Crime -
Devoir de mémoire - Histoire -
Homme-en-personne -
Justice - Philosophie -
Sacrifice
Crime
(2004)
La Loi mortifère du Monde ou l'Obéissance à une
transcendance de type religieuse n'atteint pas la généralité de la
spécularité suffisante propre à la philosophie : ainsi divergent, dans leur
contestation de la maîtrise, la gnose non-religieuse et la non-philosophie.
Les êtres humains sont victimisables à proportion qu'ils sont philosophables
- et la victimisabilité est à la victimisation, ce que la philosophabilité
et est à la philosophie.
La croyance au Tout-crime ou au crime-Monde relève elle-même de la
pensée-Monde, elle occulte (en plaçant le crime à sa place) la teneur en
humanéité réelle de la victime individuelle, son identité humaine radicale.
La victime vient s'identifier au crime et entre dans un cercle infernal avec
son persécuteur. Le crime est un concept qui se survole lui-même, de même
que la victime se survole comme persécuteur potentiel. Faute de pouvoir
produire les déterminations réellement universelles du crime (justement un
présupposé réel), la philosophie revendique un crime exemplaire et fondateur
dont elle fait un absolu.
La justice passe par une dualité unilatérale entre la Victime-en-personne et
le cercle unitaire du tout-crime (crime-criminel-victime).
Importe évidemment la victime concrète et en-monde en tant que symptôme de
l'Homme-en-personne. La victime symptômale (mais non exemplaire) ne fait
l'objet d'aucun "devoir de mémoire" car elle passe toute mémoire : c'est
l'hérétique inconnu, l'Ange inhommé, le sans-Monde.
L'Ange est, comme sujet déterminé-en-dernière-Humanéité (et
certainement comme divin), le sujet victimisable par définition ; le
genre humain est le persécuteur de l'Ange comme sujet.
La victime est persécutée pour cause d'identité humaine, celle qui peut être
posée comme ultimatum à la philosophie et à la religion, mais non pensable
par elles.
Devoir de mémoire
(2002)
L'oubli ne saurait expliquer à lui seul le déni de justice
dont souffrent les hérétiques, et à l'inverse exiger un devoir de mémoire ou
se complaire dans la compassion les réduirait à un objet de la mémoire, qui
les réhabiliterait autant que leurs bourreaux. Il ne suffit pas de
rappeler ce qu'on leur a fait, il faut se souvenir de ce qu'ils furent.
C'est en tant qu'Hommes que les hérétiques furent victimes, et non en tant
qu'hérétiques que certains hommes furent persécutés. La justice demeure la
meilleure auto-défense des criminels lorsqu'elle fait mine d'oublier l'Homme
et son vécu insolvable par le seul jugement et la mémoire des actes commis.
Les concepts attachés à la Shoah et à sa mémoire servent aussi comme termes
premiers dans une axiomatique hérétique, d'abord parce que la Shoah, crime
bien réel, fonctionne comme symptôme des insuffisances de la mémoire.
La philosophie en général donne la primauté comme la priorité à la mémoire
sur le passé, faisant indûment de celui-ci un objet de celle-là. La
philosophie est révisionniste par idéalisme, la représentation du crime dans
la mémoire prolongeant la victimisation et entérinant l'oubli de la victime.
Le devoir de mémoire lui-même a été révisé "chrétiennement" en une quête
herméneutique ou une obsession historique réduisant les victimes à leur
témoignage. En tant qu'historiciste, l'idéologie victimaire verse elle-même
dans une forme de révisionnisme, voire de négationnisme à l'égard du passé
radical.
Seule l'hérésie donne à penser l'histoire selon le crime (et non l'inverse),
un crime im-mémorial dont le savoir indocte détermine de nouvelles formes de
mémoire ou d'oubli.
Histoire
(2002)
L'hérésie est moins un mode de pensée disparu qu'un "pensé"
en-passé valable universellement pour tout homme (hérétique, juif, etc.), un
réel anhistorique valant comme condition universelle négative de l'histoire.
L'être-humain-en-personne ne peut être honoré que par une dette radicale,
précédant de toujours la mémoire "due" aux persécutés.
La victime met en cause le savoir supposé objectif de l'historien et,
au-delà, la commune définition de l'homme comme sujet historique. Elle
détermine l'existence d'un sujet-Futur pour-le-Monde et non dans
le Monde historique.
L'anti-historicisme théorique n'a évidement rien à voir avec le
post-historicisme révisionniste, lequel n'est jamais qu'un symptôme du
tout-historique moderne. Il faut aller plus loin et considérer l'histoire
comme le symptôme de la science transcendantale des humains, et identifier
le révisionnisme avec le Principe d'Histoire Suffisante qui veut attribuer à
tout malheur humain une raison historique suffisante.
L'Eglise cherche à ramener les hérétiques au rang de schismatiques,
postulant leur rupture avec une unité première (la sienne). De la même
manière certains historiens assimilent les génocides à des réflexes
défensifs de la part d'Etats se sentant menacés dans leur unité, mais ce
lien supposé entre criminels et victimes doit être lui-même décalé et
assimilé globalement au système-génocide, véritable symptôme de la
forclusion de l'Homme-en-personne.
L'hérésie nous fait refuser la loi philosophique du ressentiment qui est
celle de la conscience légitimante par laquelle le criminel possède une
seconde fois sa victime, la faisant participer à la faute et à son
effacement.
Homme-en-personne
(2002)
Les génocides de l'Histoire cachent un humanicide plus
universel, et la victime absolue juive n'est pas encore la Dernière Victime.
Le dernier résistant est en même temps la dernière victime, pas le justicier
mais l'exterminé, pas le vainqueur mais le vaincu radical faisant usage du
vainqueur, pas l'au-delà (du juif par exemple) mais l'en-Homme.
Justice
(2002)
Une victime n'a pas seulement "droit" à la justice, elle est
la justice en-personne, plus exactement sa condition nécessaire mais non
suffisante (elle ne participe pas à la justification du crime qui la
rendrait co-responsable). Autrement dit le droit de la victime n'est pas
absolu mais radical, c'est-à-dire 1) insuffisant pour fixer concrètement les
condition mondaines de la réparation, mais 2) nécessaire comme "point de
vue" déterminant unilatéralement le traitement juridique du crime, de
l'enquête et de la peine.
La victime est plus qu'impensable philosophiquement, mais la non-pensée de
la victime conditionne une pensée selon-la-victime. La victime ne demande
pas justice, mais ce silence ni stratégique ni accusateur est la condition
d'une justice selon-elle. Ce silence ne renouvèle pas seulement le langage
d'une éthique du sujet selon l'Autre (cas des juifs), mais les termes d'une
mystique selon l'Homme.
Le non-révisionnisme part du principe que les malheurs ne se mesurent pas et
ne se comparent pas les uns aux autres, car il ne considère que leur
identité. La Shoah comme la persécution des hérétiques sont des Ultimatum
lancés à la philosophie pour qu'elle taise ses guerres intestines et qu'elle
cesse de justifier le crime. Evidemment cet Ultimatum n'espère pas être
"entendu", son effet est rigoureusement immanent.
La justice ne peut pas être "rendue" aux Hommes puisque eux seuls peuvent la
donner (et dans un second temps, éventuellement, programmer sa reddition).
Pour juger les crimes commis contre l'humain, le juste ne sera pas investi
juridiquement (selon des critères toujours discutables), ou
philosophiquement par une transcendance en-soi de la Justice (Platon), ou
par l'appel à une transcendance "très-Hautre" (Levinas), il ne peut être
justifié (-sans justification) qu'en tant qu'Homme-en-personne
(seulement comme condition nécessaire) ou en tant que sujet-Christ (par son
action sur la philosophie).
L'Homme-en-personne est le Juste-dernier qui clone un justifié-premier
(le sujet-Christ comme opérateur de justice), non en créant ex-nihilo la
justice mais à partir des moyens de la justice mondaine.
Philosophie
(2002)
Le théoricisme philosophique, en tant que maître du langage,
détermine lui-même les conditions de l'exploitation et de la révolte, de
l'exclusion et du malheur, du crime contre l'humanité et de la culpabilité.
Aucune révolution politique, aucune subversion n'est capable de faire droit
aux victimes en tant que prémisses réelles sans les ramener à sa propre
pensée (de l'Humain, de l'Histoire, de la Révolution).
Sacrifice
(2002)
En religion, comme ailleurs, on ne sacrifie jamais que des
innocents (la raison suffisante du sacrifice, c'est la religion elle-même,
son acte auto-fondationnel) : l'innocence d'être-humain condamne
depuis toujours l'hérétique.
Le concept de "victime sacrificielle" est un pléonasme qui n'explique rien ;
au lieu du sacrifice "originel" et de son cercle infernal, nous posons l'Homme-en-Homme
(a-social, a-religieux, etc.) comme victime-en-dernière-identité.