Crime - Décision
- Différence - Eglise -
Fiction - Homme -
Identité - Judaïsme -
Secte - Séparation -
Un - Unilatéralité -
Utopie
Crime
(2002)
A côté de la Shoah qui fut le crime inexpiable contre l'altérité d'un
peuple, un crime qui a fait trébucher l'histoire, une seconde persécution
universelle, mais oubliée celle-ci car transhistorique et peut-être
anhistorique, fut perpétrée contre ceux qui revendiquèrent simplement et de
tout temps leur identité : ce sont les hérétiques.
La signification universelle de la Shoah pour l'humanité ne fait pas de
doute, mais encore faut-il pouvoir arbitrer la guerre entre les différentes
conceptions de l'universel. La philosophie et ses catégories, notamment, ne
semblent pas comprendre l'affect du malheur et le sentiment d'unicité des
juifs, qui revendiquent un universel "autre" ou particulier. Seul le point
de vue de l'hérésie permet de reconnaître la pluralité des universels en
fonction de l'Identité et de l'universel qui lui appartient.
Les hérétiques sont assassinés parce que ce sont des hommes qui,
comme tels, affirment une identité non-négociable. Philosophes, théologiens
et historiens ne sont pas prêts de reconnaître cet homicide par excellence
(le crime de l'Homme-Un), eux qui statuent sur la définition juridico-morale
du "crime contre l'humanité".
On se souvient du crime contre les hérétiques comme le criminel se souvient
de son acte, mémoire-symptôme qui entretient bonne et mauvaise conscience
indissolublement au nom du Grand Conformisme. Mieux qu'un inconscient
collectif, ce crime hors-mémoire relève pourtant d'un savoir indocte
commun à tous les hommes : c'est le savoir de la victime (humaine),
davantage que la conscience non pacifiée de l'otage (juif).
Décision
(2002)
La décision hérétique possède une autonomie radicale par
rapport à ses motifs, d'autant mieux qu'elle admet une cause nécessaire mais
non contraignante (le réel n'étant ni une volonté ni un automaton). L'Indécidé
est la cause réelle de la décision hérétique, tandis que l'indécidable
constitue le prolongement logique de la décision philosophique.
On ne "choisit" pas vraiment l'hérésie puisqu'il n'est pas question de
prendre "parti" ; d'autre part, en l'absence de raison suffisante, elle
relève de la nécessité du Réel.
Différence
(2002)
La Différence reste le paradigme philosophique universel,
soit comme inclusion disjonctive (chez les anciens) soit comme disjonction
unitive (c'est le retrait, la différance ou le différend des modernes).
Qu'elle soit fondée en raison ou bien réputée impossible, la décision
comporte une unilatéralité seulement restreinte, laissant tôt ou tard le
philosophe émerger en sauveur (et en catastrophe).
Eglise
(2002)
Le Monde est le lieu d'une confusion tendancielle des églises
et des sectes, le lit d'une injustice que les "intellectuels" ne suffisent
plus à dénoncer. Le "programme" hérétique est d'universaliser la lutte avec
la seule arme théorique de la "dualité unilatérale".
L'Eglise-sujet ou organon est le concept d'une Eglise dualysée, aussi bien
sous sa face dogmatique unitaire que sous ses aspect les plus déliquescents.
Le sacrement organon (ou baptême du sujet) s'affranchit de la suffisance
divine, et ne s'effectue par "par la grâce" de l'Homme-en-personne. L'église-sujet
qui donne ce "sacrement" n'est plus elle-même sacralisée ni
instrumentalisée.
Fiction
(2002)
La théorie unifié du christianisme et de l'hérésie s'effectue
de manière quasi-conceptuelle en utilisant les matériaux symboliques et
conceptuels comme de simples outils.
La théorie hérétique mérite le titre de "fiction" dans la mesure où, de son
point de vue, toute performation théorique le cède en-dernière-identité au
performé réel, et parce qu'elle réutilise par clonage les éléments
conceptuels et mythologiques du philosophico-religieux.
L'hérésie universelle et non-philosophique est une théorie déterminée par un
savoir indocte, produisant une connaissance à partir de n'importe quel
matériau philosophico-mondain. Elle allie la rigueur d'une science, la
généralité d'une philosophie et la liberté d'une fiction.
Homme
(2002)
Telle est l"hypothèse des hommes assassinés" : parce qu'il est
sans-consistance, l'homme est cette victime ou cet Assassiné dont la pensée
hérétique fait son terme premier, et qui offre le seul point de vue
réellement humain sur l'histoire (dite "universelle").
Les hérétiques sont d'autant plus "mis à la question" par les Eglises et les
théologiens qu'ils refusent d'être questionnables ou "mis en question" en
tant qu'hommes. Il n'y pas de "question hérétique" comme il y a une
"question juive", parce que les hérétiques apportent la réponse à cette
dernière et permettent de l'universaliser sans la "réviser".
Identité
(2002)
Le choix de l'unité ou de la division dans l'unité
caractérise la philosophie ; or il faut faire le choix de l'Identité sans
division (même si la division et l'identité sont... identiques "en-dernière-identité")
et pour cela accorder à l'Identité la plus grande universalité, sans la
rabattre sur la singularité : ainsi délivrons-nous l'hérésie du sectarisme.
Judaïsme
(2002)
L'élection judaïque du moi par l'Autre relève d'une
transcendance hyperbolique qui ne fait que repousser aux limites du
rationnel la convertibilité propre au logos ; l'hétéronomie qui me fait
otage se convertit en autonomie de la responsabilité. Il s'agit d'une
hérésie dans les limites de la simple philosophie, qui ne fait pas encore de
moi un élu-sans-élection ou un converti-sans-conversion.
L'Autre absolu des juifs se veut autrement-qu'être et rupture du continuum
universel, mais ne parvient pas à l'Un-sans-Etre des hérétiques et son
propre mode d'universalité.
Il ne s'agit pas de généraliser ou de banaliser la Shoah en y "associant"
les crimes commis contre les hérétiques (ce serait le pire des
révisionnismes), mais d'admettre la systématicité et l'immédiateté de ces
derniers crimes comme étant la "solution initiale" adoptée par tous les
pouvoirs, et dont la "solution finale" constituerait la plus grande
extension historique.
Secte
(2002)
L'hérésie ne peut pas se confondre en droit avec les hérésies
historico-religieuses, sectes ou confessions formées par dissidence, qui
présentent encore des raisons plus ou moins avouables et postulent toutes le
Principe d'Eglise Suffisante. L'hérétique ne tient pas son
indivi-dualité d'une sécession d'avec le religieux ou même l'hérético-religieux,
mais plutôt de la cause humaine immanente et sans-essence. Partant, il ne
faut pas seulement distinguer le sectaire de l'hérétique, mais dualyser le
mixte hérético-religieux dans son ensemble, à titre de symptôme général de
l'hérésie.
On ne distingue pas seulement l'identité hérétique et la micro-unité
sectaire pour "protéger" la première de la seconde, mais pour distinguer
l'identité sans principe et sans essence de la première de son mélange
avec la seconde, qui n'est précisément que mélange et confusion dogmatique.
Les sectes vivent sur des dogmes éculés et nourrissent le fantasme d'une
totalité perdue, tandis que l'hérésie est déterminée par le séparé ou le
vécu humain radical et tournée seulement vers le futur des sujets.
L'histoire a condamné les hérésies parce que celles-ci se sont condamnées à
l'histoire, en devenant des mico-religions ou en se faisant tout simplement
exterminer.
Il est difficile de distinguer précisément le sectaire du religieux
proprement dit tant leurs procédés aliénants et leurs complicités (avec
l'argent, le sexe et le pouvoir) se ressemblent et s'échangent, tant leur
soumission à l'histoire équivaut aujourd'hui à leur généralisation
planétaire.
Cependant la distinction des sectes et des églises garde quelque pertinence
: autant l'église se veut fédérative et relativement ouverte, autant la
secte se veut exclusive et fermée sur elle-même. Mais cette différence
(exposition/retrait) s'efface derrière un but commun qui consiste à servir
de base au Principe d'Eglise Suffisante.
Les églises ne sont jamais que des sectes qui ont "réussi" leur séparation
unitaire, et les sectes des églises manquées en séparation continuée. Les
deux facteurs réunis constituent la "suréglise" (incarnée idéalement par l'Eglise
romaine, dans sa volonté d'universalité et d'unicité), qui n'est autre que
le principe d'exploitation totalitaire des sujets humains.
Les vraies multitudes hérétiques sont d'ordre transcendantal et non
historique.
Séparation
(2002)
Si l'hérésie connaît une forme de décision, elle n'a plus
rien à voir avec la décision philosophique, car 1) c'est une décision sans
séparation, performée selon l'identité et la radicalité, 2) qui connaît un
séparé précédant toute séparation ou transcendance, 3) qui est unilatérale
plutôt que réversible, 4) qui distingue le radical immanent de l'absolu
transcendant, 5) c'est une pensée pour la philosophie-Monde et 6) non pour
quêter un réel philosophable.
Selon l'ordre dérivé de l'Un, l'hérésie se distingue d'abord par
l'indifférence au Monde, puis par le "rejet" transcendantal (ou
unilatéralisant) de celui-ci.
L'Un(-de-l'Un) philosophique, par sa structure spéculaire, n'est jamais
totalement séparé du Monde, tandis que l'Un-en-Un reste en-lui-même,
sans la moindre identité à soi ni même séparation d'avec le monde.
Les hérétiques furent persécutés, non en tant que séparés, mais en
tant que sectaires accusés de sécession par l'Eglise. Or ce n'est pas
l'hérétique qui se sépare, mais bien l'immanence qui sépare, tandis
que la transcendance, se séparant, veut unifier le Monde.
La non-consistance du Vécu humain, voilà ce qu'est l'hérésie, et
l'impossibilité de négocier l'être-séparé de l'homme en termes de
principes philosophiques ou théologiques.
Un
(2002)
Parce que l'Un-en-Un (au sens non-philosophique) est l'oublié
radical, il exclut l'oubli ou le retrait (au sens de l'oubli de l'Etre en
philosophie).
La philosophie n'a oublié l'Un que parce qu'elle est incapable de réellement
l'oublier.
Les hérétiques qui ont épousé sa cause, depuis toujours perdue, se situent
comme lui hors mémoire et hors refoulement, à tout jamais exterminés.
Unilatéralité
(2002)
L'unilatéralité hérétique a la structure de l'Autre que,
tandis que l'unilatéralité philosophique (et religieuse) est celle de l'Autre
de.
L'unilatéralité hérétique détermine les singularités, tandis qu'en
philosophie elles s'échappent de l'unité... et y retournent.
Identité et unilatéralité préservent l'hérésie de tout monisme et de tout
dualisme métaphysiques : elles ne s'opposent pas puisque la seconde est
strictement ordonnée à la première. Tandis que la philosophie les sépare
abstraitement et les réunit sous la guise d'une transcendance ultime.
Etant unilatérale, (non-)partisane d'un seul bord, l'hérésie ne fait pas un
Tout du Monde et des arrière-Mondes - c'est pourquoi elle destitue les
totalité autoritaires.
Utopie
(2002)
Si les hérésies religieuses se voulaient utopiques et
n'étaient qu'imaginaires, l'hérésie non-philosophie est l'utopie du
Réel en tant qu'Homme-en-personne non-représentable, Vécu-sans-vie capable
de changer la vie.
L'utopie ne consiste pas à réveiller des hérésies imaginaires, ni à prend la
place de la philosophie et de la religion, mais à revendiquer la non-place
de l'Homme-en-personne par la résistance du sujet-Christ dans le Monde.
L'hérésie n'est pas un espoir révolutionnaire, un point de vue sur le monde
ou une volonté ascétique et nihiliste, mais une pauvreté d'esprit et une
pensée rien-qu'humaine, l'ascèse immanente d'être-homme seule capable de
donner le Monde