Il est dit que
tout ce qui commence a immanquablement une fin. Une des questions les plus
cruciales du XXIème siècle est sans doute celle-ci : le règne et la
domination capitaliste auront-il effectivement une fin, laquelle et quand ?
Marx annonçait que ce système doublement économique et politique serait à
terme son propre fossoyeur ; que ses caractéristiques constitutives liées au
mouvement même de l’histoire viendraient finalement en sonner le glas. Cette
espérance est toujours nôtre, aux côtés des exclus et des opprimés de ce
système. Cependant, il est chaque année plus visible que le capitalisme
renferme aussi des ressources ô combien efficaces et toujours plus
inventives pour maintenir son hégémonie. Ressources que Marx ne pouvait
imaginer dans toutes leurs subtilités, n’étant malgré tout que de son
siècle, tout en restant aujourd’hui, à nos yeux encore, profondément
visionnaire. Nous cherchons tous plus ou moins à comprendre ce qui est
effectivement en jeu dans ce phénomène exceptionnel, unique dans l’histoire
de l’humanité ; nous cherchons tous à le comprendre mais aussi bien
évidemment à le combattre. D’un combat bien inégal et qui nous semble à
beaucoup d’égards, parfois, assez vain. D’autant plus que toutes les luttes
frontales, telles qu’elles furent menées au cours du siècle dernier en
différents points du globe et telles qu’elles sont tentées aujourd’hui
encore localement, tendent à être absorbées, nivelées, progressivement
laminées et bien souvent anéanties par ce Léviathan sans lieu ni visage
précis. Il n’existe pas ou plus de champ de bataille rigoureusement délimité
où l’affronter ; plus exactement, c’est en réalité tous les domaines de la
vie humaine en n’importe quel point du globe qui se trouvent touchés d’une
manière ou d’une autre par les procédés opérationnels de ce système ou par
les effets qu’il produit. Le capitalisme est rampant, insidieux,
tentaculaire, par essence de la plus profonde immanence. Modèle parfait
d’un assujettissement des plus concrets, qu’aucune transcendance ne peut
briser : c’est là sûrement la clé des intuitions les plus fulgurantes de
Marx, d’un bout à l’autre de son œuvre soucieux d’approcher au plus près des
entrailles de ce système, de le comprendre toujours mieux afin de créer les
conditions les plus favorables à sa disparition.
Marx investit
l’histoire du sujet pour en faire apparaître le versant le plus obscur,
celui qui fait concrètement de l’homme moins un être autonome qu’un valet au
service d’une cause qui n’est même plus la sienne et dont la conception et
l’avenir tout à la fois lui ont été ôtés. Marx tente par tous les moyens de
sortir d’une pensée purement spéculative, à dominante idéaliste. Il ancre la
réflexion autour des conditions matérielles de l’existence des individus ;
il pose la pratique comme référent de toute pensée pour introduire une
causalité d’un type nouveau qui mette définitivement à bas le règne des
transcendances. L’enjeu est bien justement de tenter d’amener enfin la
réflexion sur le même terrain que le capitalisme, celui de l’efficacité de
l’action. Faire sortir la philosophie de sa rêverie théorique et idéaliste
pour la fixer sur la terre des réalités tangibles, afin qu’elle devienne
effectivement une arme au service des hommes : une pensée de et pour
l’action, une pensée non plus seulement pour expliquer le monde mais pour le
transformer. Seulement voilà : Marx bute régulièrement en différents points
de son œuvre sur un problème dont l’énoncé d’ailleurs ne sera jamais
clairement exprimé mais dont l’intuition ici encore affleure parfois, celle
d’un lien fondamental entre philosophie et capitalisme. Marx reconnaît
partiellement l’autorité de la philosophie sur la pensée, son désir
permanent de détermination qui est d’un genre similaire à la prétention
dominante et unitaire du capitalisme. Philosophie et capitalisme ont tous
deux une vocation universelle de transformation de l’homme et du monde.
Peut-on dès lors véritablement sortir de cette logique doublement
philosophique et économique tout en maintenant le telos de la
transformation ? C’est ce paradoxe que François Laruelle s’est notamment
attaché à mettre à jour il y a quatre ans dans son ouvrage Introduction
au non-marxisme. Pour la non-philosophie, le geste philosophique par
excellence est celui d’une saisie, d’une maîtrise du Réel en vue de le
transformer : c’est une pensée-Monde. La croyance qu’une philosophie quelle
qu’elle soit pourrait être adaptée à la libération de l’homme, pour la
non-philosophie, n’est qu’une illusion. Ce que véhicule en revanche la
philosophie, c’est une foi, une espérance téléologique qui demeure
omniprésente dans l’œuvre de Marx en dépit de ses efforts constants pour en
éliminer certains de ces aspects. Aussi, loin de dénigrer l’œuvre de Marx,
la non-philosophie entend justement par ce qu’elle nomme non-marxisme,
éclairer les méandres dans lesquels la réflexion de Marx s’est parfois
dispersée ou « contredite ». Aller vers Marx non pas pour y faire retour,
mais en vue de persévérer à sa suite à la découverte d’une pensée non
spéculative, non décisionnelle, en faisant le pari qu’une levée de
l’efficace capitaliste passe bel et bien par ce chemin-là mais qu’il n’a
vraisemblablement pas pu être suivi jusqu’au bout, à l’image des Holzwege,
ces sentiers forestiers embroussaillés chers à Heidegger. Le non-marxisme
est ainsi défini comme la théorie unifiée de la philosophie et du
capitalisme. Nous repartons de l’axiome posé par François Laruelle selon
lequel l’Identité du capitalisme n’est pas le capital ; que si capitalisme
universel il y a, il est une synthèse du capitalisme et de l’essence de la
philosophie dans sa prétention au Monde. Nous avons la conviction que le
rejet pur et simple de cette hypothèse contribue grandement à permettre aux
partisans du capitalisme de tenir en échec toute théorie à son propos et
toute action contre lui. Nous souhaitons ici en exposer partiellement les
raisons et avancer des pistes qui pourraient selon nous, ouvrir la voie à
une alternative réelle.
La pensée
politique philosophique est ainsi, comme toute philosophie, en désir d’Un,
désir en grande partie issu de l’héritage de la conception théologique et
monothéiste occidentale. La pluralité des hommes y est arbitrairement
ramenée à une identité transcendante unitaire. Et pour atteindre cette
finalité, elle commence par réfléchir sur son objet et établir les lois qui
en rendent compte ; puis, après avoir également étudié les forces à l’œuvre
dans la société considérée et décidé du point d’équilibre à partir duquel
elles pourront être maîtrisées, elle parvient à un contrôle de ces
paramètres dans une réponse théorique qu’elle veut définitive. La tendance à
l’uniformisation du système de la pensée occidentale, indissociable de
l’avènement de la représentation comme schème directeur de cette pensée, a
progressivement réduit la multiplicité. Ceci met en évidence toute
l’importance de la notion de représentation. Derrière toute la pensée
représentative se dissimule l’ombre de la finalité et du rapport et donc de
la production, du rendement. L’efficacité constitue ainsi la clé de voûte de
l’édifice de la philosophie politique occidentale depuis ses origines
grecques. Cette pensée est celle du plan dressé d’avance, d’une stratégie de
combat. La philosophie se révèle ainsi particulièrement la pensée de la
causalité, celle du rapport moyen-fin ou théorie-pratique.
Ce schéma est
tellement constitutif de notre vision du monde, que nous sommes incapables
de nous en dessaisir à moins précisément de changer radicalement notre
manière de penser. C’est bien là l’essentiel de la tentative de Marx,
ciblant sa réflexion sur l’opposition de la pratique et de la théorie, de la
réalité et de la représentation. (Dans l’Idéologie allemande) Il
mettra ainsi en avant le rôle essentiel de la pensée dans la donation de
l’étant en tant qu’objet, source de réification du sujet par le mécanisme de
la représentation. L’assujettissement du sujet passe immanquablement par la
représentation et le capitalisme joue autant sur cet écart sujet-objet que
sur la foi dans la représentation que le sujet a de lui-même. De là, naît
chez Marx toute la problématique de la division et sa quasi obsession de la
séparation comme source de toute aliénation. En effet, pour Marx,
l’assujettissement est lié à la dépossession en l’homme de ses facultés
intellectuelles par un travail impersonnel. Il est dépossédé tout à la fois
de ses forces propres, à savoir de sa force de travail mais aussi de son
être social. L’aliénation réside ainsi dans une faille constitutive entre le
citoyen et l’homme : l’individu est dessaisi de son identité. Sur le versant
collectif, c’est également le pouvoir de représentation de la pensée qui
détermine la conception que les groupes sociaux ont d’eux-mêmes et la force
de la croyance qu’ils vont mettre dans ces schémas idéaux. Ici encore, c’est
au moyen de la division du travail que se modèle le concept de classe
sociale et donc, d’une certaine forme de compréhension de la société. Marx
déploie ainsi tous ses efforts en vue de dénoncer et tenter de lutter contre
la division, la séparation, que ce soit dans le rapport sujet-objet,
individu-citoyen. Mais il n’y parvient pas puisqu’il se maintient finalement
dans le face à face qui est l’archétype de toute pensée philosophique. Son
désir d’unité reste cependant bien présent et intact tout au long de son
œuvre comme une ultime tentative pour dépasser l’horizon pessimiste de la
séparation. Il repose d’une part sur l’espoir politique que pourra susciter
la prise de conscience par l’individu de la classe à laquelle il
appartient ; et, d’autre part, dans une perspective historique de progrès
où le prolétariat, devenant sujet de l’histoire, contribuera à l’avènement
de l’universel.
Nous pouvons mesurer ici combien, de nouveau,
ces tentatives de Marx restent prisonnières des schémas pour le moins
idéalistes et eschatologiques de la philosophie. La présence du téléologique
et la réintégration de la représentation par la conscience de classe, font
symptôme pour la non-philosophie ; non seulement d’un point de vue
théorique, mais aussi et avant tout d’un point de vue concret et pratique.
Nous sommes témoins chaque jour du fait que « l’expropriation des
expropriateurs » est bien loin d’être amorcée. Cette formule célèbre de Marx
renferme, comme l’a d’ailleurs souligné Etienne Balibar, une grande
ambiguïté, car elle signifie tout autant appropriation de l’appropriation
c’est à dire un redoublement de la tendance à la préséance de l’avoir sur
l’être. Nous sommes donc ici dans une impasse puisque la notion de propriété
loin de devenir seconde, est encore renforcée ; l’omniprésence de
l’exhortation à la consommation n’est pas là pour nous contredire. Et si
l’expropriation des expropriateurs est loin d’être amorcée, c’est aussi et
justement parce que l’identité, c’est à dire cette part fondamentale de la
constitution et de l’évolution d’un individu demeure étouffée ou spoliée.
Individuellement, quel autre but peut bien avoir l’incitation au culte de la
marque en tous lieux et à tous prix ? Collectivement, la conscience de
classe telle qu’elle s’est manifestée sous forme de lutte jusqu’au milieu du
XXème siècle est aujourd’hui empêchée. Les moyens employés à cet effet sont
tout autant psychologiques que financiers : ils consistent à détourner le
ressentiment des individus vers d’autres appartenant pourtant au même milieu
social. Les faibles contre les faibles, par exemple, les catégories sociales
les plus défavorisées contre la population immigrée, pour éviter que le
véritable adversaire ne soit inquiété. De la même manière, cela consiste
aussi pour les multinationales à financer des associations de quartier du
Moyen-Orient au sein desquelles sont véhiculées les idées islamistes
extrémistes afin que les jeunes de ces pays particulièrement touchés par la
misère ne soient pas tentés de militer activement dans des mouvements ou des
partis traditionnellement de gauche. Ainsi, la possibilité d’une révolution
prolétarienne chère à Marx s’éloigne-t-elle chaque jour un peu plus.
C’est cet
ensemble tout à la fois théorique et pratique que la non-philosophie prend
pour matériau dans son travail. Elle rompt avec cette notion de finalité
omniprésente dans tous les énoncés de type philosophique et a fortiori de
philosophie politique. Finalité qui parachève le rapport de la soumission de
la pratique à la théorie et verrouille le choix comme les moyens d’action du
sujet. C’est le regard de la philosophie sur l’homme qui le rend
théoriquement et historiquement sujet ; c’est l’histoire qui détermine le
peuple, le localise et le définit. L’homme et le peuple sont dispositions,
rendus disponibles ou corvéables à merci pour servir le telos du progrès et
du rapport théorie-pratique.
La
non-philosophie met un terme à toute idée d’appropriation, suspendant le
geste caractéristiquement philosophique de saisie du Réel par la
représentation. La pensée non-philosophique pose un Réel non philosophable,
dont on ne peut plus prétendre à la connaissance absolue. Ce n’est plus la
pensée qui détermine le Réel, c’est le Réel qui détermine en dernière
Identité la pensée, et ce, de manière unilatérale, c’est à dire sans aucune
possibilité de retour. Le rapport théorie-pratique n’est pas inversé tel que
Marx l’avait conçu ; il est unilatéralisé, déterminé en dernière Instance
par le Réel. Toute représentation est ainsi mise entre parenthèses et la foi
en celle-ci suspendue. La reprise de cette formule marxienne de
détermination en dernière Instance, radicalisée, permet d’envisager sur le
versant du sujet également, un côté sans réciproque, sans vis à vis, qui ne
fait jamais système, ne tombe dans aucune représentation. Le sujet n’est
ainsi envisagé que comme ouverture sur le Monde de quelque chose de plus
fondamentalement stable que lui, un En-Homme, méconnu de la pensée
philosophique, puisque forclos à toute saisie de ce type. Est ainsi postulée
une essence de l’homme inaliénable et qui constitue son Identité radicale.
Ce sujet, déterminé en dernière Identité par l’En-homme, est nommé
Sujet-Etranger, source d’un style de pensée radicalement autre que
philosophique, une Force (de) Pensée.
Le
Sujet-Etranger a un avenir possible qui ne se confond plus désormais avec le
lieu et le telos que voulaient lui attribuer la philosophie et l’histoire.
Nous pouvons dire qu’il est détenteur de son futur, qu’il est autonomos
potentiellement, réellement, puisque le nomos ne lui est plus une
donation extérieure. Pour la non-philosophie, le sujet n’est plus qu’une
fonction de l’Identité radicale humaine et à laquelle elle ne se réduit
nullement. L’Identité de dernière Instance constitue ainsi un lien entre les
humains, autre que ceux traditionnellement issus de la transcendance
philosophique : un lien d’Immanence radicale. Le pari uni-versel de la non-
philosophie repose essentiellement sur cet axiome. Le Sujet-Etranger est
tout autant étranger à la pensée-Monde, qu’au Capital-Monde, qu’à l’histoire-Monde.
Il est irreprésentable et échappe à toute pensée téléologique, quelle que
soit sa forme. Inaliénable, il est tout entier force d’hérésie. Car la
non-philosophie ne reconnaît pas dans la révolution une action pour les
Humains. Elle voit en elle un ultime avatar de la forme-cercle philosophique
qui fait constamment retour sur elle-même. La révolution est encore une
forme de donation d’identité au sujet où les modalités et les objectifs de
la lutte sont toujours prédéfinis pour autre chose que l’humanité elle-même.
Le Sujet-Etranger ne fait pas la révolution ; il est hérétique de part en
part pour toute pensée où les principes de hiérarchie, de possession et de
transformation du Réel prédominent. Faire de la rébellion autre chose qu’un
réflexe de défense, qu’un acte négatif d’opposition frontale, tel est l’un
des enjeux de la pensée non philosophique. Ainsi, le Sujet-Etranger est
aussi radicalement Sujet-en-lutte ; non pas par caractéristique belliqueuse
mais parce qu’il est structuré comme en-lutte. Il ne s’agit pas là
d’un état de guerre permanent où nous retrouverions le sujet assujetti. Le
Sujet est en lutte avec le Monde et non contre lui. Contre
signifierait encore la division, la séparation de l’humanité en au moins
deux camps adverses. Non. Le Sujet-en-lutte lutte chaque instant de son
existence avec chaque humain, tout simplement parce qu’il y a la lutte,
cette lutte radicalement immanente à l’humain tel que né au Monde. Le
Sujet-Etranger est aussi Sujet-en-lutte parce que toujours être-séparé de
son Identité partiellement inconnaissable : je suis -Etranger parce que
toujours d’ores et déjà séparé de mon Identité radicale ; elle m’est
étrangère tout en étant mon noyau. Cet état de fait n’est pas modifiable
mais l’état d’esprit, la posture en-Vécu qui peut en découler est selon nous
profondément subversive. On ne change ni ne transforme le monde ; on modifie
la vision, le regard de notre Identité pour le Monde. On sort d’une
conception où l’individu est jeté au Monde pour l’alimenter, pour en être un
élément, une entité, l’élément constitutif d’un tout. L’humanité en dernière
Identité permet de surmonter toutes les divisions que peut inventer le
capitalisme, la pensée-monde et en général, tous les ismes
réducteurs, toutes ces formes de division et d’exploitation de l’homme, non
pas par lui-même, comme il est souvent fait mention, mais par une
conception de l’homme. Tout est une question de regard, de Vision
nous dit François Laruelle. Ainsi sommes nous séparés, oui, mais non pas
désunis. Nous ne constituons pas une unité idéale, un universel mythique.
Mais par notre Identité de dernière instance, et dans l’intimité d’un Réel
certes inconnu, irreprésentable, mais non totalement intangible, nous
constituons une Comm-Unauté d’Etrangers, unis dans leur multiplicité, à la
fois avec et malgré leur solitude au Monde. Séparés mais non plus divisés.
De par cette Vision-en-Un. Ce n’est pas que la Vision créerai le Réel-Homme.
Le Réel de dernière Instance, cette Identité telle que nous définissons ici,
s’est toujours manifestée : elle est de toujours déjà là ; ce n’est pas
notre Vision qui la crée mais elle la fait apparaître à notre conscience. On
pourrait dire qu’elle la révèle, bien sûr non pas sous une quelconque
acception religieuse mais plutôt au sens photographique du terme. La
Vision-en-Un pourrait avoir pour notre pensée quelque chose de la solution
révélatrice employée pour le développement photographique : un bain qui
permet effectivement une certaine transformation ; mais pas des objets
directement, tel que la philosophie aborde sa réflexion en général. Si
transformation il y a, c’est de la pensée. Une manière de voir le Monde en
tant qu’Un, mais non plus dans un geste englobant, au risque de dérive
totalitaire, mais selon l’Uni-versel, tourné vers l’Un radicalement
Immanent, cette Identité en chair et en os.
Le
capitalisme, le capital-Monde, est parvenu à diviser - et peut encore
diviser à l’infini – plus que deux pans de la population, bien au-delà de ce
que Marx avait entrevu comme deux classes antagonistes. Le schéma actuel est
multiconflictuel, toujours selon la même logique du « diviser pour régner »
mais bien sûr, diviser avant tout les faibles ou les rebelles potentiels. En
faisant du prolétariat un sujet de l’histoire, Marx a paradoxalement
définitivement ancré l’homme exploité, assujetti dans la catégorie et dans
l’histoire du sujet philosophique. Comme il l’avait très bien pressenti,
l’appartenance à la classe pouvait bien plus le diviser que le libérer dans
la lutte. A contrario, le Sujet-Etranger de la non-philosophie nous permet
d’introduire une nouvelle notion, celle de Sans-classe, d’exclu uni-versel,
tourné vers le Monde mais que le Monde forclot. Nous ne parlerions plus
d’appartenance de classe, mais de reconnaissance d’un statut d’être-sans-classe.
Politiquement sans consistance, non représentable (et évidemment non
représenté), non gouvernable, forclos à tout Etat mais plus encore à toute
idée de l’Etat. Dépossédé par essence, sans propriété de soi-même, seulement
pourvu de son Identité de dernière-Instance, Identité qui ne relève
d’ailleurs ni exclusivement de l’être, ni exclusivement de l’avoir. L’être-sans-classe
est leur Identité radicale, notre Identité radicale : nous sommes tous en
dernière-Identité des Sans-classe.
Nous mangeons
chaque jour le corps du capitalisme. Et lui se nourrit de nous, du manque de
reconnaissance en nous de notre Comm-Unauté. Si ce système doit un jour
avoir une fin, nous doutons que ce soit par le biais d’une quelconque action
collective d’envergure. Elle pourrait plus vraisemblablement être issue
d’une posture multi-individuelle, à la fois théorique et pratique, de
la forme 1+1. 1+1 qui, pour une pensée non-philosophique, ne fait pas 2
mais Un.