s’est toujours données. Laruelle relève que Marx, dès le XIXème siècle clamait que la philosophie avait toujours voulu changer le monde mais qu’elle n’avait fait que l’expliquer ; il s’agit désormais de formuler les raisons philosophiques qui conduisent à cette impasse, et de proposer une alternative sous forme d’hypothèse. Les raisons sont en partie celles qui ont été énoncées jusqu’ici, et qui proviennent  d’une persistante volonté de décision et de prétention sur le réel de la part de la philosophie, en particulier sur l’homme, de même que du refus de reconnaître à ce dernier une véritable identité. Pour Laruelle, la philosophie prétend connaître l’homme, dire ce qu’il est et ce qu’il doit être, tout en ayant l’intention inavouée de vouloir en faire un philosophe, un être parfait, bon et obéissant, gouvernable, et pourquoi pas exploitable ( les liens diffus entre une certaine idéologie philosophique et le capitalisme avaient déjà été mis à jour par Marx lui-même, encore une fois…). Cet état de fait, cette prétention doit impérativement être levée pour qu’un autre style de pensée puisse naître enfin, « une pensée qui fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait ». Pour Laruelle, c’est là le fondement de toute éthique possible : si la philosophie prétend servir l’homme alors que finalement, elle l’asservit, elle se refusera toute véritable légitimité et ne lui continuera à ne lui être d’aucun secours pour l’avenir.

Alors comment faire ? L’hypothèse avancée par Laruelle est simple : elle consiste à renoncer à énoncer un quelconque discours sur le réel. Le Réel - Laruelle l’écrit avec une majuscule pour stipuler la forclusion reconnue et proclamée dont désormais il va faire l’objet en non-philosophie - apparaît comme la seule instance qui puisse défaire les prétentions de la philosophie. Nous l’avons vu, dans la philosophie, c’est la décision qui prime sur le réel, alors que celui-ci, en fait, lui échappe constamment, comme elle a pu douloureusement en faire l’expérience au XXème siècle. Ici, on fait l’hypothèse que le Réel est quelque part nécessairement inconnaissable, inquestionnable, indéconstructible ; mieux vaut donc lui  accorder une primauté radicale, tout en refusant de le penser, de dire arbitrairement « il est ceci, il est cela ». Si nous agissons ainsi, nous entrons dans un autre mode de pensée (on dit aussi que la pensée change de terrain) dit non-philosophique, qui pense à partir du Réel, selon lui, sous sa condition nécessaire et première. Le Réel va ainsi déterminer en dernière instance ou en dernière identité la pensée, de manière unilatérale c’est à dire que la pensée se refuse à faire retour sur lui pour le dominer, le déterminer à son tour. Le Réel précède toute description ; il est la source de tout ce que nous pouvons connaître, ressentir mais, en dernière instance, nous ne pouvons pas dire ce qu’il est et nous nous refusons de prétendre le connaître dans un acte ou un geste de manipulation quelle qu’elle soit. Il s’agit d’un suspens de tout idéalisme au cœur même de la pensée. Cela ne signifie pas que nous ne pouvons plus rien dire, mais nous le faisons dans le cadre d’une humilité première qui nous permet de rester à l’écoute du Réel, et de l’homme plus particulièrement, sans l’enfermer dans des systèmes clos et rigides qui ne lui correspondent de toute façon aucunement. On va toujours du Réel vers la connaissance, jamais de la connaissance vers le Réel ; c’est ce que Laruelle appelle Force(de)pensée. Celle-ci est une ouverture radicale ; nous sommes désormais en posture de découverte et non plus décision par rapport au Réel : c’est la Vision-en-Un - l’Un étant désormais l’autre nom du Réel et non plus l’unité globalisante et totalisante de la théoria philosophique. Dès lors, où la philosophie pense « système », la non-philosophie pour sa part pense uni-vers, ce qui signifie que tout ce qui est est en-Un, appartient à ce Réel, cet Un dont tout procède sans que nous puissions le connaître dans sa totalité, si ce n’est au travers de ses diverses manifestations. La non-philosophie s’envisage comme simple théorie, non une doctrine, et entend le rester ; elle procède par hypothèses, non par impératifs catégoriques ou injonctions. C’est parce qu’elle le sait intraduisible dans les termes de la compréhension humaine, parce qu’il échappe à la logique, que la non-philosophie entend protéger le Réel de toute réduction arbitraire, de toute utilisation idéologique. L’enjeu de cette posture est bien sûr l’homme. Cette nouvelle posture va mettre en évidence, comme en creux, son identité. Là où la philosophie a toujours dénié à l’homme une identité réelle,  la non-philosophie, adoptant la démarche de pensée adéquate à la Vision-en-Un, et le présupposé d’un Réel inconnaissable en dernière instance, le laisse être, exprimer son identité sans l’enfermer dans un quelconque système verrouillé par autre chose que lui. Laruelle refuse d’exprimer des affirmations du style « l’homme est un loup pour l’homme » (comme Hobbes), « l’homme est foncièrement bon, c’est la société qui le pervertit » (comme Rousseau), « l’homme est un animal politique » (comme Aristote), etc. Est dénié ici le droit de décider a priori qu’il y a une nature humaine donnée et finie, car c’est là le moyen le plus efficace d’enfermer l’homme dans des catégories où il lui est alors impossible de prouver qu’il peut se modifier, évoluer… La non-philosophie met en revanche l’accent sur le seul aspect dont on puisse parler au sujet de l’homme : sa solitude. La philosophie fait globalement l’impasse sur ce point, pourtant le seul dont tout être humain fait l’expérience : celle de son être à la fois multiple et unique. Nous vivons notre différence par rapport aux autres êtres vivants mais aussi entre nous. Aucun homme qui se ressemble, et pourtant pouvons-nous dire que nous ne faisons pas l’expérience du semblable en côtoyant d’autres humains ? Ce que nous reconnaissons comme seule expérience vraiment commune est le désarroi face à la vie - en tant que seuls êtres vivants conscients de notre condition de mortels - et en même temps, la solitude intrinsèque qui fait que nous le ressentons tous à des degrés divers, de manière différente, partiellement incommunicable. C’est ce pourquoi la non-philosophie propose une nouvelle approche de l’humain qui tienne compte de cette expérience incontournable, mais d’elle seule. On ne va plus pour ce faire employer le terme d’Homme comme catégorie philosophique, mais on parle de l’Etranger ou de l’En-Homme pour le distinguer du précédent. La pensée non-philosophique, reprenant les mêmes hypothèses que pour le Réel en général, va s’effectuer à partir de l’Etranger, dans le refus fondamental d’en dire quoi que ce soit d’autre, de décider pour lui de ce qu’il est ou doit être. Ainsi, on ne prétend plus penser l’homme ; on pense (toujours dans la force(de)pensée) selon lui. L’Etranger n’est plus l’objet de la philosophie comme l’était l’homme, il est l’acteur principal, l’auteur réel de la pensée comme force : le sujet de sa propre théorie.

S’il peut sembler au premier abord que la différence soit vraiment minime, elle ne l’est plus du tout si l’on se place d’un point de vue pratique, au niveau de la morale par exemple. Il s’agit là au contraire d’un véritable changement de terrain du point de vue éthique sur la condition humaine, et a fortiori sur le problème de  l’intersubjectivité, à savoir l’ensemble des questions qui tournent autour du problème d’autrui (est-il autre ou même que moi, ne puis-je l’envisager qu’à travers la perception que j’ai de lui, ce qui tend à dire qu’il n’existe que par rapport à moi, doit-il être la référence absolue de toutes mes actions au point que j’en perde ma personnalité ?…), de même que toutes celles relatives aux notions de respect et de liberté. L’Etranger est réellement autonome par rapport à la philosophie : elle ne peut plus le déposséder de son identité radicale ; et par rapport aux autres humains, il partage avec eux la solitude fondamentale (en cela ils sont identiques), tout en restant un être unique dans chaque corps (en cela, toute personne peut dire : moi/je suis différent). Ce que Laruelle formule de la manière suivante : Moi et l’Etranger sommes identiques en dernière identité. En dernière identité signifie qu’au fond de nous tous, outre toutes nos différences, quelque chose nous relie qui relève de notre solitude ; mais qu’au-delà, nous ne pouvons rien décider sur ce que les liens, les relations entre humains sont ou doivent être. Comme pour le Réel, c’est l’Etranger qui détermine son être et sa pensée, sans que la pensée fasse retour sur lui dans une volonté de domination. De plus, cette formule permet de ne plus penser autrui uniquement comme un autre moi ou comme une priorité absolue sur moi : elle permet d’envisager un respect pour lui qui vienne de la plus profonde identité que nous partageons, sans jamais m’avancer au-delà, sans jamais que quoi que ce soit d’autre, en tout cas aucune décision extérieure à moi ou à lui, ne vienne enfreindre notre liberté. A partir de là, un humanisme réel est envisageable, qui ne soit plus ce que la philosophie pense de l’homme, mais à partir de ce que l’homme en tant qu’Etranger pense de/par lui-même, hors de toute aliénation.

On pourra objecter qu’il s’agit là d’une carte blanche bien optimiste donnée à l’être humain, qui ne tient pas compte de sa capacité au mal ni de ses tendances à la perversion. Il faut alors se remettre dans le cadre de la philosophie, et rappeler que sa vocation première est de comprendre, de changer le monde et les hommes dans le but de les rendre meilleurs. Tout ce qui est dit ici - et rien de plus finalement, mais quelle modification de notre champ de vision ! - c’est qu’elle n’a aucune chance de réussir cela dans la mesure où elle le rêve et qu’elle ne le laisse pas être ce qu’il est vraiment. L’homme n’a jamais réellement eu la parole dans l’histoire de la pensée ; il est temps de la lui donner : pourquoi faire absolument l’hypothèse qu’il ne s’ensuivra que des catastrophes ? Ces catastrophes n’ont-elles pas eu lieu et n’ont-elles pas lieu encore chaque jour, sans que la philosophie ne puisse quoi que ce soit ? Pourquoi ne pas miser sur l’Etranger, sur sa capacité à construire un monde vivable, sans qu’il soit nécessaire de le canaliser ? Car enfin, que signifie cet acharnement à vouloir toujours décider à sa place, si ce n’est la peur que la philosophie et toute autorité en général, voire tous les pouvoirs, ont de le voir leur échapper : la peur qu’il ne devienne incontrôlable ?

 

 

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