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Une
généalogie du pouvoir : peut-on parler de non-politique ?

par Sophie Lesueur
Qu’est-ce
qui fait d’un homme un être assujetti au Monde plutôt que véritablement
autonome et libre, dans ses décisions comme dans ses actes ? Assujetti,
asservi, en dépit de ce qu’a proclamé le discours philosophique dominant au
moins à partir du XVIIIe siècle. François Laruelle se plaît à dire que la
non-philosophie est une pensée qui s’acquiert par osmose, dans le temps et
la patience, et dans laquelle pourtant on ne peut entrer qu’en effectuant un
saut. Le paradoxe n’est ici qu’apparent. L’expérience de ce passage de la
philosophie à la non-philosophie est de l’ordre d’un éternel retour, le
retour du choix, quasiment à chaque seconde, d’être là plutôt qu’ailleurs,
là entendu comme une pensée à partir du Réel et non pas la manipulation
raisonnée, logocentrique de celui-ci. Ma question essentielle devient
alors : que reste-t-il de la philosophie politique une fois le saut
effectué ? L’essence même du politique n’est-elle pas révélée par ce saut,
mais quelle est cette essence ?
Le
cheminement par hypothèses est pour moi l’une des expressions qui traduit le
plus fidèlement l’esprit de l’approche non-philosophique d’un problème, la
non-philosophie posant comme principe le refus de la Prétention au Réel et
d’une quelconque Décision le concernant. Dans mon travail de doctorat, j’ai
formulé deux hypothèses :
-
la première s’intitule la structure invariante du sujet
est une unité divisée ; elle situe la problématique du sujet dans la
philosophie générale à partir de la Vision et des principes spécifiques de
la non-philosophie.
- la seconde hypothèse s’intitule le sujet
philosophique est un sujet politique : il fait cercle avec le mécanisme de
son assujettissement ; cette hypothèse traite plus particulièrement du
traitement politique du sujet opéré par la philosophie et donc de
philosophie politique.
En mars
1965, eut lieu un entretien entre plusieurs philosophes dont M. Foucault, A.
Badiou, G. Canguilhem, et P. Ricoeur, sur le thème « Philosophie et
vérité ». Tous s’accordaient à dire que la philosophie consiste à se
demander, ce que doit être l’homme, ou quels rapports l’homme doit
entretenir avec l’Être, pour que l’homme soit celui pour qui il y a
vérité ; pour eux, en somme, la philosophie s’interroge sur le Telos
de la vérité au regard de l’existence humaine. Laphilosophie mène
effectivement cette recherche de vérité qui a pour objectif de faire système
en englobant la totalité du réel et de sa connaissance, objectif par rapport
auquel l’homme n’est que second. Mais elle se donne également une autre
vocation, qui transparaît plus visiblement dans la philosophie politique.
L’énoncé le plus répandu de celle-ci, nous l’avons traduit sous la forme
suivante, volontairement provocante « l’homme est X ; il doit
devenir Y ». Il le doit à la fois pour lui-même, pour sa propre survie, mais
aussi pour le Bien de tous, de la Cité : la pluralité doit absolument, de
quelque manière que ce soit, céder le pas à l’unité, sous peine et menace de
chaos. La question essentielle à laquelle se sont trouvées confrontées les
doctrines politiques, plus encore depuis la prééminence de l’idée
démocratique est la suivante : comment susciter l’existence d’une société
unie au travers d’un corps social hétérogène ? Dans ce mode de pensée
décisionnel, l’homme constitue une sorte de matière – brute ou première –
que la philosophie vient travailler, sculpter pour lui donner une forme qui
s’harmonise pleinement avec le Tout qu’elle préconise. En philosophie
politique, nous tournons toujours plus ou moins autour du Let’s make man
de Hobbes, c’est à dire de la transformation technique d’un matériau donné.
Ou pour le dire autrement : la création d’une œuvre à partir d’éléments
grossiers et imparfaits, œuvre pensée comme chef-d’œuvre – c’est à dire
renfermant en elle une idée de perfection et de pérennité – mais vouée ici à
la reproduction en série – ce qui la distingue de l’œuvre d’art. La notion
de finalité, de Telos, est ainsi omniprésente dans les énoncés de
philosophie politique : que ce soit explicitement ou implicitement, le but
déclaré est de décrire et de mettre en place la meilleure forme de
gouvernement possible en vue d’instaurer durablement un ordre social
pacifique et sûr. Ce n’est pas un hasard puisque la plupart des théories
politiques prend son assise sur fond de Cosmos grec d’où le désordre est
volontairement banni. Laphilosophie a horreur du chaos et en cela, elle ne
s’oppose en rien à la religion et à la mythologie en général avec lesquelles
elle se déclare pourtant en rupture. Le point commun initial entre mythe,
religion et philosophie est cette perpétuelle recherche de Vérité comme un
appel absolument nécessaire de l’homme, sa tension vers une explication du
monde qui doit faire sens. Pour ce faire, rien n’est laissé au hasard sur la
terre de la philosophie, qui plus est dans tout ce qui concerne
l’organisation de la Cité. Aussi, le gouvernement des hommes est-il dans ce
cadre avant tout synonyme de détermination efficace des rapports de forces,
qui sous l’alibi permanent de la nécessité, transforme l’existence humaine
en destin. Destin qui n’a d’autre nom que le progrès : l’homme évolue dans
un cadre préfixé, de degrés en degrés, vers un terme idéal et voulu éternel.
Passer de la philosophie générale à la philosophie politique, c’est passer
du savoir, de la définition de ce qu’est le Bien, à vouloir
faire en sorte qu’il règne de tous temps et théoriser les moyens de parvenir
à ce but. Or ceci passe nécessairement par l’unification des divers de la
société humaine en question, en vue de lui donner l’orientation globale, le
sens qui la mènera à son développement harmonieux. Ainsi, le sujet tel que
pensé par laphilosophie en tant que structure fondatrice d’ordre n’est pas
simplement un homme ; cet homme-sujet est voué à un Telos, non
seulement de laphilosophie elle-même, mais de ses avatars historiques
(progrès) et économiques (efficacité). Mais il y a plus. Cet homme est
également un homme-objet, réifié, et donc privé d’Identité réelle.
Pourquoi ?
Toute
recherche étymologique autour du terme de sujet montre qu’il n’existe aucune
définition qui vienne clairement distinguer sujet et objet. L’adjectif latin
subjectus recèle intrinsèquement l’idée de soumission (mettre sous),
d’infériorité : est sujet celui qui est sous la dépendance d’une autorité
supérieure, soumis, assujetti, astreint, dépendant ; il est aussi celui qui
est exposé à un danger, un risque, un mal-aise : être sujet au mal de mer,
au vertige ne fait pas de moi un être en pleine possession de ses moyens. Le
Subjectum est le nom du gouverné, soumis à l’autorité souveraine ;
c’est aussi l’idée, le thème traité par un auteur, à savoir ce qui est (ici
encore), soumis à l’esprit, à la pensée. Que ce soit politiquement (figure
du souverain) ou artistiquement (figure de l’auteur), le sujet est ce sur
quoi s’exerce l’autorité, du dire comme du faire. Cette notion de soumission
est omniprésente, que ce soit implicitement ou explicitement. Tous les
aspects définitionnels nous révèlent la consistance du mélange – ce que vous
pourrez aisément vérifier dans n’importe quel bon dictionnaire : le sujet
est toujours soit un objet (par exemple, sujet de mécontentement, sujet à
réflexion), soit une personne mais définie dans un rapport de soumission ou
de devoir être.
Comment l’ambiguité
du langage pourrait-elle n’avoir aucune incidence sur le Logos
philosophique ? A tout le moins, pouvons-nous ignorer ce symptôme ?
La division affecte l’idée même de sujet qui se caractérise au moins autant
par ses dépendances que par ses capacités. Ce qui permet déjà à ce stade de
percevoir la source de nombres de malentendus ou d’apories éthiques. Ainsi,
si la séparation théorique entre objectif et subjectif, est l’une des
structures les plus prégnantes de notre expérience du monde et partant, de
notre langage, celui-ci ne véhicule pas moins avec lui une confusion
nébuleuse autour de la conception philosophique du sujet, telle qu’elle
s’est développée assez tardivement à partir des XVIIe et XVIIIe siècles. Le
mélange sujet / objet est d’emblée présent dans l’analyse du cogito
menée par Descartes lui-même dans la seconde Méditation. Subjectus
et subjectum apparaissent ainsi chez cet auteur indissolublement
liés. L’apport kantien, s’il tente de briser le mélange sujet / objet, va
encore renforcer, par le biais de notamment de l’impératif catégorique, le
mélange, sujet / Telos que nous avons déjà évoquée. Le rapport de
laphilosophie à cette notion de sujet engendre des énoncés relatifs à
l’homme qui induisent voire accentuent l’assujettissement de ce dernier. En
l’identité conçue philosophiquement, sujet et objet se confondent ; elle est
tissée de la fonction sujet assumée par l’homme à ses dépens et c’est
pourquoi elle ne peut constituer pour lui une Identité réelle. Un triple
mélange apparaît ainsi, dissimulé sous l’allure unitaire de la notion de
sujet : le mélange sujet /Telos, le mélange sujet / objet et le
mélange subjectivité / identité. Un mélange symptôme à la base de notre
première hypothèse « l’unité divisée du sujet ». Ce triple mélange prend
tout son sens et son ampleur par le mécanisme de la pensée représentative.
Ainsi que
le remarquait déjà Spinoza, « Chacun juge des choses suivant la disposition
de son cerveau ». Or, tous nos moyens de connaissance passent par le
processus de la représentation. Notre mémoire encode des informations en les
rassemblant autour de schémas simples, cohérents et familiers. Le propre des
représentations courantes est de fonctionner comme des clichés qui réduisent
une réalité complexe à quelques éléments saillants et de s’en servir comme
grille de lecture du monde. Les représentations sont bâties à partir d’un
noyau autour duquel s’agrègent des éléments périphériques et elles s’ancrent
au sein d’un groupe et du système de valeurs qui lui est propre. Toute
transformation nouvelle est interprétée dans les cadres mentaux
préexistants, ce qui explique leur stabilité. Les représentations sont
robustes ; ce sont elles qui sont mécaniquement à la source de notre
perception de la forme-identité. Pour l’activité philosophique, la
représentation est l’acte par lequel l’esprit se rend présent les objets
qu’il vise ; à ce titre, elle constitue l’une de ses catégories
fondamentales. En effet, depuis ses origines grecques, Laphilosophie s’est
constituée globalement autour d’un projet de connaissance de la réalité et
cette connaissance consiste à se rapporter à des objets en se les
re-présentant, en les faisant paraître à l’esprit. La recherche de la vérité
par la réflexion en tant que but déclaré par la plupart des philosophes,
nécessite la construction d’un système de représentations qui permette de
saisir la réalité – de la com-prendre, de la prendre avec soi – et de lui
donner un sens. La représentation entretient plus particulièrement un
rapport privilégié à la philosophie du sujet, rapport qui a été mis en
évidence par Heidegger et qui s’avère caractéristique de la Métaphysique
occidentale. La pensée représentative, incapable de rendre le mouvement et
le multiple, rétrécit les champs, tant de l’objet vu que du sujet voyant ;
Deleuze a cette intuition qui est aujourd’hui corroborée par les récentes
découvertes des neurosciences : la pensée tend par la propension de notre
esprit, à rattacher toute expérience, toute découverte nouvelles à un « déjà-connu »
dans un geste de classement synthétique. L’évidence du cogito
s’inscrit dans le cadre du schème représentatif spontané comme synthèse
identifiante et ainsi, le sujet pensant et pensé est immédiatement objectivé
et donc aliéné. Le sujet est assujetti dans sa manière même de penser et d’être-pensé ;
l’aliénation fait partie intégrante de son mode d’être-pensé et pensant.
L’entreprise philosophique de vérité devient dès lors grande trahison
(Lévinas), trahison vis à vis d’un être extérieur, homme ou objet, qui
finissent par constituer une seule et même chose dans le schéma préétabli de
la pensée représentative et à sa mesure. La mutation progressive de l’étant
en objet dans l’histoire de Laphilosophie est corrélative de la pensée de
l’homme en tant que mélange sujet-objet, renforcé par la figure déterminante
de la représentation. Celle-ci cristallise également le mélange sujet-Telos
dans la mesure où l’homme est, comme tout étant désormais, assigné au Monde
dont il en est à la fois source, but et matériau privilégié : sujet, objet,
Telos. L’homme, surdéterminé par le Monde, est par ce biais
également, spolié de son identité. Sa présence est normée par l’espace de
représentation, à la fois en lui et hors de lui, plié en lui, nous
dit Deleuze, et sur lequel il ne peut prétendre que vainement à maîtrise. En
permanence assigné à comparaître devant le principe de raison, il n’est en
rien un simple étant, il ne peut simplement être ; il est un devoir-être
sous pression du raisonné et du raisonnable.
L’aversion
de la philosophie pour le chaos, qui relaie la peur ancestrale des hommes
vis à vis de leur finitude, rencontre la garantie de stabilité qu’offre la
mise en sûreté des objets de la connaissance par le système de
représentation qui permet à l’homme de saisir la réalité là où elle
pourrait lui échapper. En ce geste pourtant, il se place toujours dans un
rapport sujet-objet qui, quel qu’il soit, fait de lui un inférieur
hiérarchique. Apparaissent dès lors plus clairement les deux présupposés
fondamentaux de laphilosophie : une vérité existe qui doit être
connue et l’Homme a besoin d’être gouverné. Le rapport entre ces deux
présupposés est de nature éthique : la connaissance de la vérité est la
source d’un mieux-être pour l’homme qui, s’il vit selon les principes que
lui apporte ce savoir, doit trouver à la fois paix et sécurité, tant
psychique que physique. L’efficace de ces présupposés, la condition de leur
concrétisation passe par l’Institution ; il n’y a pas de sujet philosophique
sans institution à savoir, au sens large, l’établissement puis
l’organisation de fonctions en vue d’une mission. C’est pourquoi
le philosophique est un politique. Il n’y a pas selon nous à proprement
parler de passage du sujet philosophique au sujet politique : le sujet
politique est de toujours déjà là, niché au cœur des présupposés du Logos.
D’où ma seconde hypothèse : le sujet philosophique est un sujet politique :
il fait cercle avec le mécanisme de son assujettissement. Nous appelons
désormais politique le mécanisme de l’assujettissement du sujet dans
la mesure où l’homme conçu comme sujet fait cercle avec ce mécanisme.
Pourquoi ?
La
division, mise en évidence lors du traitement de l’Hypothèse I, est toujours
par nature dans son geste un acte politique, puisqu’elle permet le principe
même du gouvernement : la scission d’un groupe en deux, d’un côté les
gouvernants, de l’autre les gouvernés et le rapport à une vérité en est la
composante essentielle. Le sujet dit politique est ainsi cet homme
rationnel-raisonnable qui sait vivre dans une certaine forme de renoncement
– rappelons-nous les théories du contrat social - pour se préserver des
dangers du chaos et déployer son existence en toute sécurité, mais quelle
existence ? Si nous nous rapportons à la stricte définition du terme, le
politique définit la théorie et la pratique relatives à l’organisation d’une
société et à son gouvernement, à partir du présupposé selon lequel il n’y a
pas d’organisation, au sens d’agencement ordonné, sans gouvernement ; à
savoir, une action ou une manière de diriger, de régir le multiple, ce qui
consiste essentiellement en politique à exercer un pouvoir. Foucault
définissait le pouvoir comme un rapport de forces. Cette définition très
intuitive a pour inconvénient majeur de rendre le pouvoir omniprésent et
donc omnipotent dans le tout social puisque la société est par essence de
l’ordre du multiple et que les forces qui y sont à l’œuvre entrent en son
sein en rapport. Nous ne contestons pas bien sûr que le pouvoir ait affaire
avec le rapport de forces, mais nous l’envisageons plutôt comme
fossilisation de rapports de forces, ce qui permet de le localiser
beaucoup plus précisément et de préserver un espace d’être au social qui ne
tombe pas sous son joug. Nous sommes d’accord avec l’affirmation de Foucault
selon laquelle tout savoir permet et assure l’exercice d’un pouvoir
mais nous la modulons quelque peu en postulant plutôt que c’est le type de
savoir propre à laphilosophie, et relatif tant à la recherche qu’à
l’établissement d’une Vérité, qui génère immanquablement quelque chose de
l’ordre du pouvoir, et notamment du pouvoir politique, bien que cette
expression nous paraisse à présent tout à fait redondante. Le pouvoir est la
pratique, l’efficace de la théorie philosophique, sa main-mise sur la
réalité qu’elle croit être le Réel ; laphilosophie, de par ses présupposés,
ne peut qu’être Volonté de Pouvoir. Je pose ainsi cette question : le
pouvoir n’est-il pas - finalement - que politique ?
Dans ce
travail de doctorat, j’ai défini le pouvoir comme action conjointe d’un
Telos (le sujet se voit assigner une mission), d’un
Chrono-Topos (cette mission s’effectue dans un espace-temps bien précis),
sous l’autorité du Logos (le rapport à la Vérité est essentiel à
la tenue de l’ensemble), ce que j’ai désigné sous le vocable OS-sature
triadique du pouvoir. Considérant le Topos plus précisément, le
pouvoir a absolument besoin d’un territoire pour s’exercer. De ce point de
vue l’Etat ne s’oppose pas à la Polis ; il n’est que l’expression du
même principe (division hiérarchique gouvernants-gouvernés sous l’autorité
d’une éthique), mais conçu pour opérer de manière plus large et plus
efficace. L’Etat est ce qui instaure la division comme règle, il est
Systématisation de la division. Il incarne le tout des rapports entre social
et politique et la détermination du premier par le second ; il emplace (et
c’est le sens du Topos) la primauté du politique, à savoir de la
notion de gouvernement, sur le social qui lui est dénué de toute
référence à ce principe. C’est là tout le sens que je confère
non-philosophiquement au mot politique, lorsque je postule qu’il
définit le mécanisme d’assujettissement du sujet, sous forme de cercle.
Deleuze nous dit que l’Etat moderne se définit comme l’organisation
rationnelle et raisonnable d’une communauté : la communauté dit-il n’a plus
de particularité qu’intérieure ou morale (esprit d’un peuple) en même
temps que son organisation la fait concourir à l’harmonie d’un universel (esprit
absolu). Si l’Etat est certainement monopole de la violence physique
légitime (Weber), il se définit selon moi bien plus profondément encore
comme monopole spoliateur de Comm-Unauté. J’appelle de ce nom de
l’expérience collective concrète expérimentée par les Etrangers à partir de
la découverte de leur uni(s)-versalité. Elle n’a pas d’acception
clanique ou sectaire mais décrit simplement une possibilité d’être
collective, donnée à partir du Réel-Un et de sa Vision, non fondée sur la
Décision ou la Donation arbitraire mais sur la découverte.
La
spoliation monopolistique de notre Comm-Unauté par l’Etat n’est
rendue possible que grâce à nous, à notre collaboration, à notre
consentement (peut-être la seule réalité concrète des théories
contractualistes), à notre obéissance zélée ou silencieuse ; sans nous, elle
serait impossible, c’est par nous qu’elle ex-iste.
L’Etat
comme Topos fait aujourd’hui encore Loi ; il est historiquement et
pour l’heure l’expression la plus durable de la fossilisation des rapports
de forces telle qu’exigée par le Logos. Une société civile sans Etat
n’est pas pensée par laphilosophie ; elle est déclarée par nombre de
philosophes, mais aussi par les spécialistes de philosophie politique, comme
impossible, mythique ou introuvable. Selon nous, une telle société n’est
effectivement pas pensable par laphilosophie, mais ce principalement en
vertu de ses présupposés.
Un pouvoir
nécessite pour son exercice des sujets obéissants et ceux-ci n’existent que
par rapport à une politique, bâtie autour du présupposé selon lequel
l’homme est quelque chose qui doit être gouverné. Par conséquent, et
selon cette analyse, tout pouvoir est nécessairement, par essence
politique ; il n’y a pas de pouvoir sans quelque chose de l’ordre de la
politique ; toute forme de pouvoir est politique même si elle n’en a pas
l’allure institutionnelle. C’est pourquoi je peux avancer qu’il existe un
rapport inversement proportionnel entre pouvoir et Identité : un pouvoir est
d’autant mieux exercé qu’il étouffe toute perception que l’homme peut avoir
de la présence en lui d’une Identité inaliénable, son cœur hérétique, son
Un-spiration la plus vitale. La Vision non-philosophique d’un Réel-Un
partiellement inconnaissable permet cette ouverture que laphilosophie rend
impossible de par son allégeance au Logos et sa foi en la
représentation. L’Identité radicale postulée par la non-philosophie
ouvre une troisième voie comme une irréductible Puissance (de)
changement, potentiel non point permanent mais plutôt omniprésent,
reconductible à chaque instant. L’Identité entendue comme Immanence radicale
n’est pas cette résistance, cette limite posée par laphilosophie aux
transformations, mutations, évolutions, mais la Force qui les accompagne
puisque les déterminant unilatéralement. La fluctuation n’est pas l’ennemi,
elle n’est pas verrouillée ; bien au contraire, la composante chaotique de
l’Être est accueillie comme élément essentiel, potentiel de Vécu. La Vision
reste certes toujours un facteur primordial, mais elle n’est plus sous la
dépendance de l’appréciation du locuteur ou plus largement du Logos.
Vision-en-Un, elle détermine en-dernière-Identité toute Donation de sens
ultérieure. La Décision quant au but (Telos) et à la place (Topos)
assignés à l’homme est suspendue. L’Identité radicalement Humaine n’est ni
là (Da) pour le Monde ni dépendante d’autrui : son assujettissement
est donc rendu tant impossible qu’impensable. Cette Identité réfractaire à
toute saisie, En-Puissance hérétique, n’est pas une ouverture sur le Monde ;
elle le détermine néanmoins unilatéralement. Elle n’anéantit pas le sujet
mais le réduit à la fonction que lui fait assumer laphilosophie et le rend
visible comme tel ; et, elle permet
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d’une part, de dégager un espace d’existence ou
d’accueil à l’Humain autre que celui de l’homme-sujet philosophique |
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d’autre part, de comprendre pourquoi et comment
l’humanité reste en partie indifférente au projet philosophique à son
égard. |
Pour qu’un
pouvoir politique puisse se maintenir il faut à la fois que le sujet soit
convaincu de la nécessité d’être gouverné (individuellement ou
collectivement) et que ce qui le gouverne paraisse suffisamment juste pour
être tolérable. Le Logos philosophique est l’outil plus qu’adéquat
qui remplit parfaitement cette double mission. C’est pourquoi je nomme
désormais Souveraineté, la domination absolue et totalitaire du
Logos sur la pensée, cause, source, origine, de toute domination, de
tous pouvoirs possibles. Toute philosophie, de par sa prétention
autoritaire, a spontanément vocation politique. Il y a une convertibilité
entre la pensée qui impose l’ordre dans le politique et la manière dont
l’ordre apparaît en politique, la place prépondérante qui lui est assignée :
la pensée philosophique en politique renferme intrinsèquement et
potentiellement la forme-Tyrannie. C’est le regard de Laphilosophie sur
l’homme qui le rend historiquement sujet, puis ou en même temps
peuple-sujet-assujetti. C’est la raison pour laquelle je renonce
personnellement à parler de non-politique. Je comprends la conception
laruellienne de ce terme comme théorie et usage du politique comme matériau
à partir de la Vision-en-Un, de l’En-homme, comme Immanence radicale de tous
ses avatars mondains. Cependant, ce qui vaut pour la philosophie comme mode
de pensée est difficilement transposable au politique qui n’est
pas une pensée mais un mode d’agir, et qui selon moi, est
l’efficace de la philosophie, l’essence même de sa pratique mondaine dans
son geste souverain. La non-philosophie n’étant pas une négation de la
philosophie, un renoncement à son exercice, mais une posture critique vis à
vis d’elle, tendant à mettre à jour ses incohérences et avancer des
hypothèses en vue d’expliquer ses échecs, le terme de non-politique laisse
supposer la même posture, à la fois critique mais respectueuse. Compte tenu
des aspects précédemment dégagés, et dans la mesure où l’approche
non-philosophique est selon moi radicalement antinomique avec toute théorie
et toute pratique du pouvoir, je ne peux me situer dans cette optique. La
considérant comme discipline hérétique de part en part, elle est pour moi
une pensée hétérodoxe, dissidente et subversive à l’égard de tout ordre
établi sur les fondements du Logos, c’est à dire de politique.
Elle n’a rien non plus à faire avec un quelconque contre-pouvoir dont le
terme non-politique suggère l’émergence, mais qui ne serait que le reflet
inversé de celui-ci. Cette posture, afin d’être tenue en toute cohérence,
m’amènera à l’avenir à ne pas me revendiquer strictement de la
non-philosophie, mais plus largement d’une pensée hérétique
dont elle serait à la fois l’héritière et la sœur-en-Un.
Ma
conviction est que toute bataille pour la Vérité est une bataille politique
pour le pouvoir. Toute problématique axée autour de la proclamation d’une
Vérité est aussi une problématique du croire, jumelle de celle du religieux.
En effet, lorsque je prétends dire le vrai, je ne laisse d’autre choix à mon
interlocuteur que de croire ce que je dis ou de ne pas le croire. A ce
moment, la différence entre raison et croyance tend à s’amenuiser voire à
disparaître puisqu’en dernier ressort, mon interlocuteur ne pourra vérifier
l’exactitude absolue de ce que j’avance. L’assujettissement est aussi de cet
ordre là : d’accepter de croire, de soumettre notre propre réalité à la
conception logocentrée d’un autre. Pour moi, l’homme n’a nul besoin d’être
transformé. Tout le potentiel, toutes les conditions nécessaires non
seulement à sa survie mais à un vivre-ensemble harmonieux, une compréhension
uni-verselle sont de toujours déjà là. C’est à l’homme et à lui seul de
savoir quelle est sa valeur et ce qu’il souhaite en faire. Ce choix n’a pas
à être dicté ; qu’il le soit, n’a d’ailleurs jamais été d’aucune
efficacité, les événements historiques, plus encore ceux de l’histoire
récente depuis les débuts du XXe siècle nous en procurent les douloureux
exemples.
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